LA PATRONNE - chapitre 6

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Au fil des séances, Elias avait développé une sorte de cérémonial. Il posait d’abord son sac à terre, puis réglait sa chaise, ajustait sa table à dessin en fonction de la luminosité de la pièce, et enfin installait méthodiquement son matériel. L’enchaînement était toujours le même. Les crayons, classés dans une boîte par ordre de dureté, en haut de la table ; puis les fusains, rangés dans une petite poche plastique, selon qu’ils soient noirs ou rouges ; enfin une gomme et quelques chiffons. Pour s’essuyer les mains, mais surtout pour travailler les jeux d’ombre.

Assis sur son tabouret, il écoutait Jeanne, griffonnait quelques notes sur son calepin pendant que les autres s’installaient dans une certaine cacophonie. Lui, en revanche, écoutait ces consignes avec attention. Il lui arrivait parfois de la fixer quelques secondes, comme s’il voulait lire plus loin que les directives et en saisir l’insaisissable. Puis, sentant son regard devenir trop insistant, il le détournait brusquement, embarrassé.

De son côté, Elias avait travaillé encore et encore, cherchant à comprendre le rendu de chaque crayon, à trouver l’inclinaison juste, celle qui donnait un trait ferme, un trait nuancé ou une ombre délicate. Des pages entières à tester, à comparer, à gribouiller. Même sa manière de tenir son matériel, Jeanne voyait qu’il l’avait minutieusement étudiée, combinant plusieurs techniques qu’elle leur avait enseignées.

Afin d’observer leurs progrès et de les confronter à leur propre sensibilité, Jeanne décida qu’il était temps de leur proposer un vrai sujet, qui leur permettrait à la fois d’utiliser la technicité acquise et d’explorer le thème « voir autrement ». Elle avait en tête un exercice bien précis, inspiré d’un jeu auquel elle s’était prêtée lors du dernier réveillon. Chaque invité avait reçu une image et devait dire ce qu’il voyait. Pour Jeanne, ce fut une
évidence : la courbe des tiges formait un bras en mouvement, le cranté des pétales dessinait un tutu, le gypsophile un collier de perles. Elle n’avait rien dit. Puis, en suivant du bout des doigts ce qu’elle percevait, les autres avaient fini par distinguer la silhouette à leur tour. Le bouquet s’était effacé derrière la danseuse.

Ce matin-là, Jeanne arriva, des fleurs fraiches à la main. Des gouttes perlaient encore sur les pétales. Les femmes les trouvèrent magnifiques, tandis que les hommes la taquinaient sur celui qu’elle demanderait en mariage. Elle leva les yeux au ciel, amusée malgré elle. Elias sourit sans rien commenter.

Puis, elle déposa la composition florale dans un vase transparent. Varié et coloré, l’ensemble attira aussitôt l’attention. Elle dit en souriant :

— Bien, maintenant que vous avez réglé mes affaires sentimentales, je vous propose une immersion dans le thème « voir autrement ». Vous avez sous les yeux un bouquet, ce qui ne fait aucun doute pour personne. Maintenant, je vous invite à le « voir autrement », dans sa composition, sa symbolique, votre ressenti. Elle n’eut pas le temps de finir que, dans un murmure à peine étouffé, Sonia se mit à égrener leur nom, comme si elle récitait une litanie familière :

— Roses… amour et gratitude…

— Lisianthus… élégance…

— Lys… pureté…

— Gypsophile… innocence…

— Santinis… joie simple…

— Ruscus… protection…

Tous se retournèrent vers elle.

—Oui, les fleurs, ça me connait, je suis fleuriste.

Alors que chacun la bombardait de questions sur leur signification, Elias, lui, décida d’aborder le sujet différemment. Immobile sur sa chaise, il donnait l’impression de se nourrir de l’atmosphère ambiante. Puis il se leva et se mit à tourner autour du vase, inclinant régulièrement la tête pour observer le reflet de la lumière sur les pétales, leur transparence. Sa respiration s’était faite plus lente, son regard plus précis. Sans un bruit, il regagna sa place. Il ferma les yeux longuement, inspira profondément. Alors seulement ses mains se mirent en mouvement : un crayon, puis un autre, un frottement du bout des doigts pour estomper une ligne, accentuer une ombre. Il ne regardait plus le bouquet. Il l’avait mémorisé. Ses coups de crayon étaient sûrs, maitrisés, certainement le fruit de ces feuilles entières à expérimenter et tandis que le reste du groupe balbutiait, l’esquisse d’Elias commençait à prendre forme.

Jeanne circulait derrière chacun, observait leurs ébauches et les guidait par quelques suggestions. Arrivée à la table d’Elias, elle s’arrêta plus longuement. Elle détailla les tracés, les pointillés, et remarqua qu’il avait su alterner entre ses graphites :

– le 4B, reconnaissable à cette poussière grise qu’on souffle pour éviter les traces, et à son rendu plus diffus ;

– les HB ou 2B, plus secs, plus nets, pour renforcer certains points. Elle ne dit rien, figée devant ce geste assuré du fusain glissant sur le papier. C’était exactement ce qu’elle aurait fait. Ce constat la troubla, alors elle passa à la table suivante. Pourtant, elle n’arrivait pas à détacher son regard et suivait du coin de l’œil l’avancée du dessin. Sans s’en rendre compte, son regard se posa sur son visage. Concentré et absorbé, il ne remarqua pas qu’elle l’observait. Lorsqu’il dégagea le lobe de son oreille, elle aperçut quelque chose. Un trait. Un symbole ? Fugace. Un éclair. Sa respiration se bloqua, son regard fixait le vide, refusant ce qu’elle venait de voir. Elle aurait pourtant aimé en être sûre. Mais la séance touchait à sa fin, alors Jeanne proposa que chacun prenne une photographie du bouquet pour la séance suivante. Elias s’en exonéra et rangea son matériel sans un bruit. Quand ils eurent quitté la pièce, Jeanne s’affala sur une chaise et laissa échapper un profond soupir. Cela ne pouvait être vrai. Elle avait dû rêver.

Elle referma la porte, le tatouage toujours en tête. Plus elle essayait de fixer l’image, plus il lui échappait. Elle n’avait pas le temps d’y penser davantage : on l’attendait pour déjeuner.

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CHAPITRE 6 : LA REVELATIONChapitre0 message

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