Chapitre 1

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Chapitre 1 :

Lorsque son père, le baron de Vilsany, la fit appeler, elle sut de suite de quoi il en retournait.

Effectivement, sa chambre donnait sur la cour de leur petit manoir. Elle avait donc pu assister à la scène quelques heures plutôt et depuis, elle faisait les cent pas, réfléchissant à son destin plus qu’incertain.

Silencieuse, elle suivit l’homme à tout faire de son père et fit mine de ne pas voir son sourire rempli de pitié. Il la mena au bureau du baron. Il était rare qu’elle n’ait le droit d’accéder à cette pièce alors elle prit le temps de l’admirer. Sans doute était-elle la pièce la plus ensoleillée du manoir mais le désordre qui y régnait la fit pincer des lèvres.

- Scarlett, mon enfant…

Docile, elle lui sourit, espérant l’encourager à avouer ce qu’elle savait déjà mais il se tut. Elle le vit l’observer un instant et elle sut ce qu’elle vit : elle. La ressemble avec sa mère était frappante. Rare était les cheveux roux mais elle avait hérité de la flamboyante chevelure de sa mère. Son regard vert, ses pommettes hautes, elle semblait être la copie conforme de celle qui l’avait amené au monde si ce n’est la rondeur de ses lèvres qu’elle tenait de son père.

Il se releva de son épais fauteuil, avança avant de changer d’avis pour se rassoir. Il était incertain mais elle n’osait prendre la parole.

- Je ne sais par où commencer… Disons que… notre avenir vient de se compliquer, le tien surtout. Ta mère a pris la décision de quitter le domicile familial. Cette… La honte qu’elle a jeté sur cette maison est sans précédent. Je ne sais si un homme convenable acceptera de t’épouser après ce drame.

Le baron de Vilsany se releva brusquement. Dans un coin de la pièce, une petite sellette sur laquelle une bouteille d’alcool semblait l’appeler puisqu’il se servit pressement.

L’homme dont la femme venait de le quitter ne semblait pas triste pour le moment. En colère, certes, honteux, c’était certains mais pas malheureux. C’étaient-ils aimé après tout ?

Pouvait-on s’aimer surtout, se demanda Scarlett.

Scarlett baissa les yeux sur sa robe qui un temps durant avait été rose. Elle ne savait si elle devait partir ou rester, alors elle attendit que son père ne le décide. Ses mains s’occupèrent de la dentelle jaunie avec les années.

- Même la religion ne voudrait pas de vous… marmonna-t-il le regard tourné vers le jardin. Que les dieux vous pardonnent les péchés de votre mère et que la Mère originelle vous garde de devenir comme cette catin.

Les termes étaient dits. La colère était là : éclatante.

- Sortez, je vous appellerai lorsque j’aurai une solution miracle pour votre sort !

Scarlett ne se fit pas prier. D’un geste de tête, elle salua poliment son père avant de s’éclipser. Bien heureuse que cet entretien prenne fin. Le majordome la suivit afin de laisser le baron à ses réflexions.

- Souhaitez-vous que je vous raccompagne dans votre chambre, miss Scarlett.

- Je vous remercie, Galdrus, je m’en vais de ce pas dans le jardin.

- Parfait miss, ne vous éloignez point au cas où votre père vous quémande.

Elle acquiesça et s’éloigna tandis que le vieil homme l’observa. Pleins de pitié, il adressa une prière à Breheia, déesse du Soleil. Toute sa vie, la jeune fille avait grandi en retrait, dans le silence et la retenue. Rien sur son visage ne laissait transparaitre ce à quoi elle pensait, ce qu’elle ressentait. Il espérait pour elle une vie plus ensoleillée, plus colorée et seuls les dieux pouvaient aujourd’hui lui accorder.

Une fois sortie dans le jardin, Scarlett se rendit compte qu’elle avait oublié ses chaussures dans sa chambre. Le manoir avait beau être exigu, la jeune fille n’avait aucune envie de remonter dans sa chambre. L’air frais qui fouettait sa peau lui fit du bien et elle put enfin respirer. Elle avança timidement ses pieds dans l’herbe humide et une fois qu’elle fut assez éloignée du manoir, elle s’autorisa à courir.

Scarlett vit la forêt se rapprocher et elle en oublia les conseils de Galdrus, s’éloignant un peu plus de chez elle. Elle ne s’arrêta qu’une fois à bout de souffle et c’est seulement à ce moment là qu’elle se rendit compte que son visage était baigné de larmes. D’un geste vif, elle tenta de les chasser mais ces dernières revinrent de plus belle.

- Par Breheia, reprends-toi, se murmura-t-elle.

Mais il était trop tard, elle pleura et sa tristesse s’écoula pendant un temps. Elle hurla au milieux des larmes, tombant à genoux mais rien ne chassait ce vide qui la tiraillait de l’intérieur. Elle était partie, elle l’avait laissé et elle ne reviendrait sans doute plus jamais.

Une fois que ses larmes se firent plus rares, elle se maudit d’être aussi émotive. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère avait mérité toutes ses larmes… Elle revint alors timidement vers le manoir mais n’avait pas le cœur à rentrer. Elle se dirigea alors vers son jardin et s’assit au milieu des fleurs.

Il fut un temps, ce petit coin de paradis avait appartenu à sa grand-mère : Eleanor, baronne de Vilsany mais à sa mort le jardin avait été laissé à l’abandon. Scarlett n’avait jamais connu l’apogée de ce lieu mais lorsqu’elle avait trouvé dans le grenier un carnet où son aïeul avait griffonné tout son savoir botanique, elle avait été fascinée par toutes les couleurs que pouvaient porter une fleur. Elle s’était alors donnée comme mission découvrir tout ce que son ancêtre lui enseignait sur ces pages noircies, et parfois, elle imaginait cette vieille femme. Elle se la décrivait comme une grand-mère aimante, aux cheveux grisonnés par le temps, toujours souriante, chantonante et alors, tout allait mieux pour la jeune fille.

- Miss Scarlett, votre père requiert votre présence.

La jeune fille retint un soupir et se releva. Elle passa un rapide coup sur ses jupons, espérant enlever la poussière de sa robe rose afin d’éviter une nouvelle remarque désobligeante de son père et partit rejoindre la voix de Galdrus qui la cherchait.

Au regard de ce dernier, elle sut qu’elle n’avait pas réussi à se rendre présentable. Elle passa une main maladroite dans ses cheveux et en retira une feuille, souvenir malheureux de son passage dans la forêt sans doute.

Silencieuse, elle fit le chemin inverse pour retourner dans le bureau de son père. Ce dernier tenait un nouveau verre en main mais à la liqueur colorée, elle devina que ce n’était pas de l’eau.

- Père, s’annonça-t-elle.

Scarlett accompagna ces dires d’une légère révérence pour le saluer et d’un geste maladroit et rapide, il lui fit signe de s’assoir. Il semblait pressé alors elle ne se fit pas prier et s’assit à nouveau sur ce fauteuil.

- Nous partons à la cour du Roi dès l’aube.

- Le roi Richard ?

- J’ai envoyé quelqu’un faire ton sac, tâche de ne rien oublier mais surtout ne te charge pas.

La discussion semblait finie puisque le baron de Vilsany se leva pour quitter la pièce. Scarlett ne sut rester silencieuse et s’écria presque :

- Qu’allons-nous y trouver père ?

- Le duc de Doran me doit la vie, j’espère qu’il pourra sauver ce qu’il reste de la tienne.

- Ainsi, je risque de ne jamais revenir ?

- Espérons que non.

Maladroitement, il déposa un bref baiser sur son front avant de s’éloigner, donnant des ordres à Galdrus. L’idée de se réfugier à nouveau dans son jardin traversa la jeune rousse mais elle se retint. Pour elle, son père irait mendier un grand : un duc proche du roi Richard, elle devait donc tout faire pour ne pas lui faire honte demain.

Emily, la vieille et seule servante de la famille semblait être sur le point de boucler sa malle. Scarlett avait peu d’affaires, les rassembler ne semblait pas difficile. Elle congédia la vieille dame pour finir la tâche elle-même. La plupart de ses vêtements étaient restés dans la penderie, n’avait été pris que quelques robes, sans doute les moins abimés. Près de sa coiffeuse, une tenue semblait avoir été préparée pour le lendemain. Ce vêtement ne lui appartenait pas mais elle le reconnut. Il y a quelques années, son père l’avait offert à sa mère mais elle doutait que cette dernière ne l’ait porté. Désormais, elle était sienne. Elle espérait que le tissu d’un vert sombre lui irait à ravir. Elle rajouta le peu de bijoux qu’elle possédait, le carnet de sa grand-mère et un vieux livre d’histoire que son père lui contait petite.

C’était sans doute la dernière nuit qu’elle passait ici. Demain, elle se rendrait pour la première fois à la cour du roi et si le duc de Doran avait pitié d’eux, il la marierait avec un de ses sujets : un baron sans le sou, ou un courageux paysan.

Elle n’avait pas eu le temps de dire adieu à sa mère, elle espérait qu’avant son mariage, elle pourrait dire au revoir à son père…

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