Chapitre 58-2 (Evanna)

5 minutes de lecture

— Faites venir Anderson, ordonna‑t‑il. Maintenant.

Un silence de plomb retomba sur eux. Son ancien hôte fixait l’appareil devant lui, plongé dans une réflexion manifeste. Ses yeux se déplaçaient rapidement de gauche à droite, à la recherche d’une vérité qui lui échappait encore.

— J’ai du mal à saisir si vous m’appréciez ou me détestez, Mademoiselle Orsby.

— Ni l’un, ni l’autre, rétorqua‑t‑elle. Ou plutôt les deux à la fois, si je devais être exacte, mais là n’est pas la question. Vous êtes à bien des égards un homme méprisable, vous savez, lui fit‑elle remarquer en se détournant de lui. Vous ne vous souciez que peu du mal que vous laissez dans votre sillage. Les sentiments des autres vous sont égaux, leurs vies aussi. Mais vous avez une qualité, une seule, nuança‑t‑elle. Vous êtes un leader né. Ça, combiné à votre complexe d'infériorité qui vous pousse sans cesse à vouloir surpasser votre père et être le meilleur.

Evanna se tourna de nouveau vers lui.

— Je ne vous ai pas aidé à prendre le pouvoir parce que je vous apprécie, Monsieur Weber. Je l’ai fait parce que cela servait mes intérêts.

— De même que taire toute cette histoire à l’Élite ? l’interrogea‑t‑il.

La jeune femme laissa son regard errer dans le vide. Les souvenirs et les émotions se bousculaient, lui remémorant chaque moment difficile qu’elle avait vécu à leurs côtés.

— Sous le règne de votre père, l’Élite a perdu foi en l’Académie, répondit‑elle. Ils ont perdu foi en ce qu’ils pensaient juste. Et désormais, leur leader est lui aussi parti. Je veux… je veux qu’ils aient de nouveau quelqu’un à suivre. Quelqu’un qui, comme eux, cherche à protéger Barden et non pas la soumettre. Et c’est ce que vous voulez aussi, n’est‑ce pas ? Sommes‑nous d’accord sur ce point ?

Le président de l’Académie acquiesça sans hésiter. Elle hocha lentement la tête en retour, son regard cherchant déjà un endroit où elle pourrait gentiment attendre son destin.

— Mademoiselle Orsby.

— Hm ?

Evanna se retourna et sursauta en voyant son ancien hôte devant elle au lieu de là où il se trouvait auparavant. Il ne remarqua pas sa réaction, occupé à prendre nonchalamment place sur le rebord de son bureau. Son visage avait retrouvé l’expression froide et hautaine qu’elle lui connaissait, et un sourire narquois étirait de nouveau le coin de ses lèvres.

— Vous m’avez sorti un argumentaire complet m’exposant pourquoi vous me méprisez. Soit, je le conçois bien volontiers, concéda‑t‑il. Pourtant, si je vous cite, vous avez bien mentionné « les deux à la fois » … Dites‑m’en plus.

Evanna le fixa avec perplexité, sourcils froncés. S’attendait-il réellement à ce qu’elle lui énumère les raisons pour lesquelles elle l’appréciait, désormais ? Était-ce une tentative orgueilleuse de flatter son ego déjà imposant ou une manière subtile de la rabaisser ?

Le connaissant, très probablement les deux.

Pour seule réponse, la jeune femme s’approcha de lui et déposa la seringue vide sur le bureau. Tous deux l’observèrent un long moment avant que, d’un même mouvement, ils ne relèvent la tête et prennent conscience de leur proximité inhabituelle.

Evanna tenta aussitôt de reculer, mais n’y parvint pas. Une étrange sensation l’avait envahie, un trouble familier qui la figeait sur place au lieu de la pousser à s’éloigner. Une boule se forma dans le creux de son ventre, l’obligeant à soutenir le regard de l’homme qui lui faisait face, à sentir son odeur, et à percevoir la chaleur de son souffle contre sa peau.

Depuis quand était‑il si… envoûtant ?

Sans même en avoir conscience, elle écarta une mèche de ses cheveux pour mieux le contempler. Il la laissa faire, ses yeux d’acier brillants d’une lueur qu’elle avait déjà cru déceler lors de leur première – et dernière – danse.

Ne lui obéissant pas plus qu’auparavant, les doigts d’Evanna passèrent plus franchement dans ses cheveux pour les repousser en arrière comme il l’avait fait ce soir-là.

— C’est… c’est beaucoup mieux comme ça, je trouve…

Il demeura silencieux, les lèvres serrées comme pour retenir ses mots. Pourtant, elle ne désirait étrangement rien d’autre que de comprendre ce qui se tramait dans son esprit. Qu’il s’exprime enfin comme n’importe quel autre être humain, au lieu de la condamner à tenter de le décrypter.

Aussi rapidement qu’il était apparu, Evanna prit conscience de son trouble comme d’un égarement qui n’avait pas lieu d’être. Le mépris et la haine qu’elle éprouvait à son égard remontèrent aussitôt à la surface, balayant ces derniers instants pour la replonger dans une indifférence salvatrice.

Lui aussi retrouva toute sa superbe. Il contourna son bureau pour s’y installer tandis qu’elle gagnait le canapé en cuir, s’y installant comme si rien ne s’était jamais passé.

— Quand Anderson arrivera‑t‑il ?

— Incessamment, répondit‑il sans même un regard.

Ainsi donc se terminait leur collaboration. Comme elle avait commencé : sous le sceau d’une aversion mutuelle soigneusement entretenue. Mais cela n’avait plus aucune importance désormais. Elle ne le reverrait plus, et lui comme elle feraient ce pour quoi ils étaient destinés.

Dans un coin de la pièce, Šamana était paisiblement allongée au sol, le museau posé sur ses pattes avant. Son regard perçant n’avait cessé de la fixer durant toute son entrevue avec le président – une gardienne silencieuse qui, désormais, ne la quittait plus jamais.

D’un geste de la main, Evanna l’invita à s’approcher. La louve se releva lentement, s’étira avec une grâce tranquille, puis trotta vers elle avec une majesté naturelle.

— Tu vois, j'ai enfin compris ce que tu voulais me dire, ma belle…

L’animal se frotta contre elle avec un glapissement d’approbation, libérant de son pelage des milliers de filaments argentés. Étrangement, et alors qu’elle s’apprêtait à être remise à l’ASU, Evanna ne ressentait rien d’autre que de la délivrance. Elle se sentait enfin libérée des chaînes qui avaient si longtemps entravé son esprit, comme si Šamana avait partagé avec elle une part de son essence pour l’aider à se délester de ses doutes et de ses peurs.

Elle lui montrait le chemin.

Un chemin qui lui dirait qui elle était vraiment.

Le regard d’Evanna remonta naturellement jusqu’au président, occupé à l’ignorer.

Si seulement Šabaeri pouvait éclairer le sien…

La louve attira de nouveau son attention, et la jeune femme lui offrit un sourire rassurant.

— Oui… murmura‑t‑elle. Rentrons chez nous.

Annotations

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0