Chapitre 8
C’était la première fois que Scarlett était confrontée au sang. Bien sur, il lui était arrivé de se couper, en jardinant notamment, peut-être que leur domestique aussi avait saigné devant elle. Mais aujourd’hui, c’était différent. Il y avait… beaucoup de sang. Elle ne s’était pas rendue compte de la puissance des sorcières avant de voir l’étendue des blessures que seuls trois d’entres elles avaient provoqué.
Des sorcières… Elle ne parvenait à admettre que ces chimères aient quitté les récits de son enfance pour devenir on ne peut plus réels.
Tout cela lui tournait la tête et elle dût lutter contre l’envie, à moins que cela ne soit le besoin, de s’assoir. Elle aperçut du coin de l’œil son époux, blessé lui aussi, qui ne cessait d’aller et venir, lui refusant son aide. Néanmoins, elle constata bien assez vide que certes, il refusait son aide mais qu’il ne refusait pas toute aide… Une femme qui semblait faire elle aussi partie de l’armée pressa le pas en apercevant la jambe blessée de Rowan. Elle réussit à l’intercepter et échangèrent quelques mots. Scarlett était bien trop loin pour entendre leurs dires mais elle ne put que remarquer le sourire sincère qui illumina le visage de son époux. Elle l’observa ensuite tapoter sa jambe, à l’endroit où se trouvait sa blessure puis reprendre son chemin quand elle lui attrapa le bras d’un geste qui leur semblait à tous deux familiers. Il revint vers elle tandis que la main de cette femme remontait le long de son bras. Scarlett sut qu’elle devait détourner le regard, les laisser tous deux dans ce monde, cette intimidé qui leur appartenait, mais elle ne put s’y résoudre, prise d’une curiosité malsaine. C’était la première fois qu’elle apercevait un sourire. Elle découvrait là une facette de son nouvel époux, une nouvelle facette qui lui était interdite et elle comprenait désormais pourquoi. Il avait quelqu’un. Une femme travaillant à ses côtés, forte, courageuse qui le connaissait, dont il n’avait pas été obligé de côtoyer.
Alors que le bras de cette inconnue ne cessait son ascension folle, Rowan jeta un coup d’œil aux alentours et leurs regards se croisèrent. Prise en flagrant délit, Scarlett devint feu. La gêne lui donna chaud, très chaud et elle détourna le regard, repartant vers le premier soldat qui croisa sa route. Le malaise de Rowan ne fut pas aussi perceptible mais il repoussa avec véhémence la jeune femme présente à ses côtés.
- Je ne peux.
- Rowan… murmura-t-elle en prenant ces distances.
- Je suis marié Selin.
- Je le sais, tout comme je sais que nous nous n’étions rien promis. Il détourna le regard. Elle ne le laissa pas faire et attrapa son menton pour que ses yeux sombres ne la lâchent pas. Tout comme tu sais que je ne suis pas le genre de femme à s’éprendre de toi ou à m’immiscer dans un mariage. Il acquiesça faiblement et elle le lâcha, s’énervant dans un murmure : par tous les dieux, je trouve juste tout cela injuste. Tu es marié de force à une femme qui ne t’intéressa sans doute jamais.
- Tristan ne m’a pas forcé… Elle ignora royalement sa remarque et poursuivit :
- Tu m’as dit toi-même à quel point elle était une petite chose fragile. Je… Elle voulut poursuivre mais Selin aperçut Tristan se diriger droit vers eux.
- Va te faire soigner, ordonna le dernier arrivant. Selin regarda d’un air moqueur Rowan, cette conversation rappelait une partie de celle qui venait d’avoir lieu.
- Cela peut attendre.
- Non, son ton était sans appel, Scarlett connait un tas de plante, elle va te soigner, il fit signe à la jeune femme qui à son tour vint, mal-à-l’aise. Selin, vous feriez mieux d’aller voir ailleurs.
- Tristan, gronda Rowan.
- Il a raison, d’autres que toi ont besoin de mon aide, intervient Selin avant que la discussion ne dégénère.
Alors que la soldate quittait les deux hommes, elle croisa Scarlett qui la salua. Cet échange, certes très bref, eut au moins le mérite d’établir une description, et ce pour les deux femmes.
Rowan lui avait décrit une femme faible et naïve et bien que Selin ne doutait pas de la parole de son amant ou plutôt devrait-elle dire de son ami, elle n’avait pas l’impression que cette femme était stupide. Certes, elle était petite de taille et semblait relativement jeune mais dans ses yeux émeraudes brillaient le feu de la détermination. Elle n’était pas à pleurnicher dans son coin et cela était rare chez les femmes de sa noblesse.
Scarlett se pinça les lèvres. Selin était belle. Brune, le teint mat, elle marchait d’un pas décidé, la tête haute. Bien sûr qu’il avait déjà quelqu’un, Sophia l’avait prévenu. Son époux était charmant, apprécié, convoité. Et il était évident que ce quelqu’un serait ce genre de personne. A nouveau, elle regretta sa venue à la Cour…
- Scarlett, mon frère a enfin décidé de se faire soigner, puis-je compter sur vous ? La concernée jeta un coup d’œil à la blessure qu’elle apercevait sous le bas déchiré de son époux.
- Peut-être faudrait-il mieux faire appel à un véritable soigneur, j’ai peur de ne posséder aucune compétence.
- Elle a raison, ce n’est qu’une brûlure de plus, il n’y a pas grand-chose à faire hormis attendre.
Le refus de la rousse avait été dans un premier temps son manque de connaissance certes, mais elle savait aussi que son mari n’avait aucune envie qu’elle et spécialement elle ne le soigne. Ces dires venaient de le confirmer.
- Cesse de bavarder petit frère. Scarlett me racontait, pas plus tard que cette après-midi, les vertus des plantes, notamment en matière de guérison, n’est-ce pas ? Et il se trouve que ta femme est une véritable bibliothèque sur ce sujet.
Il assena à son frère une tape fraternelle, tendit un mortier à sa belle-sœur et les quitta. Un silence s’abattit, Scarlett attendait un mot, un refus mais cela tarda à venir.
- Je suppose que je dois vous montrer le chemin du jardin, murmura-t-il agacé.
- Je… Non… Encore cette manie de rougir. Je saurais me souvenir du chemin, avec votre jambe. Vous feriez mieux de rester assis. Il ricana.
- Au dernière nouvelle, j’ai juste une petite brûlure, je ne suis pas en sucre !
A nouveau, elle rougit. Il se demanda s’il devait démarrer un compteur afin de recenser le nombre de fois où il parviendrait à colorier son visage. Le chemin se fit en silence, elle tenta de l’attendre mais elle finit par comprendre qu’il marchait volontairement plus lentement qu’elle afin de ne pas se trouver à son niveau. Avait-il honte d’elle ?
Elle avait raison et il en fut surpris : Scarlett retrouva le chemin des jardins sans encombre. Après, ils semblaient en venir, elle et son frère. Ce dernier semblait avoir pris au pieds de la lettre sa demande : « Occupes-toi en si cette jeune fille te fait si pitié. Tu as voulu ce mariage, c’est ton problème. »
- Pouvez-vous asseoir, j’aimerai voir l’étendue des dégâts de votre blessure. Il s’assit mais ne put s’empêcher de la provoquer :
- Et dire qu’elle se disait ne pas être soigneuse. Vous vous comportez comme telle.
Il avait beau l’intimider. Elle avait beau comprendre son rejet et sa colère à son égard. A cet instant, il l’énervait mais elle ne répondit rien. Néanmoins, il le vit et cela l’amusa. Elle avait donc des limites. Elle ne rougissait donc pas à tout bout de champs. C’était bon à savoir. Il obéit malgré tout et s’assit sur le banc.
- Tenez-vous à ce bas de cuir ? La question de Scarlett l’étonna.
- Le sang partira, si ce n’est pas le cas, je devrais m’en remettre et pouvoir le remettre. Elle ignora son ironie et déchira d’un geste vif ce bas au-dessus de la blessure.
- J’espère que vous vous en remettre, pour ce qui s’agit de le remettre, cela risque d’être plus compliqué.
Il souffla mais ne dis rien tandis qu’elle observait sa jambe. Sa peau était rouge vif, presque violette, au milieu cependant, la peau était plus blanche mais peut-être trop blanche. Des cloques jaunes avaient déjà pointé le bout de leur nez et sa peau semblait avoir pris 40 ans.
- Je dois vous demandez si vous sentez la douleur. Soyez honnête je vous prie Rowan. Il hésita mais le sérieux de sa voix le fit renoncer à toute fierté :
- Oui.
- C’est une bonne chose, voyant sa grimace, elle ajouta, enfin je suppose. La blessure est importante car elle a déjà colorié votre peau mais pas assez pour être allée plus loin que ça.
- Je suis un homme chanceaux alors.
- Il aurait fallu hydrater dès le drame terminé, mais je sais que vos hommes avaient besoin de vous. Je dois juste trouver des calendulas.
Elle ouvrit un petit carnet usé par le temps dont certaines pages commençaient à se détacher. Il la regarda faire, surpris, que fichait-elle dehors avec son carnet ?
- Ne bougez pas, je reviens. Je trouve cette fleur et je suis à vous. Elle se précipita dans les allées fleuris du château et il l’observa un instant s’agiter.
- Et si vous me disiez à quoi ressemble ce calen quelque chose.
- Il faudrait mieux que vous restiez…
- Alors, une fleur ou une plante ? Petite ou grosse ? La couleur ? Elle souffla et renonça, il ne resterait pas assis et de plus, elle n’était personne pour lui donner des ordres :
- C’est une petite fleur, orange.
- Bien !
Elle la trouva avant lui. Il l’observa s’accroupir dans le chemin terreux, ses jupons frottant le sol sans qu’elle ne s’en soucie. Elle effrita à mains nues le cœur de la fleur et glissa ce qu’il en resta dans le reste d’une bouteille d’eau qu’il reconnue comme celle de son frère.
- Il nous faut rentrer. Je dois mettre ce mélange au-dessus du feu pour que cela créer une huile. Je désinfecterai votre plaie avec de l’alcool pendant ce temps-là.
- Et si, je disais à mon frère combien votre aide m’avait été précieuse et à quel point votre potion a soulagé ma douleur. Il serait heureux et je gagnerai un temps considérable.
- Mais…
- Ecoutez, Scarlett de Vilsany, ce nom avait beau être plus familier à ces oreilles que le nouveau, elle tiqua en l’entendant de sa bouche. Aucun de nous deux ne désirait ce mariage, contentons-nous de jouer la comédie.
- Comme vous voudrez vicomte.
- Bien, il récupéra la bouteille de verre qu’elle tenait dans ses mains, vida le contenu sur jambe et repartit.

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