Chapitre 58-1 (Evanna)

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Jamais Evanna n’aurait imaginé que Grant Kazuki serait un jour celui qui briserait le silence. Pourtant, c’est bien ce qu’il fit, ce matin‑là, alors qu’ils s’occupaient tous deux de leurs plantes respectives. Sans relever les yeux de l’arbuste, il se mit à évoquer les choix qu'il avait dû faire au cours de sa vie, lui expliquant combien ceux de l'année écoulée l'avaient profondément marqué.

La jeune femme l'écoutait en silence, le regard posé sur son propre spécimen qu’elle entretenait avec soin. Elle ne réagit toutefois que lorsqu’il aborda les raisons qui l’avaient poussé à la prendre sous son aile un an plus tôt, lui demandant d’une voix plus basse si elle pourrait un jour lui pardonner.

— Je ne suis pas ton salut, Kaz, répondit‑elle d’une voix calme. Et je ne l'ai jamais été. Si tu espères que je t'absolve de tous tes péchés, ça n’arrivera pas.

Silence.

— Que vas‑tu faire, maintenant ? reprit‑elle.

Je n’en ai aucune idée, admit‑il. Mais je dois me racheter, c’est tout ce que je sais.

Nouveau silence.

Leurs gestes se mêlèrent de nouveau à ceux de la nature, le rythme régulier de leurs travaux résonnant dans l'air. Absorbée par ses pensées, Evanna le laissa envelopper son esprit tourmenté. Les paroles de Kaz résonnaient encore en elle, un espoir qu’elle avait craint ne pas trouver en venant le rejoindre aujourd’hui. Mais il le lui avait confirmé : il désirait se racheter.

Ses outils retombèrent dans un tintement métallique.

— C’est réellement le pardon que tu cherches ?

Il ne lui répondit pas tout de suite, le regard perdu sur elle. Mais il ne cherchait pas une réponse à sa question, non, elle en était persuadée… il cherchait plutôt un moyen d’y parvenir.

— Oui, admit‑il enfin. Et réparer mes erreurs. Mais je ne sais pas comment.

— Moi, je sais.

L’ancien directeur de l’Élite la dévisagea sans comprendre tandis qu’elle laissait son regard glisser sur la pièce en ruine. Dans un coin, Kaz avait déjà préparé ses affaires pour un départ imminent, et elle put apercevoir plusieurs seringues dépasser d’une petite sacoche. Elle se leva pour la récupérer, puis revint s’asseoir à ses côtés.

— C’est pour toi, lui expliqua‑t‑il. Je comptais te la donner tout à l’heure en t’emmenant voir Thomas. Il s’agit là de toute la réserve d’inhibiteurs que Breen a eu le temps de synthétiser avant l’attaque. Avec ça, vous devriez pouvoir tenir plusieurs mois, le temps de trouver une solution plus pérenne.

Evanna garda le silence, les yeux rivés sur la sacoche posée devant elle. Puis, elle la poussa lentement vers son voisin. Déconcerté, le regard de Kaz chercha le sien.

Le voilà, ton moyen, déclara‑t‑elle. Répare tes erreurs, Kaz. Expie tes fautes. Si c’est le pardon que tu cherches, il est le seul à pouvoir te l’apporter.

— Mais…

— S’il te plaît, Kaz, le coupa‑t‑elle. Sauve mon frère.

Prononcer ces mots à voix haute la submergea d’une tristesse qu’elle croyait avoir apprivoisée. Chaque syllabe résonna dans le silence, lourde d’un poids insoutenable. Malgré son désir brûlant de retrouver Thomas, elle savait que le risque était trop grand – et sa promesse envers Beth pesait plus lourd encore.

Tout cela dépassait, et de loin, son propre bonheur. Elle n’avait désormais d’autre choix que d’agir, de réparer les erreurs commises, et d’affronter les ombres du passé qui empêchaient Barden de retrouver son calme et sa sérénité.

— Tu vas te rendre… comprit‑il dans un murmure. Tu veux mettre fin à la guerre.

Evanna le gratifia d’un sourire réconfortant, puis posa sa main sur la sienne.

— Je suis seule maîtresse de mon destin, Kaz, lui rappela‑t‑elle dans un souffle. Et rien ni personne d’autre que moi‑même ne sera plus jamais responsable de mon sort.


*


Evanna scrutait son ancien hôte avec une attention fiévreuse, guettant la moindre de ses réactions. Les poings serrés et la mâchoire crispée, il bouillonnait de colère en maintenant son attention rivée sur les écrans. Comme ils l’avaient prévu ensemble, Kaz avait méthodiquement éliminé les hommes qu’il avait déployés à l’endroit où il s’attendait à la cueillir. Il rejoignait désormais Thomas avec empressement, s’emparant d’un inhibiteur qu’il lui injecta dans le cou.

Lentement, Thomas reprit conscience et redressa la tête. Un voile de larmes troubla la vision d’Evanna mais sa main les essuya d’un revers pour mieux savourer ce moment. Elle ne tarda pourtant pas à se réfugier dans l’obscurité de ses paupières, étrangement apaisée.

Elle avait gagné.

Mieux encore, elle n’avait pas laissé le manipulateur qui lui faisait face l’emporter. Finn Weber avait pensé son plan infaillible, mais il avait oublié qu’elle était celle qui avait placé ses mouchards au QG. Elle savait aussi que chaque membre important de l’Académie – dont Kaz – était équipé d’un émetteur GPS. Dès lors, il lui avait paru évident que le nouveau président finirait par découvrir que Thomas était retenu par l’ancien directeur de l’Élite… et qu’il ne manquerait pas de les piéger.

— Quel effet cela fait‑il de perdre, Monsieur le Président ?

Evanna regretta sa provocation au moment même où elle l’avait formulée. Son bonheur s’estompa lorsque son adversaire se tourna vers elle et la ramena brutalement à la réalité. L’instant de vulnérabilité avait disparu, englouti par la maîtrise glaciale qu’il exerçait sur ses émotions. Un sourire narquois étira ses lèvres, lui laissant comprendre que la partie était loin d’être terminée.

L’espace qui les séparait n’était pas grand, mais il le franchit avec une lenteur insupportable. Il s’arrêta à quelques centimètres à peine d’elle, le regard traversé d’une lueur hostile qu’il dissimulait habituellement bien mieux que cela. Elle déglutit, relevant la tête pour ne pas rompre le contact visuel. Il était si près qu’elle pouvait sentir son odeur – un parfum curieusement envoûtant qu’elle n’avait jamais remarqué auparavant.

— Vous n’êtes pas stupide au point de penser que vous sortirez d’ici, n’est‑ce pas ? Donc qu’ai‑je perdu, selon vous ?

Il se pencha davantage vers elle, le bout de ses doigts effleurant le pendentif à son cou.

— Vous, cependant…

Un nouveau sourire étira ses lèvres, manquant la faire défaillir lorsqu’elle en comprit l’intention. Il laissa retomber la nacre dans sa paume, ses iris d’acier la contemplant avec une attention triomphante teintée de… rancœur ?

— Mais dites‑moi, Mademoiselle Orsby, vous n’avez pas fait que potasser votre pathétique stratégie, la nuit dernière, la provoqua‑t‑il. Un magnifique cadeau d’adieu que vous lui avez fait là. Nul doute qu’il a su l’apprécier à sa juste valeur, le connaissant. Une question cependant : que pensez‑vous qu’il ressente en cet instant, en remarquant votre absence ?

Evanna ferma les yeux pour tenter de se maîtriser. Dans l’ombre de sa solitude, la pensée d’Eliott la traversa comme une douce brûlure. Son odeur persistait encore, souvenir vivant de l’étreinte qu’ils avaient partagée quelques heures plus tôt. Elle retrouvait la chaleur de ses mains sur son corps, la saveur de sa peau sous sa langue, la tendresse de son regard posé sur elle… tout ce qu’elle venait de laisser derrière.

Le cœur au bord du gouffre, elle repoussa instinctivement la main du président, et un rire franc s’éleva dans les airs. C’était la première fois qu'elle l'entendait rire, et ce son la lacérait bien plus qu’un coup de couteau planté en plein cœur.

— Néanmoins, je doute que votre walkman stupide ait une quelconque importance à ses yeux après ce que vous lui avez offert, reprit‑il en constatant qu’elle ne le portait plus à la ceinture. Vous êtes pitoyable, Mademoiselle Orsby.

Sa respiration s’accéléra sous le poids de la rage et de la tristesse. Malgré tous ses efforts pour les contenir, les larmes coulèrent le long de ses joues. Elle laissa échapper un sanglot, les yeux résolument clos pour ne pas avoir à supporter la vue de cet homme qui s’évertuait, avec un plaisir à peine voilé, à la briser un peu plus qu’elle ne l’était déjà.

Comment pouvait-il prendre un tel plaisir à la faire souffrir ? Et surtout, pourquoi s’évertuait‑elle à croire qu’il pouvait encore changer ? Après tout ce qu’il lui avait fait vivre, après tout ce qu’il voulait encore lui faire subir…

La main d’Evanna se referma sur la seringue dans sa poche, tentant désespérément de contenir les sentiments contradictoires qui s’emparaient d’elle.

— Vous avez été stupide de venir ici.

Rouvrant brusquement les yeux, Evanna fut frappée de plein fouet par l’exaspération avec laquelle son tortionnaire s’était subitement exprimé. Une forme de désillusion amère, comme s’il voyait en elle une faiblesse qu’il ne pouvait tolérer ni même concevoir.

— Vous avez été imprudente, comme toujours, sans compter que vous vous laissez de nouveau guider par vos émotions stupides. Émotions que je suis bien incapable de comprendre, au demeurant, ajouta‑t‑il d’un ton cinglant. Vous auriez dû vous enfuir.

La jeune femme le dévisagea sans comprendre, de plus en plus ahurie. Pourquoi tout cela sonnait-il comme un regret alors qu’il s’était jusque‑là montré particulièrement hargneux ?

Son regard erra dans le vide un instant, en quête d’une explication. Il se posa finalement sur la poche gousset de son interlocuteur, ou plutôt sur le petit objet rond qu’elle abritait. Elle tendit instinctivement les doigts vers lui, mais le président attrapa sa main avant qu'elle n'y parvienne.

Le contraste saisissant entre sa cruauté apparente et la douceur inattendue de son toucher la désorienta bien plus encore que son regard d’acier qui avait soudain aimanté le sien.

— Vous connaissiez mes intentions, et pourtant vous êtes venue, reprit‑il d’une voix qu’il s’efforçait de contrôler. Vous vous êtes jetée dans la gueule du loup. C’était complètement stupide, Mademoiselle Orsby. Pourquoi ne réfléchissez‑vous donc jamais avant d’agir ?

— Quelle importance cela peut‑il bien avoir pour vous, au juste ? répliqua‑t‑elle. Jusqu’à présent, ma prétendue stupidité a toujours su servir vos intérêts, alors pourquoi semblez‑vous soudain si exaspéré ? Vous m’aviez d’ailleurs habituée à une bien meilleure maîtrise de vos émotions. Qu’est‑ce qui vous arrive ?

Il la dévisagea sans dire un mot, les lèvres pincées. Evanna attendait patiemment une explication qui ne venait pas lorsque son attention fut happée par leurs mains restées entrelacées. Le regard du président suivit le même mouvement. Il cligna de surprise un instant, avant de la relâcher brusquement pour s’éloigner. Elle resta immobile, contemplant d’un air distrait l’espace qu’il venait de quitter. Les émotions bouillonnaient en son for intérieur, oscillant entre colère, tristesse et, désormais, confusion.

— Mademoiselle Orsby.

Evanna releva la tête, encore désarçonnée. Il la dévisageait à nouveau avec cette intensité glaciale qui lui était propre, les mains profondément ancrées dans les poches.

— Votre stupidité me désole, voilà tout, se justifia‑t‑il. Tout ce que vous faites est idiot, c’est simplement très frustrant.

Elle reporta son attention sur sa paume, y cherchant une réponse à apporter. Mais elle n’en trouva aucune – du moins, pas ici. Non, elle la trouva plutôt dans des paroles que son ancien hôte lui avait offertes plusieurs mois auparavant, lorsqu’elle vivait encore chez lui.

— Vous avez tort… murmura‑t‑elle, les yeux toujours rivés sur les détails de sa main. Et vous ne comprenez rien, ajouta‑t‑elle plus fermement en venant défier son regard. Car si je suis stupide, alors vous l’êtes également.

Le silence retomba dans la pièce. Il la dévisagea d'un air perplexe, ne faisant même plus l’effort de dissimuler ses véritables états d'esprit.

— Car c’est vous qui m’avez poussée à agir ainsi, Monsieur Weber, déclara‑t‑elle en faisant un pas vers lui. C’est vous qui m’avez dit que je ne devais penser qu’à mon objectif final, peu importe ce que je devais endurer. Et c’est encore vous qui m’avez convaincue qu’il valait tous les sacrifices que je pourrais être amenée à faire.

Evanna s’approchait toujours plus mais lui demeurait imperturbable, se contentant de la dévisager en retour. Pourtant, son silence pesait lourdement dans la pièce, comme s’il tentait désespérément de déchiffrer ce qu’elle cherchait à lui dire.

— Alors vous voyez, nous avons finalement un point commun, tous les deux. Qui s’en serait douté ? ironisa‑t‑elle en s’arrêtant devant lui. Nous souhaitons la paix. Alors livrez‑moi comme vous aviez prévu de le faire et finissons‑en une bonne fois pour toutes. Vous aurez alors tout ce que vous avez toujours souhaité : la gloire, le pouvoir, et personne ne sera jamais au courant de vos machinations.

Les secondes s’écoulèrent, lentes et inéluctables, sans que rien ne se produise. Pourtant, l’homme qui lui faisait face aurait dû agir. Leurs intérêts, pour une fois, convergeaient. Mais il demeurait là, immobile, la mine indéchiffrable. Son regard restait fixé sur elle comme s’il cherchait encore quelque chose – une réponse, peut-être, ou la force de prendre une décision qu’il redoutait.

Mais après ce qui lui parut une éternité, il consentit enfin à bouger. Contournant son bureau, il appuya sur l’un des boutons du téléphone et une voix ne tarda pas à s’élever.

— Oui, Monsieur le Président ?

— Faites venir Anderson, ordonna‑t‑il. Maintenant.

[...]

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