Chapitre 54 (Grant)

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Dans les couloirs vides et aseptisés de la tour pénitentiaire académique, des pas réguliers et cadencés se répercutaient sur le sol. Leur écho seul venait rompre le silence magistral qui régnait ici, là où étaient retenus prisonniers les hommes les plus dangereux que Barden ait jamais connus.

Au milieu de ce tableau immaculé, Grant Kazuki replaçait ses boutons de manchette avec assurance, évoluant avec discipline dans cette prison qu’il avait si souvent traversée par le passé. Il bifurqua à gauche, puis se retrouva nez à nez avec deux soldats gardant la porte principale de la section D. Ses doigts trouvèrent cette fois sa cravate, qu’il renoua méthodiquement.

Le plus téméraire des gardes eut à peine le temps d’esquisser un mouvement que Grant brisa l’harmonie mélodieuse qui les enveloppait jusque‑là. Les yeux exorbités, sa première victime vacilla contre le mur derrière lui, laissant dans son sillage une épaisse traînée écarlate. L’Élite se perdit un instant dans la fumée qui s’élevait du canon de son arme. Elle libérait l’odeur caractéristique de la poudre, un parfum qu’il ne connaissait que trop bien.

Son regard se posa sur la deuxième sentinelle, qu’il mit en joue. Tremblant de tout son être, le jeune militaire leva les mains en signe de reddition. Après un bref silence, Grant lui adressa un signe de tête lui indiquant de fuir – de toute façon, les autres l’intercepteraient. Il s’exécuta aussitôt, d’abord prudemment, puis avec hâte une fois qu’il l’eut dépassé.

Tombé au sol, le premier soldat agonisait encore, une main pressée contre sa gorge pour contenir l’effusion de sang. Grant s’agenouilla à ses côtés et plongea la main dans la poche de son uniforme. Il en ressortit une carte électronique qu’il fit lentement glisser entre ses doigts.

— Merci.

Il se redressa, déverrouilla les portes, puis les franchit sans un mot de plus.


*


Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis que l’Académie avait ouvert le feu sur le QG de l’Élite. La situation avait rapidement échappé à tout contrôle, et Grant avait dû se rendre à l’évidence : s’il avait poursuivi la lutte, ses camarades auraient été assassinés jusqu’au dernier. C’était là quelque chose qu’il n’avait pas pu accepter, alors il avait capitulé. À la plus grande joie de Winkler, au demeurant, qui s’était fait un plaisir de le traîner devant la « justice ».

Étonnamment, le président s’était montré plus que conciliant lorsqu’il lui avait demandé d’épargner ses Élites en échange de sa vie. Si conciliant, d’ailleurs, que Grant en venait à se demander si le dirigeant de l’Académie ne prenait pas tout cela pour un jeu, au vu de la proposition qu’il lui avait faite : prouver sa loyauté en assassinant Moss Weber.

Évidemment, il avait aussitôt accepté – le temps pour ses Élites de se mettre en sécurité.

Et bien sûr, il n’avait pas une seule seconde envisagé de le faire vraiment.

La pièce que Grant venait de déverrouiller baignait dans la pénombre. Une vaste salle circulaire au centre de laquelle trônaient des panneaux de commande, maintenant closes les portes des cellules alentour. Et devant lui, huit hommes armés dont l’attention se porta sur lui d’un même mouvement.

Pourtant, le directeur de l’Élite ne ressentait rien d’autre qu’un calme imperturbable – pas même lorsque les soldats ouvrirent le feu. Le rapport de force avait beau être déséquilibré, il ne lui fallut que quelques secondes pour mettre à terre le premier, abattre le second, puis fondre sur le troisième.

Pour beaucoup, tuer était un acte dont la signification dépassait les limites du langage. C’était effacer d’un geste tout ce qui avait été et aurait pu être, la dernière note d’une mélodie laissée en suspens ou le fil d’une histoire interrompue avant son apogée. C’était transformer un être doté d’une complexité d'expériences et d'émotions en une statistique froide, une note de bas de page dans l’histoire humaine.

Mais pour Grant… tuer était tout simplement tuer.

Dans le frisson glacé de son indifférence, cet acte était devenu une danse pragmatique qu’il menait aujourd’hui encore avec les quatre soldats encore debout. Leurs regards se dissipaient comme des brumes éphémères, leurs cris de douleur s'estompaient en murmures évanescents.

Enfin, le corps de sa septième victime s’effondra. Le dernier soldat tenta de le cribler de balles, mais seul un « clic » retentit dans le silence de mort qui les enveloppait. Jetant son fusil au sol, il dégaina le couteau accroché à sa ceinture.

— J’ai pas peur de toi, connard ! Allez viens, j’t’attends !

Haussant les épaules, Grant se débarrassa aussi de son arme et s’exécuta. L’espace d’un instant, son opposant parut regretter son excès de confiance. Il recula d’un pas, puis tenta aussitôt de lui asséner un coup de couteau pour l’empêcher d’avancer. Il esquiva sans effort, son genou s’écrasant avec une telle violence contre la mâchoire du soldat que celui‑ci perdit l’équilibre. Le militaire dégaina un second couteau, mais l’Élite redirigea aisément la lame jusqu’à sa gorge. Les yeux du soldat s’arrondirent de surprise, avant de se fermer définitivement lorsqu’il l’enfonça jusqu’à la garde pour lui broyer la trachée.

Grant se releva tandis que la main inerte du malheureux demeurait crispée sur le surin. Réajustant son costume, il se dirigea vers les panneaux de commande et pianota sur les claviers à la recherche de la cellule de Moss, qu’il déverrouilla sans attendre. Les portes s’ouvrirent sous ses yeux, et une main ridée ne tarda pas à se poser sur l’embrasure.

Pour la première fois depuis son intrusion, son cœur se mit à battre à tout rompre. L’attente lui parut si interminable qu’il dut souffler pour reprendre contenance, mais la silhouette décharnée du fondateur de l’Académie la lui arracha aussitôt.

— Moss !

Grant se jeta dans sa direction pour l’aider, aussi choqué que bouleversé. Il ne s’était pas attendu à ce que le président se montre tendre avec son père, mais jamais il n’aurait imaginé le retrouver dans un tel état de faiblesse. Ses traits étaient marqués par une fatigue presque irréelle, comme si ces quelques jours de captivité avaient aspiré jusqu’à la dernière parcelle de sa vitalité. Ses vêtements flottaient sur lui, trop grands pour son corps frêle, et même la lumière filtrant à travers l’ouverture ne parvenait pas à dissiper l’ombre qui semblait s’accrocher à lui.

— Tu n’aurais jamais dû venir ici… lui reprocha‑t‑il. Repars d’où tu viens.

— Pas sans vous.

Le regard terne du vieil homme glissa sur la scène qui se jouait devant lui.

— Qu’as‑tu fait… Ils ne te laisseront jamais en vie après ça…

— Peu importe, tant que vous êtes en sécurité, répliqua‑t‑il en l’aidant à avancer. L’exécution n’est prévue que dans deux jours, personne ne sait que je suis ic…

Les mots moururent sur ses lèvres, interrompus par des claquements sourds et réguliers provenant du couloir par lequel il était arrivé. Ils se rapprochaient dangereusement et sonnaient de plus en plus menaçants, assez pour que le cœur de Grant se fige dans sa poitrine. Puis, des applaudissements. Un rire bourru reconnaissable entre mille résonna, brisant le voile de confiance qui l’avait jusque‑là recouvert.

Pourtant, rien n’aurait dû laisser présager – si tant est que l’Académie s’y attendait – qu’il passerait à l’action aujourd’hui et à cette heure précise. L’Élite avait pris le contrôle du réseau de l’Académie lors du gala mondain deux semaines plus tôt, et Sarah s’était assurée que personne ne puisse les contrecarrer. Ils contrôlaient désormais toutes les caméras du pénitencier à l’insu de tous, conformément au plan d’évacuation d’urgence.

La silhouette du président s’imposa dans l’encadrement de la porte, son rire disgracieux claquant contre les murs tandis que son regard balayait l’étendue des dégâts. Durant un court instant, Grant pensa à profiter de sa confiance en soi démesurée pour se ruer sur lui et l’attaquer. Malheureusement, ses espoirs s’effondrèrent dès lors qu’une unité de soldats pénétra dans la pièce, leurs armes braquées sur eux.

— C’est fini, Kazuki, lança‑t‑il d’une voix puissante. Vous avez perdu. Sur toute la ligne.

À nouveau, son rire puissant et malgracieux s’éleva dans les airs. Grant chercha désespérément un moyen de s’en sortir, mais il n’en voyait plus aucun. Tout était fini.

— Viktor, je t’en prie, tenta Moss. Laisse‑le parti…

— Silence ! pesta‑t‑il d’une main en l’air pour le faire taire. Emprisonnez‑les, tous le…

— Attendez.

La voix qui les interrompit lui sembla étrangement familière, quoique ternie par le poids des désillusions. L’estomac noué, Grant garda les yeux rivés sur la porte. Des bruits de pas précipités en provenaient, suivis par d’autres. Une silhouette apparut enfin, et toutes les conséquences de ses actes passés le frappèrent comme l’aurait fait une balle en plein cœur.

Soudainement épuisé, Grant laissa ses bras retomber le long de son corps, et son mentor, qu’il soutenait jusque‑là, s’effondra tristement au sol. D’ordinaire si clairs, les yeux d’Evanna demeuraient résolument sombres. Mais lorsqu’elle posa enfin son regard sur lui, le voile se déchira pour ne laisser place qu’à un jaune intense semblable à des braises ardentes. Leur éclat était devenu électrique, vibrant d’une énergie contenue prête à jaillir à tout moment.

La jeune femme fit un pas lent dans sa direction, les soldats se décalant pour la laisser passer. Elle ne dégageait plus rien de bienveillant, plus rien de malicieux. Seulement une haine profondément ancrée, nourrie par toutes les peines dont il était à l’origine.

Comment avait‑il pu ne jamais l’envisager ?

Durant tout ce temps, il s’était persuadé que la protéger justifiait la tristesse qu’il lui infligeait. Il s’était convaincu qu’un jour, lorsqu’elle saurait tout, elle comprendrait que ses actes n’avaient eu d’autre but que de se racheter. Mais à la voir ainsi, devant lui, les yeux brûlants de rage et de chagrin, il comprit l’ampleur de son erreur.

— Evann…

Elle ne le laissa pas terminer, sa main attrapant l’arme d’un des soldats pour le mettre en joue. Sa tête se pencha sur le côté, ses iris incandescents le transperçant de toutes parts.

— T’es toujours persuadé que ça change rien, Kazuki ?

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