Chapitre 54-1 (Grant)

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— T’es toujours persuadé que ça change rien, Kazuki ?

Les lèvres de Grant s’étirèrent malgré lui en un sourire en coin. Quelle ironie. En réalité, cela avait tout changé. Il l’avait changée. Et la jeune femme pleine de vie qu’il avait connu et appris à apprécier n’était plus. Il le savait. Il le sentait. Non pas parce qu’elle le dévisageait avec une haine à peine dissimulée et une tristesse qui n’aurait pas dû le surprendre, mais parce qu’elle l’avait appelé par son nom : Kazuki.

— Evanna… s’approcha‑t‑il lentement, les mains levées en l’air en signe de paix.

Elle pencha la tête de l’autre côté, méfiante.

— Comment t’es‑tu enfuie, Evanna ? Qu’as‑tu fait…

— Ce que je devais faire pour retrouver ma famille, rétorqua‑t‑elle avec mépris. Tu sais, celle que tu m’as enlevée et que tu m’as empêché de retrouver. Mais ils m’aideront, eux. Je vais enfin le revoir. Et c’est tout ce qui compte.

— Je te connais, Evanna… Tu ne les aurais jamais blessés. Sarah. Eliott…

Pendant un instant, Grant crut voir son regard se briser. Son arme s’abaissa malgré elle, et ses yeux s’habillèrent d’une lueur de regret.

— Ce que je devais faire… répéta‑t‑elle dans un murmure.

Profitant de son moment de vulnérabilité, il tenta de la prendre en otage mais fut aussitôt projeté contre le mur derrière lui. Il tenta de se relever, mais l’attaque d’Erin l’avait tellement sonné qu’il préféra s’asseoir pour reprendre ses esprits.

— Lève‑toi, ordonna‑t‑elle.

Ou pas. Aussi bien épuisé mentalement que physiquement, Grant ne laissa pas le désespoir le submerger. Il se redressa dans un effort laborieux, déterminé à ne pas lui montrer le moindre signe de faiblesse.

— T’as tiré où ?

Son cœur se déchira un peu plus dans sa poitrine. Les yeux d’Evanna brillaient d’une amertume à peine contenue, impatients de découvrir la façon dont il avait « tué » son frère.

— Réponds, t’as tiré où ?! s’acharna‑t‑elle. Tu sais, quand t’as voulu assassiner mon frère. Thomas, tu t’en souviens ? Là ? Ou là… ?

Son arme se dirigea plus à droite jusqu’à viser son cœur. Il se refusa à entrer dans son petit jeu malsain, préférant rester de marbre alors qu’elle se mettait à trembler, les larmes perlant de ses yeux dorés.

— Putain, mais réponds‑moi, bordel !

— Mademoiselle Orsby.

Grant détourna pour la première fois son attention de sa protégée, attiré par la voix du vice‑président qui était là, lui aussi. Evanna hocha la tête dans sa direction, puis se tourna de nouveau vers lui pour lui asséner un coup au genou qui le fit chuter au sol.

— C’est facile pour toi de tuer, n’est‑ce pas ? le provoqua‑t‑elle en s’agenouillant devant lui. Mais qu’en est‑il de tuer quelqu’un qu’on aime ?

Il eut envie de répondre qu’il l’avait déjà fait, que rien n’avait été facile et qu’il l’avait regretté à l’instant même où il avait appuyé sur la gâchette. Mais à quoi bon ? Pour elle, il n’était que l’homme qui avait froidement tué son petit frère. Celui qui le lui avait caché pendant un an et l’avait empêchée de le retrouver depuis lors. Celui qui n’avait cessé de dénigrer ses sentiments en ne lui offrant jamais rien d’autre que froideur et impassibilité.

Un sourire mauvais étira les lèvres de sa tortionnaire, autrefois douces et malicieuses.

— Comme, par exemple… son propre père ? le défia‑t‑elle en lui tendant son arme.

— Ce n’est pas toi, Evanna, tenta‑t‑il, sans grand espoir, de la raisonner.

— Tu ne sais absolument rien de moi, Kazuki, rétorqua‑t‑elle dans un sifflement. Auquel cas tu saurais que j’ai toujours été prête à tout pour sauver ma famille, et c’est ce que je suis aujourd’hui encore en train de faire ! C’est juste là ! renchérit‑elle en posant sa main sur sa poitrine. Peux‑tu seulement le comprendre ?!

Déjà marqués par toutes les épreuves qu’elle avait traversées, ses traits se durcirent davantage. Le doré de ses yeux prit la teinte sombre d’un ciel craquelé d’éclairs, prêt à déverser toute sa colère.

— Mais qu’en est‑il de toi ? s’interrogea‑t‑elle en déposant le canon de son arme sur sa lèvre d’un air songeur. Jusqu’où irais‑tu pour sauver la tienne ?

Une nouvelle fois, Evanna lui tendit son arme et l’invita à la prendre. Incertain de comprendre le sens de ses paroles, Grant se jeta à corps perdu dans son regard mais n’y vit que les ténèbres.

— Une vie pour en sauver tant d’autres… Est‑ce vraiment si inconcevable ?

Cette fois, la vérité s’imposa à lui avec une netteté implacable.

— Alors que vas‑tu choisir, Grant Kazuki ? l’exhorta‑t‑elle à répondre. Que te dicte ton honneur ? Tuer l’homme qui t’a élevé comme son propre fils, ou condamner les frères et sœurs à qui tu as consacré toute ta vie ?

Grant ferma les yeux pour tenter de trouver une solution au dilemme qu’on lui proposait. De son choix dépendrait la survie de ses camarades, et il ne pouvait décemment pas prendre une décision aussi égoïste. Objectivement, même, la question avait déjà trouvé sa réponse : il s’agissait de tuer un homme pour en sauver des dizaines d’autres.

Mais il n’avait aucune garantie. Tout ceci pouvait très bien être une simple manipulation. Après tout, c’était l’Académie. Et si Moss n’avait aucune chance de s’en sortir s’il acceptait leurs conditions, ses Élites pourraient, eux, s’en sortir par eux‑mêmes s’il les refusait.

— Non, répondit‑il finalement.

— Fais‑le.

— Non.

Evanna s’approcha de lui et plongea plus profondément son regard dans le sien. Il brillait d’une lueur qu’il n’avait jusque‑là pas décelé mais qu’il fut incapable de décrypter.

— Prouve‑lui ta loyauté, ou ils tueront tous ceux que tu aimes avant de te tuer, toi.

— Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir, Evanna, avoua‑t‑il dans un élan de sincérité non prémédité. Je n’ai jamais rien voulu d’autre que de te protéger. Je lui devais…

— Prouve lui ta loyauté, Kaz, l’ignora‑t‑elle. Et l’Élite vivra. Tu vivras.

— Ça suffit, très chère, trancha le président. Vous avez eu votre chance. Emprisonnez‑le.

Sur ordre de leur dirigeant, deux soldats s’approchèrent d’Evanna pour la tirer en arrière. Grant la dévisagea, perplexe, se débattre pour tenter d’échapper à leur poigne. C’est Erin qui l’y aida, repoussant sans effort les deux hommes pour permettre à sa protégée de se précipiter à nouveau vers lui.

— Tu n’as qu’une seule chose à faire, Kaz, répéta‑t‑elle en lui tendant une ultime fois son arme. Tout n’est pas perdu. Tu peux encore la sauver.

Les soldats revinrent à la charge et la remirent sur pieds, son arme glissant de ses mains jusqu’à atterrir au sol devant lui. Grant la contempla un moment, perdu dans ses pensées.

Même si ses Élites parvenaient à s’en sortir, tous seraient traqués sans relâche comme Moss l’avait été, condamnés à fuir toute leur vie. Or, lui avait juré de les protéger, de veiller sur eux, et par-dessus tout de leur offrir un foyer. S’il les abandonnait à cette vie‑là, il ne vaudrait pas mieux que son mentor lorsqu’il avait choisi de fuir ses responsabilités… Était‑ce là ce qu’elle essayait de lui dire ?

D’autres hommes tentèrent de se saisir de lui, mais Grant les repoussa sans difficulté. Le cœur embrumé par ce qu’il s’apprêtait à faire, il ramassa l’arme qui gisait à ses pieds et se releva lentement pour s’approcher de Moss. Le regard du vieil homme ne portait ni rancune ni tristesse – seulement un courage tranquille face à la mort qui l’attendait.

— Fais‑le. Je dois payer le prix de mes erreurs et tu dois réparer les tiennes.

— Je suis désolé, Moss, murmura‑t‑il dans un souffle. Je dois les sauver.

— Fais ce que tu dois faire, mon fils. Et ne regrette aucune de tes décisions.

Grant hocha la tête et retira le cran de sûreté de son arme avec une détermination incertaine. Après l’avoir gratifié d’un dernier sourire réconfortant, son mentor se hissa sur ses genoux croulants, ses mains glissant derrière la tête avec une lenteur insupportable.

Autour d’eux, les spectateurs attendaient, immobiles, qu’il se décide enfin à exécuter le fondateur de l’Académie – celui-là même qui les avait tous sauvés d’un règne de terreur et d’atrocités. Le président observait la scène avec un rictus malsain, la fierté d’avoir gagné imprimée sur son visage empourpré. Son fils se tenait à ses côtés, une main fermement posée sur la taille d’Evanna pour la maintenir devant lui. Il affichait un calme maîtrisé, les lèvres étirées en ce sourire en coin que Grant ne connaissait que trop bien. Ce qui le déstabilisa bien plus, en revanche, fut celui, encourageant, qu’il vit poindre sur les lèvres de sa protégée.

— J’ai connu une utopiste, une fois…

Laissant sa phrase en suspens, Moss soupira d’un air presque serein. Grant ne détourna pas le regard d’Evanna, heurté par ces mots qui faisaient écho à leur échange de Norfolk.

— Pleine de vie et d’une douceur infinie…

À la différence près que désormais, ils prenaient tout leur sens. Ils lui laissaient même entrevoir un avenir, sinon radieux, bien meilleur que celui qu’il avait jusqu’alors imaginé.

— Une volonté à toute épreuve, une foi infaillible…

— … et un dévouement pour sa famille, acheva‑t‑il.

Sans même s’en apercevoir, Grant sourit à son tour.

« Prouve lui ta loyauté, Kaz. »

Kaz.

Instinctivement, son regard s’ancra à celui du plus jeune des Weber.

« Tu peux encore la sauver. »

La sauver.

Oui… il allait la sauver.

— En rejoignant l’Élite, j’ai voué allégeance à l’Académie, déclara Grant d’une voix claire. Elle m’a élevé, façonné, fait de moi ce que je suis. Et en rejoignant l’Élite, j’ai juré de la protéger. De protéger mes frères et mes sœurs, de porter ses valeurs pour bâtir une paix durable.

Il reporta son attention sur son mentor, réaffirmant sa prise autour de son arme.

— Pardonnez‑moi, Moss, se repentit‑il. Vous le savez mieux que quiconque. La paix… nécessite des sacrifices.

Une détonation éclata dans l’espace, son écho se propageant dans une traînée effervescente. L’air se tordit, comme si le temps lui‑même s’était arrêté. Puis, un son étouffé. Un accord brutal entre la chair et le sol, et le corps sans vie s’effondra. La poussière s’éleva autour du tableau qu’il venait de peindre, voilant la scène d’un souffle spectral tandis que le silence retombait, lourd et irrévocable.

Les battements du temps, jusque‑là suspendus, reprirent soudain leur cours. La crosse d’un fusil plongea Grant dans un sommeil forcé alors que la réalité, aussi soudaine qu’inattendue, s’imposait à tous avec une brutalité saisissante : le président était mort.

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