Chapitre 56 (Eliott)
Sous le manteau de la nuit, Eliott se tenait devant l’école d’Esperanza. Ses yeux dévisageaient avec réticence la façade familière de la maison attenante, légèrement éclairée par la lueur des lampadaires de la rue. Evanna se tourna vers lui, son regard doré cherchant une réponse à la question qu’elle ne lui avait pas encore posée.
— Tu viens avec moi ?
— J’suis pas sûr que ce soit une bonne idée, répondit‑il. Je t’attends ici.
— Non.
Eliott pencha légèrement la tête, surpris par son ton incisif.
— Hum… reprit‑elle d’une voix plus douce. J’aimerais que tu viennes avec moi.
— Princesse…
— S’il te plaît, Eliott. J’ai besoin de toi.
Son arbuste dans les mains, les fines lèvres de sa princesse s’étirèrent en un sourire triste. Pourtant, une force intérieure transparaissait dans son attitude et dans la manière dont elle soutenait son regard, patientant avec une confiance tranquille qu'il prenne sa décision. Mais comment aurait‑il pu le lui refuser ? Elle avait dit avoir besoin de lui.
Ensemble, ils franchirent le seuil de la maison. Cet endroit avait toujours occupé une place particulière dans son cœur, même s’il avait toujours eu du mal à l'admettre. Car avant que la demeure ne devienne la propriété d'Hassan, c'était Ariane qui y vivait. À cette époque, le parfum envoûtant de tartes sorties du four flottait constamment dans l'air, mêlé à l’odeur de fleurs fraîchement cueillies.
— Ça va ?
— Oui, t’inquiète pas, Princesse, la rassura‑t‑il. Tout va bien.
Elle acquiesça, puis déposa son bonsaï sur la table basse du salon. À la recherche d’Hassan, ils s’engouffrèrent dans le couloir pour rejoindre sa chambre mais elle était vide. C’est dans son atelier qu’ils le trouvèrent, complètement affalé sur son établi. Des cadavres de bouteilles vides jonchaient le sol et une odeur pestilentielle saturait l'air, preuve que l’homme n’avait pas quitté cet endroit depuis des jours.
Evanna murmura son prénom d'une voix douce, mais elle ne reçut aucune réponse.
— Hass’… répéta‑t‑elle en posant une main prudente sur son bras.
Il était complètement ivre. Grognant de colère, Hassan fracassa sa bouteille contre le mur pour la faire partir. Elle vola en éclats, faisant tomber une pluie de verre brisé qui obligea Eliott à se ruer sur Evanna pour la protéger.
— Ça va, t’as rien ? s’inquiéta‑t‑il en l’examinant.
— Oui, ça va, merci.
Hassan releva la tête vers lui, ses yeux s’assombrissant de colère.
— Toi… cracha‑t‑il en le pointant d’un doigt accusateur.
— Hassan, calme‑toi, s'il te plaît, l’intima Evanna en venant se placer entre eux.
— C'est de ta faute !
Il se redressa d’un mouvement, renversant le tabouret sur lequel il était assis avant de se ruer dans sa direction. Eliott ne bougea pas d’un pouce, étrangement prêt. Si sa princesse avait subi le même destin tragique que Mila, il aurait sans nul doute sombré dans un état bien plus pitoyable que celui d’Hassan.
— Dégage ! hurla‑t‑il en lui lançant une bouteille qu’il esquiva de justesse. Tu l'as tuée ! Putain d'assassin !
C’était vrai – dans une certaine mesure, tout du moins. Eliott se sentait effectivement coupable de la mort de son amie, mais cette culpabilité n’était rien d’autre que le reflet de sa tristesse. Aussi garda‑t‑il le silence, acceptant qu’Hassan voie en lui le coupable qu’il voulait voir.
— Ça suffit, Hass’, intervint Evanna.
— C'est toi qui aurais dû crever !
— Hassan, arrête ça tout de suite, insista‑t‑elle encore.
— T'es qu'un putain de meurtrier !
— Has…
Il ne la laissa pas terminer, son bras la repoussant violemment pour se jeter sur lui. Elle revint à la charge avant même qu'il puisse se défendre, calant son poing dans le visage de son ami sans aucune autre forme de procès.
— Putain mais c'est de sa faute, tout ça, Evy ! se plaignit le malheureux. Comment tu peux rester avec lui après ce qu’il t’a fait ?! Après ce qu’il lui a fait, à elle ?! Il l'a tuée !
— Il n'a rien fait de tel, rétorqua‑t‑elle sèchement. Avise‑toi encore une fois d’affirmer le contraire et tu pourras dire adieu à ton joli p’tit nez.
Jamais encore Eliott n’avait vu sa princesse faire preuve d’une telle combativité. La façon dont elle avait défié son ami pour le défendre l'envoûtait tellement que, malgré la gravité de la situation, un désir irrépressible s'éveillait en lui. Il se retrouva submergé par l'envie de la prendre dans ses bras et de l'embrasser, ne se maîtrisant que lorsque sa voix perça à nouveau l'air :
— Eliott a perdu quelqu'un à qui il tenait énormément, lui aussi, alors arrête de jouer au con, Hass'. T’es pas le seul à souffrir.
— Non mais tu comprends pas, Evy, gémit‑il d’une voix plaintive. C’est à cause de lui si elle a rejoint l’Élite. S’il l’avait pas enrôlé, Mila serait encore vivante ! Elle serait partie à Mansfield comme elle aurait dû le faire, elle aurait pu grandir au sein d’une famille aimante. Elle serait peut‑être jamais revenue, mais au moins, elle aurait été en vie !
— C’est complètement faux.
Pour la première fois depuis son arrivée, Eliott se décida à intervenir. Bien qu’il fût volontiers prêt à accepter ses remontrances pour l’aider à se sentir mieux, il n’avait aucune intention, pour ce faire, de salir la mémoire de son amie.
— Milly n’a jamais rejoint l’Élite pour me suivre, Hassan. Elle n’avait simplement nulle part d’autre où aller et elle voulait pouvoir se défendre seule.
— Se défendre de quoi ?! rétorqua‑t‑il. J’ai toujours tout fait pour qu’elle soit heureuse. J’étais même prêt à la voir partir, pour ça… et toi, tu me l’as enlevée !
— Se défendre de quoi ? Sérieusement, Hass’ ?! Mais de la famille que tu lui avais trouvée, putain ! rugit‑il en laissant échapper toute sa frustration. Dès qu’elle a mis les pieds chez eux, elle a vécu un calvaire. Un enfer dont elle n’avait aucune chance de réchapper ! Et toi, t’as rien vu ! Tu disais l’aimer ? Tu disais tenir à elle ? Dans ce cas, pourquoi t’as été incapable de voir toutes ces cicatrices qu’ils ont laissées sur son corps ?!
Son poing trouva le bois craquelé de la bibliothèque.
— Et toi, t’étais où pendant tout ce temps, hein ?! Je vais te le dire, moi. Tu répétais à qui voulait l’entendre que tu lui avais trouvé une famille. Mais c’est toi qui l’as précipitée là‑dedans et t’as jamais été capable de le voir, Hass’ ! Tu sais quoi ? J’suis content qu’elle ait rejoint l’Élite parce qu’elle était devenue une femme forte. Une femme qu’elle serait jamais devenue si elle était restée avec toi. Et tu sais pourquoi elle t’a jamais rien dit ? ajouta‑t‑il enfin. Simplement parce qu'elle redoutait ta réaction. Toi et tes principes à la con, toi et ta haine pour l’Élite et l’Académie. Elle avait peur que tu la juges. Merde, Hassan, c’était sous tes yeux depuis tout ce temps et t’as pas été capable de la voir, bordel !
— Je te crois pas, répondit‑il d’une voix éteinte. J’te crois pas, elle savait que…
Les yeux rivés sur son ancien camarade d’orphelinat, Eliott ne remarqua pas immédiatement l’approche d’Evanna. Elle saisit doucement sa main, la porta à ses lèvres pour y déposer un baiser réconfortant, puis se tourna vers Hassan.
— Elle t'aimait, Hass’, murmura‑t‑elle. Quoi qui ait pu se passer, elle t'aimait et ne désirait rien d’autre que de s'enfuir avec toi. Elle n'avait aucun ressentiment envers toi, aucune colère. Elle t'aimait tout simplement, répéta‑t‑elle avec douceur.
Hassan releva enfin la tête dans sa direction, complètement brisé.
— Et je sais que tu l'aimais aussi, reprit‑elle. Que tu l'aimes. Tout le monde se sent coupable, moi la première, mais nous ne pouvons pas perdre notre temps à nous entredéchirer. Ce n'est pas ce qu'elle aurait voulu, et tu le sais tout aussi bien que moi. Alors laisse‑nous t'aider, s'il te plaît. Laisse‑nous être là pour toi.
Il secoua énergiquement la tête, en proie au doute et à la tristesse.
— Je… J’peux pas, Evy, je… oui, c’est ça, je… j’ai besoin d’être seul…
— Hassan…
— Plus tard, s’il te plait, répéta‑t‑il en s’éloignant. J’ai besoin d’être seul, vraiment…
Ravagé, Hassan disparut au détour du couloir, puis la porte d’entrée claqua.
— J’aurais dû rien dire…
— Ce n’est pas de ta faute, Eliott. La vérité est souvent difficile à entendre mais elle doit être révélée. Merci d’avoir été honnête avec lui.
Eliott hocha la tête. Elle, plus que tout autre, pouvait effectivement l’affirmer.
— Il s’en remettra, il a simplement… besoin de temps.
À la suite de cette observation – une remarque qu'elle avait pourtant elle‑même formulée –, la mine déterminée de sa princesse se mua en une tristesse bien perceptible. Inquiet, il s'approcha d'elle pour la réconforter, mais elle lui offrit un sourire aussi rassurant que distant.
— Viens, déclara‑t‑elle. On devrait aller se reposer un peu.
*
Evanna le conduisit en silence jusqu’à sa chambre, sa main refermant la porte une fois qu’il en eut passé le seuil. Tout ici, jusqu’au moindre recoin, respirait l’essence de la femme qu’il aimait. Les draps soyeux de son lit marquaient le poids des désillusions récentes, mais un élément le ramena inexorablement dans le temps : la peluche gagnée lors de leur toute première soirée qui reposait fidèlement entre les oreillers.
En face de lui, la fenêtre par laquelle il s’était si souvent éclipsé laissait filtrer la lumière de la lune. Il allait s’en approcher quand un bruit sourd retentit derrière lui.
— Evy !
Eliott se précipita vers elle pour l’empêcher de tomber. Il lui arracha la seringue qu’elle tenait entre ses mains et la jeta au sol, son cœur battant la chamade.
— Où est‑ce que t’as eu ça ?! lui reprocha‑t‑il. Tu vas bien ?
— Oui, ça va… murmura‑t‑elle. C’est l’inhibiteur. Kaz m’en a donné un.
— Pourquoi ?
— Parce que je lui ai demandé.
Perplexe, Eliott arqua un sourcil. Elle demeura silencieuse, sa main droite tripotant nerveusement la gauche comme si elle hésitait à s’expliquer.
— Evy, t’es sûre que ça va ?
Une nouvelle fois, elle ne répondit pas. Elle le força seulement à reculer de quelques pas, puis, sans le quitter des yeux, fit glisser sa chemise le long de ses épaules. Elle se débarrassa du reste de ses vêtements avec la même lenteur, ne gardant bientôt plus rien pour se dissimuler qu’une pudeur tranquille.
Eliott bafouilla pendant plusieurs secondes, incapable d’articuler quoi que ce soit tant le rouge lui montait aux joues. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes de rougir, encore moins d’être troublé par une femme qui se dénudait devant lui. Mais cette fois‑ci était différente. Il la contempla longuement, offerte sans provocation, vulnérable. Sa peau captait encore les derniers éclats dorés du soleil, et ses courbes… oui, ses courbes allumèrent en lui un brasier si vif qu’il crut s’y consumer.
Un silence gênant s'installa entre eux, avant qu'elle ne prenne la parole :
— Je crois que c’est le moment où tu es censé venir m’emb…
Elle n’acheva jamais sa phrase. À peine eut‑elle ouvert la bouche qu’Eliott se rua sur elle pour l’embrasser, et son corps tendu se liquéfia sous le sien. Leurs lèvres se trouvèrent avec une urgence contenue, leurs langues s’effleurant puis s’unissant dans un élan brûlant.
— Eliott… lâcha‑t‑elle dans un souffle éperdu.
Rien au monde n’aurait pu, à cet instant, lui ôter la joie qui l’envahissait. Les joues de sa princesse étaient teintées de désir, son regard ne dissimulant plus ni crainte ni retenue comme il avait si souvent pu le faire auparavant.
La voir ainsi acheva de le faire chavirer. Eliott la souleva aisément pour la déposer sur son bureau, les yeux rivés sur sa bouche qui s’était arrondie de surprise. Il se débarrassa des derniers vêtements qui le gênaient encore, mais lorsqu’il s’approcha d’elle pour retrouver ses lèvres, son visage avait pris une teinte livide. Ses yeux fixaient son torse avec une inquiétude silencieuse, ses doigts suspendus près du bandage qui recouvrait sa blessure.
— T’inquiète pas, Princesse… murmura‑t‑il en déposant un tendre baiser sur ses lèvres. Tout va bien, je te le promets.
Et il ne mentait pas. Entre l’excitation du moment et les antidouleurs, c’était à peine s’il ressentait encore la moindre gêne dans la poitrine. Elle lui rendit un sourire fragile qui lui serra le cœur. Puis, comme pour le ramener à leur complicité, ses mains glissèrent lentement jusqu’à ses hanches pour l’attirer entre ses cuisses.
— Viens, là, s’il te plaît…
La douceur de ses mots fit bondir son cœur de ravissement. Il était si proche d’elle qu’il pouvait sentir le désir qui l’embrasait, cette même impatience qui l’avait transporté un peu plus tôt, lui aussi. Alors il joua avec elle. La chaleur de son corps se mêla à la sienne, l’effleurant sans jamais lui offrir pleine satisfaction. Chacun de ses mouvements lui arrachait un souffle plus pressant, la précipitait toujours plus loin dans sa frustration. Il adorait la voir ainsi, haletante, son corps implorant ce qu'il lui refusait encore.
— Je t’en prie, Eliott…
Elle se débattait maintenant, tentait de se libérer, se cambrait, même, pour aller à sa rencontre, l’obligeant à la retenir par les poignets. Elle faisait preuve d’une telle ténacité que son amusement vacilla pour se muer en un besoin plus viscéral : celui de tout lui donner. Son corps, son âme, et même le monde si elle le voulait.
Et c’est ce qu’il fit.

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