Chapitre 57 (Eliott)
Le souffle court et l’esprit encore embrumé, Eliott reprenait peu à peu le contrôle de son corps. Il se laissa glisser à côté de sa princesse et la dévisagea avec ravissement, incapable de prononcer le moindre mot tant il la trouvait magnifique. Elle peinait à reprendre sa respiration, elle aussi, le visage encore hébété par ce qu’elle venait de vivre.
Ses yeux trouvèrent rapidement les siens, et elle attrapa sa main plus vite encore.
— Encore, l’intima‑t‑elle avec empressement.
Eliott laissa échapper un petit rire amusé. Elle était craquante avec son air ahuri, ses joues empourprées et ses cheveux ébouriffés.
— S’il te plaît ? minauda‑t‑elle.
Il ne lui donna pas gain de cause et se contenta de l’attirer à lui. Elle n’insista pas et se laissa retomber contre son torse, se perdant comme il le faisait dans ses pensées.
Il n’avait aucune autre envie que celle‑là : la tenir entre ses bras, sentir sa peau contre la sienne et s’enivrer de son odeur. Il y trouvait là un réconfort qu’il avait pensé ne plus jamais pouvoir ressentir, et il pria le ciel pour qu’on ne le prive plus jamais d’un tel bonheur.
Mais un flash le traversa et il se redressa brusquement. Sans un mot, Eliott se leva et chercha sa veste pour y récupérer l’objet tant convoité. Il revint jusqu’au lit sous le regard dévorant de sa compagne, et son insatiabilité lui arracha un rire franc.
— Laisse‑moi quelques minutes pour me remettre de mes émotions, d’accord ?
Elle esquissa une moue boudeuse absolument adorable qui le fit rire aux éclats. Sans perdre son objectif de vue, Eliott ouvrit l’étui devant elle et en sortit son collier.
— Et cette fois, j’aimerais que tu le gardes, l’intima‑t‑il en passant le pendentif autour de son cou. Quoi qu’il arrive, d’accord ? Il est à toi.
Aucune réponse ne lui parvint, et Eliott se pencha sur le côté pour mieux l’observer. La mine de sa princesse avait changé. Sa félicité s’était effacée, son regard perdu dans le vide tandis qu’elle caressait la nacre du bout des doigts.
— Ça va pas ? s’inquiéta‑t‑il.
Revenue à elle, elle se tourna vers lui pour lui offrir le plus lumineux des sourires.
— Si, bien sûr que si, voyons !
Evanna se laissa tomber en arrière et Eliott l’imita. Elle se tourna sur le côté et vint se lover contre lui, leurs corps nus s’accordant à la perfection tandis qu’il calait sa tête dans le creux de son cou. Ils restèrent ainsi un long moment, silencieux, les doigts de sa princesse caressant distraitement les courbes de son tatouage.
— Ça va faire beaucoup d’initiales à ajouter, hein… ? tenta‑t‑il de plaisanter.
Sa vue s’assombrit à la pensée de tous ceux qu’ils venaient de perdre, et la tristesse se mêla brutalement au bonheur qu’il ressentait encore.
— Je sais que tu n’as sûrement pas envie d’entendre ça mais… ils sont libres, maintenant, murmura Evanna. Et leurs âmes, elles, continuent de vivre. Ils sont tout autour de nous, Eliott. En paix.
Elle expira lentement, avant de reprendre :
— J’aimerais tellement que tu le ressentes comme je le ressens…
Eliott se laissa bercer par ses paroles. Il n’avait jamais été croyant, mais après tout ce qu’ils avaient vécu – et surtout depuis qu’il l’avait rencontrée –, il trouva dans ses mots un réconfort inattendu. Il acquiesça et resserra son étreinte, savourant la douceur de sa peau contre la sienne.
— Je suis sûr que tu as raison, Princesse. Merci.
Elle ne répondit pas. Elle semblait de nouveau l’esprit ailleurs, le regard fixé sur quelque chose qu’il ne pouvait de toute évidence pas voir. Soucieux, il se redressa légèrement.
— Qu’est‑ce que tu regardes, comme ça ?
— Hm ? Oh, euh, rien, répondit‑elle avant de se lover davantage contre lui.
— T’es sûre que ça va ? insista‑t‑il.
Mais il n’obtint que le silence. Après un moment, elle se retourna pour lui faire face et captura sa main qu’elle pressa contre sa poitrine.
— Et si on s’enfuyait ?
— Quoi ?
Confus, Eliott la dévisagea sans comprendre. Pourquoi voulait‑elle s’enfuir maintenant que Grant avait enfin accepté de la laisser retrouver son frère ? C’était insensé.
— On pourrait, je sais pas, moi… vagabonder sur les routes ou quelque chose comme ça, reprit‑elle le plus sérieusement du monde. J’ai toujours rêvé de visiter Barden.
Eliott se redressa et elle en fit autant, les yeux rivés sur lui dans l’attente d’une réponse qui ne venait pas. Son expression ne laissait planer aucun doute : elle était parfaitement sérieuse. Pourtant, il ne comprenait pas comment elle pouvait lui demander une telle chose. Ils avaient peut‑être gagné une bataille, mais la guerre était loin d’être terminée. L’ASU était toujours là, Ekha aussi, et abandonner serait un affront à tous ceux qui avaient perdu la vie pour cette cause.
— Evy, je comprends que tu sois fatiguée de tout ça, lui assura‑t‑il en serrant ses mains dans les siennes. Je comprends que t’aies plus la force de te battre, et c’est tout à fait normal. Mais ce n’est pas terminé. L’ASU est toujours une menace, je peux pas partir, je peux pas fuir. Tu le comprends, n’est‑ce pas ?
— Tu… Tu veux continuer de te battre pour ceux qui ne le peuvent pas, c’est ça ?
— Exactement, confirma‑t‑il d’un signe de tête. Et tu peux faire partie de ces gens‑là, tu sais, ça me dérange pas. Au contraire même, je préfère te savoir en sécurité, avoua‑t‑il en glissant une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Tu peux te reposer et me laisser gérer la suite, maintenant. Tu l’as mérité.
Contrite, elle baissa la tête sur leurs mains entrelacées.
— Je suis désolée de t’avoir demandé ça… C’était stupide.
— C’était pas stupide du tout, Princesse, t’inquiète pas, la rassura‑t‑il. Je te promets que tout sera très bientôt terminé. Tu l’as dit toi‑même, le nouveau président est bien décidé à mettre fin à la guerre, c’est qu’une question de temps avant que tout ne rentre dans l’ordre. Et là, je t’emmènerai faire trois fois le tour du monde, s’il le faut ! s’exclama‑t‑il en la gratifiant d’une petite pichenette malicieuse sur le nez. Je te le promets.
Une lueur indéchiffrable passa dans les yeux de sa princesse. L’espace d’un instant, il crut même voir sa lèvre inférieure trembler d’émotions. Mais quand elle plongea de nouveau son regard dans le sien, toute trace de tristesse s’était envolée au profit d'une tendresse infinie. Un sourire amusé ourla ses lèvres, et elle s'approcha lentement de lui pour l’embrasser.
— Deal, murmura‑t‑elle.
Elle tenta de l'embrasser à nouveau, mais il l'arrêta pour caresser tendrement sa joue.
— Je t’aime tellement, bordel…
— Je t’aime aussi, Eliott.
Les lèvres d’Evanna se déposèrent sur les siennes en un baiser si doux qu’il se laissa emporter dans le tourbillon d’émotions qu’elle amena avec elle. Sa langue vint le trouver plus profondément, jusqu’à ce qu'elle ne l’entraîne une nouvelle fois dans les méandres de son corps.
*
Un coup.
Délicatement tiré de son sommeil par le carillon de l'horloge qui résonnait dans le salon, Eliott s'éveillait doucement. Les souvenirs captivants de la nuit précédente ressurgissaient dans son esprit, vibrant dans chaque parcelle de son corps avec la même intensité que s’il les vivait pour la première fois.
Deux coups.
Le parfum envoûtant de sa princesse.
Trois coups.
La tendre caresse de sa peau contre la sienne.
Quatre coups.
Le son mélodieux de sa voix susurrant à son oreille.
Cinq coups.
Le goût sucré de sa peau sur ses lèvres.
Six coups.
Un nouveau sourire illumina son visage. Malgré les six coups qui venaient de retentir, il ne disparaîtrait cette fois pas dans l'obscurité de la nuit. Oui, ce matin‑là comme tous les suivants, il demeurerait à ses côtés.
L’esprit encore embrumé, Eliott se tourna instinctivement vers sa compagne. Mais au lieu de sentir sa présence rassurante, ses doigts ne rencontrèrent rien d’autre que la douceur des draps en coton. Une pointe d’inquiétude s’insinua en lui tandis qu’il cherchait à tâtons l’endroit où elle aurait dû se trouver. Repoussant la torpeur du sommeil, il se redressa péniblement pour scruter la pièce.
Personne.
Son regard se porta sur sa main où la dureté d’un papier lui caressait la paume. Une idée inconfortable se forma dans son esprit, l’une de celles qu’il savait ne pas pouvoir accepter. Prenant son courage à deux mains, Eliott le défroissa pour le lire.
« Pardonne‑moi. »
Les larmes, jusqu’alors retenues, s’échappèrent de ses yeux brûlants. Un tourbillon d’émotions l’engloutit, mélange de tristesse, de colère et de désespoir. Il serra les poings, son cœur se déchirant à chaque battement.
« S’il te plaît, ne me cherche pas. »
Mais comment pouvait-il ne pas la chercher ? Elle était ce qu’il avait de plus cher au monde et il venait seulement de la retrouver ; il ne pouvait pas déjà l’abandonner. Le papier glissa de ses mains tremblantes, et il rassembla toutes ses forces pour accepter cette réalité que son esprit refusait toujours d’admettre : elle était partie.

Annotations