Chapitre 58 (Evanna)
Dans la noirceur de la nuit, tout n’était plus que ruine. Jadis majestueux, le QG de l’Élite gisait dans l’obscurité, un amas de débris éparpillés sur le sol exposant ses entrailles mutilées à la lueur des étoiles. Des volutes de fumée s’en élevaient encore, telles des âmes tourmentées s'échappant de cadavres encore tièdes.
Les lieux avaient été désertés sur ordre du nouveau président de l’Académie, mais les stigmates de la bataille menée par l’armée demeuraient intacts. Des barbelés enchevêtrés et des sacs de sable abandonnés formaient des barricades improvisées, tandis que des véhicules militaires calcinés gisaient au milieu de douilles de tous les calibres. Les corps avaient beau avoir été emportés, une aura de mort et d’agonie persistait dans l’air, alourdissant l’atmosphère déjà saturée de désespoir.
Pourtant, c’était bien ici qu’Evanna le trouverait, elle en était certaine. Laissant derrière elle la tristesse que lui inspiraient les lieux, la jeune femme se dirigea vers la cour intérieure du QG. À moitié détruit, le dôme de verre de la serre lui laissa bien vite entrevoir une silhouette familière occupée à prendre soin de ses pensionnaires.
Alerté par le bruit de ses pas, Kaz se tourna dans sa direction. Mais sur le tableau de glace que formait son visage, une singularité trahissait son habituelle maîtrise : un sourcil arqué, signe de sa perplexité.
— Que fais‑tu là ? Nous ne devions nous retrouver que dans quelques heures.
Evanna ne rompit pas le silence dans lequel elle avait choisi d’évoluer. Prenant place à ses côtés, elle attrapa l’une des plantes en pot puis débuta son examen comme elle l’avait si souvent fait par le passé. Le regard de l’ancien directeur de l’Élite lui brûlait la nuque, mais elle l’ignora. Elle avait encore besoin de temps, besoin de retrouver un semblant de sérénité en sa présence si elle ne voulait pas une nouvelle fois perdre la face.
Après un moment, Kaz accepta son silence. La brûlure sur sa nuque s’atténua, et au milieu de cette désolation, tous deux partagèrent un moment qu'ils pensaient révolu.
*
En pleine réminiscence, Evanna se tenait au centre de l’ascenseur qui l’emmenait toujours plus haut. Elle demeurait immobile, jouant négligemment avec la seringue qu'elle tenait entre ses doigts. Chaque étage franchi était un pas de plus vers sa destination, et elle était prête à affronter ce qui l'attendrait là‑bas.
Encore quelques secondes de plus, et les portes s’ouvrirent dans un chuintement. Elle glissa la seringue vide dans sa poche et s'aventura dans le couloir, jusqu'à atteindre celui qui l'intéressait. Face à elle, le bureau présidentiel offrait un accès libre aux employés qui se hâtaient d'y entrer et d’en sortir avec des dossiers pleins les mains.
Le nouveau président de l’Académie n’avait pas tardé à retrouver sa si précieuse routine, constata‑t‑elle sans surprise en franchissant les portes. Assis sur le rebord imposant de son bureau, il était vêtu de son traditionnel costume gris et avait le regard plongé dans les méandres d'un dossier qu'il tenait d'une main ferme.
L’agitation régnait autour de lui : ses collaborateurs s’affairaient à déposer de nouveaux dossiers sur son bureau, à lui faire des rapports ou à attendre ses directives tandis qu’il demeurait imperturbable. Chaque ligne qu’il examinait avait absorbé son attention tout entière, le rendant insensible aux va-et-vient incessants de ses employés.
Pourtant, il releva instantanément la tête lorsqu’elle s’arrêta devant lui. Ses sourcils se froncèrent et son corps se redressa imperceptiblement, signe que les rouages de ses pensées s’entrechoquaient dans une confusion manifeste. Bien vite, néanmoins, sa froideur habituelle reprit le dessus. Il referma son dossier et le balança négligemment sur son bureau, ses mains glissant dans ses poches avec une décontraction feinte.
— Sortez, ordonna‑t‑il.
Ses employés s’empressèrent d’obéir, refermant les portes derrière eux.
— Que faites‑vous là, Mademoiselle Orsby ?
— J'avais envie de vous voir une dernière fois, rétorqua‑elle. Je vous ai pas trop manqué ?
Contournant le bureau, Evanna rejoignit la bibliothèque et y laissa glisser sa main dans l’attente d’une réaction de sa part, mais il s’y refusa. Il se contentait de la fixer dans un silence pesant, seulement troublé par le léger frottement de ses doigts qui s’attardaient désormais sur la statue en forme de lion.
Evanna soutint son regard sans ciller, ravie de son effet. En réalité, elle n’avait pas besoin qu’il parle pour savoir ce qui se tramait derrière cette façade impassible. Il était occupé à passer en revue toutes les raisons probables de sa présence ici et toutes les possibilités qui s’offraient à lui pour adapter ses plans à son imprévisibilité, tel le manipulateur qu’il était. Car Finn Weber était peut‑être un homme extrêmement intelligent et plein de bon sens, mais il avait un défaut : il était prêt à tout pour atteindre ses objectifs… ce qui l’avait rendu prévisible.
— Vous y êtes allé ? demanda‑t‑elle, la main toujours posée sur la statue.
— Comme vous l’avez sûrement remarqué, j’ai d'autres préoccupations pour le moment, rétorqua‑t‑il avec mépris. Vous êtes venue me faire perdre davantage de temps ?
Ignorant sa provocation, Evanna revint se poster devant lui. Son regard était plus froid encore qu’à l’ordinaire. Pourtant, la veille, aux abords du fleuve, elle avait cru y déceler une once de sympathie. Mais à le voir ainsi, devant elle, il lui paraissait désormais évident que cette complicité naissante n’avait été que le fruit de leur séparation imminente.
— Je vous aurais pensé plus encline à retrouver votre frère, déclara‑t‑il enfin.
Evanna le gratifia d’un sourire glacial.
— Vous savez, suivre vos plans à la lettre, ça n'a jamais vraiment été mon truc.
Les iris du président trahirent une lueur de surprise avant de retrouver leur froideur. Comme elle s’y était attendue, il n’avait jamais eu l’intention de la laisser partir. Il avait seulement voulu sauver les apparences devant l’Élite afin de s’assurer leur loyauté, comptant sur son désir de retrouver Thomas pour la ramener sous son contrôle.
Mais il avait négligé un détail essentiel : elle n’était plus celle qu’il avait rencontrée au mausolée. À force de trahisons et de manipulations, il lui avait appris à se méfier de tout et à exploiter les faiblesses de ses adversaires. Et la sienne était, et avait toujours été, son ambition.
Il avait beau tenter de le dissimuler, tous deux le savaient désormais. Une fois de plus, elle avait perturbé ses plans si soigneusement élaborés. Et bien que sa présence ici ne changeât rien à la finalité de sa stratégie, Evanna ne pouvait nier qu'elle tirait une certaine satisfaction à le déstabiliser de la sorte.
— Depuis le premier jour, vous m’avez sous‑estimée, Monsieur le Président, reprit‑elle. Tout comme vous sous‑estimez tous ceux qui vous entourent. Votre confiance en vous vous aveugle et vous rend aussi faible que ne l’était votre père, à une différence près : ici, personne ne souhaite votre mort… croyez‑le ou non.
— Cessons de jouer à ce petit jeu, voulez‑vous ? Que faites‑vous réellement ici ?
— Je vous prouve que vous n’êtes pas infaillible.
Un silence lourd et pesant s'abattit sur eux, enveloppant la pièce d’une tension palpable. Une sonnerie inattendue brisa cette trêve mais il ne détourna pas les yeux pour autant, comme si sa persévérance pourrait lui révéler tous les secrets qu'elle gardait encore précieusement.
Mais elle n’avait aucune intention de le laisser entrevoir la vérité.
Il la découvrirait bien assez tôt.
— Vous ne répondez pas ? s’étonna‑t‑elle.
Il laissa passer un instant, refusant de lui offrir cette satisfaction. Puis, les lèvres pincées, il se décida enfin à appuyer sur le bouton du téléphone. Un tumulte soudain brisa le calme oppressant de la pièce. Le cri d'alerte « On est attaqués ! » résonna dans l'air, aussitôt suivi du fracas d’une bagarre furieuse. L’appréhension la saisit mais elle s’efforça de l’ignorer, concentrée sur l’analyse de son adversaire.
Le nouveau président de l’Académie réagit instinctivement. Il se précipita vers la console de surveillance de son bureau, ses doigts volant sur les touches pour activer les caméras de sécurité qui s’affichèrent sur l’immense écran dominant la bibliothèque.
L’image se stabilisa enfin, révélant la scène chaotique qui se déroulait quelque part au‑dehors, dans les sous-sols d’un vieil entrepôt de la rive sud de la ville-haute de Mosley. Une silhouette toute de noir vêtue se tenait au cœur de l’affrontement, se mouvant avec une grâce féroce semblable à celle d’un prédateur en chasse. Ses gestes maîtrisés lui rappelèrent instantanément la première fois qu’elle l’avait vu combattre, à Sadell, alors qu’elle n’était encore qu’une jeune femme affolée cherchant à retrouver son frère. Mais à présent, maintenant qu’elle le voyait se battre pour tenter de le sauver, l’appréhension se muait en soulagement.
Car elle avait gagné.

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