Chapitre 55-1 (Grant)
Le président parti, Grant se tourna vers ses Élites. Ils se dévisageaient en silence, chacun cherchant chez l’autre une réponse qui n’existait pas encore. Le discours du nouveau dirigeant de l’Académie résonnait encore, chargé de promesses et d’incertitudes.
Au milieu de ce brouhaha, Evanna fit un pas fébrile dans leur direction.
— Mila… commença‑t‑elle avant de se râcler la gorge. Hum… Comme certains d’entre vous le savaient sûrement, Mila voulait quitter l’Élite, reprit‑elle tandis que le silence retombait. Elle n’en a pas eu la chance.
Le cœur meurtri à l’évocation de celle qui avait perdu la vie pour le protéger, Grant demeura silencieux en sa mémoire, se laissant bercer par les paroles de la jeune femme que l’émotion faisait trembler.
— Vous avez tous énormément perdu, poursuivit‑elle d’une voix malgré tout résolue, le revers de sa main chassant les larmes de ses joues. Votre foyer, vos amis… et même pour certains d’entre vous, vos rêves. Mais vous êtes désormais libres de prendre vos propres décisions. Beaucoup d’entre vous doivent me considérer responsable de tout ce qui est arrivé, et à ceux‑là, j’aimerais dire qu’ils ont raison. Je le suis, et je m’en excuse du plus profond de mon cœur. Je n’ai jamais souhaité cela. Vous m'avez tous accueillie parmi vous, m'avez protégée au péril de vos vies, et ce sacrifice restera gravé en moi pour toujours.
Evanna marqua une pause dans son discours. La tristesse qui l'avait habitée se dissipa progressivement, laissant place à une détermination inébranlable.
— Je suis consciente que rien de ce que je pourrais dire ne vous rapportera les vôtres, mais j’espère sincèrement que vous saurez saisir cette chance qui s’offre à vous. Vivez vos rêves, insista‑t‑elle en scrutant chaque visage parmi l'assemblée. Quels qu’ils soient. Vivez pour les autres, mais surtout, vivez pour vous. Vous seuls êtes maîtres de votre destin, désormais. Et rien ni personne d’autre que vous‑mêmes ne sera plus jamais responsable de votre sort.
Son regard doré se posa sur Grant, ravivant chez lui un malaise déjà tenace. À bien des égards, ces dernières paroles lui étaient destinées. Il s’était trop souvent permis de décider à sa place, et c’étaient chacune de ces décisions, bonnes ou mauvaises, qui les avaient menés jusqu’ici. Elle finit pourtant par détourner les yeux, son attention attirée par les quelques Élites qui s’étaient approchés pour la réconforter. Elle ne leur offrit qu’un pas en arrière, un sourire triste étirant ses lèvres tandis qu’elle retournait contempler l'horizon en silence.
Respectant sa décision, Grant rejoignit les Élites qui avaient choisi de partir. Il prit le temps de faire ses adieux à chacun d’eux, le cœur lourd mais étrangement apaisé. L’Élite n’avait jamais été une simple armée à la solde d’une institution : c’était une famille. Et il voulait croire qu’un jour, leurs chemins se croiseraient de nouveau.
Bientôt, il ne resta plus qu’Eliott, Yann et Sarah un peu plus loin.
— Je sais que ça peut paraître fou compte tenu de tout ce qui s'est passé, mais… j'ai jamais su faire autre chose que me battre, avoua le premier d'une voix à peine audible. Qu'est‑ce que je deviendrais si je partais ? Et même si je savais faire autre chose, en fait. J’pourrais jamais abandonner notre foyer. Je veux me battre pour lui. Je veux… je veux me battre pour ceux qui ne le peuvent plus, ajouta‑t‑il plus fermement en tapant sa main de son poing.
Au fil des années, Grant avait vu Eliott grandir, façonné par les épreuves sans jamais s’y briser. La détermination qui brûlait en lui n’avait fait que se renforcer, et en l’écoutant, il était clair qu’elle ne s’éteindrait jamais. Grant posa une main amicale sur son épaule. Le rouquin ancra son regard dans le sien, son expression empreinte d’une ténacité bien palpable.
— Retour à Norfolk et à ce que t’as dit quand on traquait Moss, reprit‑il. T’as sauvé l’Académie, aujourd’hui, Grant. Tu lui as offert un nouveau départ. Tout est loin d’être terminé et je sais pas ce que vaut le nouveau président, mais…
Son regard flamboyant se tourna vers Evanna, qu’il n’avait eu de cesse de surveiller.
— Evy semble penser qu’il va très bien s’en sortir, conclut‑il en reportant son attention sur lui. J’ai envie de la croire. J’ai envie de perpétuer ce que vous avez commencé.
Une vague de fierté le submergea. Dans les yeux de son ancien subordonné brillait une résolution inépuisable – la volonté de se battre pour les autres, bien sûr… mais enfin aussi pour lui-même.
— Ben mon vieux, tu m’as convaincu !
Yann accompagna ses paroles d’une tape sur l’épaule de son meilleur ami, dissipant peu à peu la solennité du moment au profit d’une atmosphère plus légère et agréable.
— Je te savais pas aussi éloquent ! reprit‑il.
— J’en ai presque la larme à l’œil, surenchérit Grant.
L’espace d’un instant, le raillé s’offusqua d’être la cible de leurs moqueries. Puis, son regard se posa une énième fois sur la femme qu’il aimait.
— Par contre, s’ils s’attendent à ce que je suive leurs règles de conduite à la con, ils sont mal barrés, ajouta‑t‑il plus sérieusement. Jamais plus rien passera avant elle, les gars. Et j’me fous de c’que vous en pensez.
— Elle est devenue forte.
— Elle l’a toujours été, renchérit Yann.
— Ouais, confirma Eliott, la mine empreinte de fierté. Elle l’a toujours été.
Grant hocha la tête d’un air entendu. Ils avaient raison, et les choses lui apparaissaient bien plus clairement, désormais. Et lui se sentait enfin prêt à la laisser faire ses propres choix.
— Prenez bien soin d’elle. Quelque chose me dit qu’elle va vous causer pas mal d’ennuis.
— Oh, tu sais… rétorqua Yann en frappant l’épaule de son ami. Celui‑ci m’en cause déjà pas mal, alors un petit peu de plus ou de moins !
Les trois hommes rirent de bon cœur. Ce moment de légèreté partagé brisait une tension accumulée depuis des mois, voire des années, sans qu’aucun d’eux ne l’ait vraiment réalisé.
— Pourquoi vous vous marrez ?
La voix de Sarah mit fin à leur hilarité et Grant se retourna vers elle.
— Que fais‑tu encore là ? s’étonna‑t‑il. Ils n’attendent plus que toi.
— J’pars pas. Quoi ?! s’empressa‑t‑elle d’ajouter devant leur échange de regards interloqués. J’ai plus de famille, alors j’vois pas ce qu’il y a de surprenant !
— T’en as une, Sarah, releva à juste titre Eliott. Ceux qui partent prendront soin de toi. Tu pourras recommencer une vie normale, loin de tout ça.
— J’t’ai dit que j’partais pas !!
L’adolescente se rua sur lui mais ne parvint qu’à l’effleurer, le malheureux la retenant à bout de bras pour l’empêcher de le frapper.
— Eh, mais calme‑toi !
— Quoi, tout le monde peut prendre sa décision et moi non ?! s’évertua‑t‑elle à hurler. Je croyais que vous acceptiez tout le monde. C’était que du vent, c’est ça ?!
— Ça va, ça va, fais comme tu veux ! s'exclama‑t‑il avant d’enfin réussir à la repousser. Bordel, on était comme ça à son âge ? ajouta-t-il en se tournant vers eux, son doigt pointé vers la petite furie qui lui lançait des regards noirs. Quelle horreur.
Grant ne put s’empêcher de sourire.
— Vous étiez pires.
— J’pense pas, nan.
— Oh si, on l’était, intervint Yann. Surtout toi.
— Quoi ?!
— Oui, surtout lui.
— Arrêtez, c’est pas vrai !
Les airs faussement offusqués du rouquin les achevèrent tous trois. Une légèreté – presque irréelle, compte tenu de tout ce qu'ils avaient traversé – qui le fit soupirer de bien‑être. Dans un élan de complicité inattendu, Eliott et Sarah s’adonnèrent à une simulation de combat à mains nues, le premier présentant ses paumes à la plus jeune pour qu’elle tape dedans. Yann l’encourageait et la remplaçait parfois pour lui montrer l’exemple, mettant volontairement à mal son partenaire pour la faire rire.
Qu’est‑ce que Grant aimait les voir ainsi. Unis comme une véritable famille, liés par une adversité qui leur permettrait de surmonter bien des épreuves. Son regard glissa naturellement vers Evanna. Le soleil couchant baignait l’horizon d’une lumière dorée qui se reflétait dans sa chevelure, y tissant une toile de couleurs éblouissantes. Elle semblait à son apogée, nimbée par la majesté de cette nature qu’elle avait toujours aimée.
Pourtant, malgré la paix apparente de cet instant, Grant ne pouvait ignorer la réalité. Lui comme elle savaient qu’il était désormais le seul à pouvoir la conduire jusqu’à Thomas. Mais s’il lui était reconnaissant pour tout ce qu’elle avait fait pour eux, ce n’était pas pour cette raison qu’il accéderait à sa demande. Non, sa décision trouvait plutôt sa source dans la vérité qu’elle avait exprimée plus tôt : elle était désormais seule maîtresse de son destin, et nul autre qu’elle ne façonnerait son avenir.

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