Chapitre 55 (Grant)
10e mois de l’an 28 – Région de Mosley
Jusqu’à présent plongé dans un coma dépourvu de rêves, Grant s'éveillait doucement. Une sensation de cuir froid contre sa joue vint percuter sa réalité émergente, ses paupières papillonnant tandis qu'il ajustait sa vue à la lumière ambrée du soleil couchant.
Tout autour de lui, les détails prenaient forme. Il se trouvait à l'avant d'une voiture, le moteur ronronnant d'une manière étonnamment relaxante. La douce lueur du crépuscule se déversait à travers le pare‑brise, peignant le paysage d'une palette d'oranges et de pourpres qui baignait son visage d'une chaleur apaisante.
La sérénité du panorama le toucha en plein cœur. Depuis le jour où il s’était écarté du chemin qu’on lui avait tracé, jamais plus Grant n’avait ressenti une telle tranquillité. La retrouver, même l’espace d’un instant, le ramena irrémédiablement deux ans en arrière, aux abords de ce lac où il avait pour la première fois pris conscience de la beauté du monde.
À dire vrai, tout avait commencé ce jour‑là, quand il avait laissé Thomas s’immiscer dans sa vie si parfaitement ficelée. Avant cet épisode, il avait toujours parfaitement su où aller, comment et pourquoi. Et il le savait pertinemment, sa descente aux enfers n’avait été que le fruit de son incapacité à rester l’homme qu’il se devait d’être au profit de celui qu’il désirait être. Mais maintenant qu’il se retrouvait là, à contempler le ciel presque endormi qui s’étalait dans une gestuelle paresseuse, il comprenait que ces deux hommes n’avaient jamais eu aucune chance de co‑exister.
— Ça va ?
La voix de Yann l’aida à émerger de son sommeil forcé. Assis à la place du conducteur, l’Élite tenait le volant d’une main décontractée. Se redressant pour faire craquer son cou, Grant tenta de rassembler les fragments de souvenirs épars qui virevoltaient dans son esprit.
Enfin, tout lui revint comme un flash.
Evanna, Moss, le président… mais surtout le choix qu’on lui avait demandé de faire.
Malgré tout, la suite des évènements restait floue. Il noya son subordonné sous une flopée de questions, mais ce dernier ne lui offrit rien d’autre qu’un rire puissant et amusé.
— Détends‑toi et profite de l’instant présent, Grant. Je peux t’assurer que tout va pour le mieux. Alors souffle un bon coup et admire le paysage, d’accord ?
Abdiquant, le directeur de l’Élite laissa retomber sa tête sur le côté pour suivre son conseil. Car malgré ses actions récentes et la menace de leurs conséquences, la quiétude qui l’enveloppait semblait bien déterminée à ne pas le quitter.
*
Grant ne sut dire combien de temps s’était écoulé, mais il fut sorti de sa rêverie quand Yann s’engouffra dans une ruelle étroite menant à un vieux port abandonné. Il ne connaissait pas les environs mais pouvait grossièrement estimer qu’ils avaient rejoint la bordure sud de la région de Mosley, à quelques kilomètres de l’endroit où le fleuve se jetait dans l’océan. Pour autant, il n’avait toujours aucune idée du pourquoi, ni du comment il pouvait se retrouver ici après l’acte qu’il avait commis.
— Le nouveau président n’a pas eu d’autre choix que de divulguer l’information aux médias, expliqua Yann en réponse à ses interrogations. Ton implication dans l’assassinat de son père, je veux dire. Avec tous les témoins, il aurait été difficile de faire autrement. Mais il s’est arrangé pour mettre en scène ta fuite. Te voilà donc hors‑la‑loi, conclut‑il en arrêtant le véhicule devant un ponton sommaire. Mais libre.
Libre.
Plus il y pensait, plus Grant réalisait que ce mot n’avait jamais eu aucun sens pour lui. Un peu comme une chimère après laquelle il s’était naïvement lancé dans un moment de faiblesse mais qu’il n’avait jamais eu aucun espoir de rattraper. Chacune de ses actions, de ses paroles et de ses pensées avaient toujours été étudiées pour respecter des standards que l’Élite – et par extension l’Académie – lui avait donnés. Il avait toujours été leur prisonnier, à tel point que la seule pensée de n’avoir à vivre que pour lui l’effrayait plus qu’elle ne l’enchantait.
— Dis‑m’en plus, creusa‑t‑il en posant pieds à terre.
— Après ton coup d’éclat, toi et Moss avez été remis en prison. Concernant Moss, le nouveau président l’a déclaré mort, victime des mauvais traitements subis en détention. Il a ensuite contacté l’Élite pour qu’on orchestre votre évasion.
Grant l’écouta attentivement alors qu’ils remontaient le ponton. Finn Weber semblait disposé à pardonner sa trahison maintenant qu’il l’avait plus ou moins volontairement aidé à prendre le pouvoir. Mais en était‑il pour autant digne de confiance ?
— Comment vous a‑t‑il contacté ?
Yann lui jeta un coup d’œil embarrassé. Il se gratta l’arrière du crâne puis l’incita à porter son attention sur l’horizon. Au loin, devant une péniche imposante et sur le départ, toute l’Élite était là… ou presque.
— Moss et les enfants ont déjà pris la route pour Ruther, confirma Yann.
Pendant le court trajet qui le séparait encore de ceux qu’il avait tant voulu protéger, Grant cherchait désespérément ce qu’il pourrait bien leur dire. Son acte l’avait irrémédiablement propulsé au rang de traître. Une décision qui avait certes déclenché chez lui une crise identitaire, mais qui rendait aussi hommage à l’homme qu’il souhaitait devenir.
L’Académie telle qu’il l’avait connue à ses débuts n’était plus. Viktor Weber l’avait corrompue, plongeant tous ses membres, ainsi que leurs idéaux, dans le chaos. Mais à présent, une nouvelle génération avait pris le relais. Une génération qui, selon les dires de son mentor, pourrait bien restaurer sa gloire passée.
Un léger sourire releva le coin de ses lèvres. Cette bataille n’était plus la sienne. Son combat, Grant l’avait déjà mené, et celui‑ci l’avait conduit à ce moment où il passerait le flambeau à la génération suivante.
Plus ils avançaient, plus le tumulte des discussions animées se mêlait au bruit des vagues qui s’écrasaient contre le ponton. Il s’estompa quand tous les regards se tournèrent vers lui, recouvert par le silence que son arrivée avait déclenché. Il reconnut la silhouette athlétique de Jade ou bien même la mine un peu rustre de Mark, accompagné de toute sa clique. Breen et Josie étaient là, elles aussi, fidèles à elles‑mêmes.
Tous l’emplissaient de fierté, et plus encore de soulagement. Dans leurs regards, point de rancœur, seulement un respect et une déférence bien présents qu’il ne pensait plus mériter. Mais avec le plaisir de les revoir vint la tristesse et le remords. Car tous n’étaient pas présents ce soir, et la mine attristée que portaient encore certains le lui rappela avec force et fracas.
Grant les salua un à un et les remercia de leur soutien. Mais alors qu’il s’enquérait de leur état, son regard fut attiré par une crinière rutilante qui se précipitait dans sa direction.
— Salut, mon vieux. Sacré spectacle, que tu leur as donné là‑bas.
La remarque avait été teintée de malice, mais derrière cette légèreté apparente se cachait une profondeur bien palpable. Un respect empli de pudeur que les deux hommes scellèrent d’une poignée de main assurée.
— Ravi de te revoir, Eliott. Tu m’as fait plusieurs frayeurs.
Le rouquin laissa échapper un rire franc, puis posa une main amicale sur son épaule.
— Comment va Sarah ?
— Hum… Vois par toi‑même.
Grant ne mit pas plus de quelques secondes à la trouver. Assise sur le rebord du ponton, le regard de l’adolescente se noyait dans l’étendue d’eau en dessous d’elle. Ses jambes dansaient au rythme des vagues alors qu’elle mâchouillait le lacet de son sweat‑shirt d’un air préoccupé, ne se retournant vers eux que lorsqu’Eliott la héla.
— Que lui arrive‑t‑il ? s’étonna‑t‑il alors qu’elle le saluait mollement.
Les iris de son ami s’assombrirent aussitôt.
— Eliott.
— Quand tu m’as remis Evy, on s’est retranchés dans la planque en attendant que les choses se tassent, lui confia‑t‑il enfin. On avait prévu de partir le soir‑même quand on a vu que tu t’étais rendu, mais…
— Evanna s’est réveillée, acheva‑t‑il.
— Ouais. Elle avait contacté le vice‑président. Je pensais qu’elle nous avait trahis, mais…
Il hésita un instant, son regard posé sur l’extrémité du ponton où le contour de la jeune femme contemplait les eaux calmes du fleuve. À ses côtés, une silhouette qu’il reconnaissait, elle aussi, d’une tête plus grande. Les teintes orangées du soleil couchant se répercutaient avec harmonie dans ses cheveux pâles, réchauffant sa présence d’ordinaire si froide.
— Ça faisait partie de son plan, en fait, reprit le rouquin. Elle a entendu aux infos que le QG avait été attaqué et que tu t’étais rendu, alors elle…
Elle avait décidé de prendre les choses en main. Grant écouta, attentif, comment la jeune femme avait mis Sarah dans la confidence et l’avait contactée par la suite afin qu’elle la prévienne de toute action que l’Élite pourrait intenter. L’adolescente n’avait pas eu l’occasion de prévenir Eliott de sa démarche, le vice‑président étant venu accompagné de soldats de l’Académie encore fidèles à son père. La pauvre avait alors dû voir son collègue se faire battre sans rien faire, la culpabilité l’étreignant depuis lors.
Comme consciente qu’on parlait d’elle, Evanna se tourna vers lui et ancra son regard doré au sien. Les conversations alentours avaient repris mais Grant y demeurait sourd, piégé dans l’instant de leur échange silencieux. C’est le nouveau président qui mit fin à leur contemplation mutuelle en invitant Evanna à les rejoindre, et tous deux s’approchèrent de lui.
— Kazuki.
— Monsieur le Président.
L’homme le gratifia d’un sourire en coin satisfait.
— Mes condoléances, pour votre père, lança Grant dans un soupçon d’ironie.
— Ma perte n’est rien comparée à la vôtre. Sachez que je condamne fermement les actes de feu mon père. Aucun Élite ne méritait cela, et j’ose espérer que mes agissements récents feront gage de ma bonne foi à votre égard.
Grant resta circonspect. À bien des égards, Finn Weber était un as de la manipulation et il ignorait encore s’il pouvait se fier à ses paroles. Quoi qu’il en soit, ses actes à venir parleraient pour lui et révèleraient au monde entier quel genre d’homme il était vraiment.
— Vos agissements ont été appréciés, Monsieur.
— Les vôtres également, assurément.
Les deux hommes se jaugèrent un instant, le silence retombé. Grant jeta un coup d’œil discret à ses Élites, occupés à les observer avec une impatience mêlée de nervosité.
— Qu’attendez‑vous d’eux, désormais ?
Le président les scruta à son tour d’un regard qui se voulait chaleureux, mais celui‑ci s’arrêta finalement sur Evanna. Il la contempla longuement, assez pour que Grant comprenne qu’elle n’était pas étrangère à ce qu’il s’apprêtait à répondre.
— Celles et ceux qui le désirent peuvent partir dès ce soir, confirma le plus jeune des Weber en reportant son attention sur l’assemblée. Ma parole vous est donnée : l'Académie ne vous traquera ni ne lancera de recherche à votre encontre. Vous avez, chacun d’entre vous et par vos mérites, conquis votre liberté.
Le nouveau président de l’Académie leur délivra ensuite un discours inspirant digne des meilleurs orateurs mais Grant ne l’écoutait plus, le regard ancré à celui d’Evanna. Elle le fixait avec attention, la mine résolument fermée mais empreinte d’une détermination qu’il s’était évertué à ne jamais voir chez elle.
Mais désormais, il la voyait.
Il la voyait enfin.
Quelques mois auparavant, elle avait rejoint Finn Weber dans l’espoir de retrouver son frère en échange de son soutien pour faire de lui le nouveau président. Pourtant, et malgré toutes les révélations récentes, elle avait modifié les clauses de leur contrat. Plutôt que de bénéficier de son aide pour localiser Thomas... elle les avait tous sauvés.
— Je déplore sincèrement vos pertes et je suis conscient que rien, en cet instant, ne saurait apaiser votre ressentiment à l'égard de notre institution.
La voix du président l’extirpa de ses pensées, son apologie arrivant à son terme.
— Cependant, sachez que je diffère de mon père. Une ère nouvelle se profile à l'horizon, et je vous convie tous à en être les artisans. Il est désormais temps de se tourner vers l’avenir. Ceux qui souhaitent le bâtir à mes côtés sont les bienvenus. Les autres…
Il leva une main en direction de la péniche.
— … pourront partir dès ce soir, conclut‑il sobrement. Prenez le temps de la réflexion. Pansez vos blessures, pleurez vos morts. J’attendrai le temps nécessaire.
La liberté, voilà ce qu’elle leur avait offert. Une nouvelle chance, la possibilité de choisir qui ils voulaient être… mais le petit‑fils de Moss s’y tiendrait‑il réellement ?
L’héritier Weber sembla lire dans ses pensées car leurs regards se croisèrent presque immédiatement. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire en coin, et il se tourna vers sa complice.
— Mademoiselle Orsby.
— Monsieur le Président.
La voix qui s’était échappée d’Evanna le fit presque tressaillir. Elle sonnait encore différemment de la dernière fois. Plus froide, plus distante…
— Sachez que travailler avec vous a été la chose la plus pénible qu’il m’ait été donné de faire.
— Sentiment partagé, Monsieur Weber. Au plaisir de ne plus jamais vous revoir.
Les lèvres du président se courbèrent en un sourire amusé. L’espace d’un instant, et d’un instant seulement, Grant crut voir celles de la jeune femme s’étirer à leur tour avant que son expression ne se durcisse à nouveau. Ils se dévisagèrent encore un long moment, jusqu’à ce que la bouche du président se pince d’irritation et qu’un léger soupir s’en échappe.
— Vous avez toute ma gratitude, Mademoiselle Orsby.
— C’était notre acco…
— Pas pour ça, la coupa‑t‑il. Pour… m’avoir sauvé la vie, au mausolée.
Cette fois, Evanna ne manqua pas d’afficher un sourire franc. Elle allait rétorquer, mais son ancien complice leva une main pour l’en dissuader.
— Je vous en prie, ne me le faites pas regretter.
— Vous le regrettez déjà.
L'homme lui adressa un dernier sourire narquois avant de tous les saluer d’un léger signe de tête. Grant le regarda s'éloigner, perplexe. Il ne savait définitivement pas quoi penser de cet homme, mais ses actions récentes étaient pour le moins encourageantes.

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