Les îles qui dérivent

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- Et si c’était nous ?

- Et si c’était nous, quoi ? avait maugréé le roi.

Sa Majesté Nilakin était encore au lit, à peine éveillée, alors que son épouse, la reine Éleuria, était déjà bon pied bon œil, assise à ses côtés.

- Et si c’était nous qui dérivions, et non les autres ? Et si, par on ne sait quel phénomène, notre île s’était mise à bouger pour aller s’écraser on ne sait où ? Que ferais-tu ?

- Que veux-tu que je fasse ? On est totalement impuissants face à ça !

- Tu n’en sais rien !

Et comme à l’accoutumée, Éleuria s’était levée d’un bond, avait quitté la pièce, emportant avec eux leur couverture pour se protéger du froid matinal. Nilakin, ainsi découvert, grogna avant de se recroqueviller dans les draps. Elle revint quelques minutes plus tard, habillée d’un long sari vert et d’un châle qui, quelques minutes plus tôt, était leur édredon. Elle était coiffée des trois pinces royales marquant, par cela, son rang, son rôle et sa force. Si Éleuria était petite de taille, elle dégageait une prestance que nulle ne pouvait lui enlever. Elle avait une poitrine aussi généreuse que son cœur ; sa réflexion sur le sort des autres îles était à l’image de son caractère décidé et altruiste.

Le roi observa sa femme le temps qu’elle traverse la pièce. Juste avant d’en sortir, Éleuria se retourna, fixa son mari d’un air narquois et lança :

- Ne te laisse pas avoir ! Qui sait qui dérive et qui ne dérive pas ?

Il soupira :

- Que veux-tu que je fasse ?

- Je l’ignore, ce n’est pas moi le roi ! Mais il me semble que tu n’as pas utilisé toutes tes cartes.

Il convoqua le conseil. Il exposa en quelques mots les interrogations de sa femme. En quelques gestes, les Pères balayèrent le sujet d’un ton badin, les Mères froncèrent les sourcils, puis se joignirent à l’hilarité collective. En réalité, personne n’imaginait qu’Éleuria pouvait avoir raison. Pourtant, cela perturbait profondément Nilakin. Seul, son frère Saleïs, le diplomate royal, réagit positivement :

- Je suis relativement d’accord avec toi. Nous devons savoir ce qui se passe.

- Merci. Puisque je dois présenter Lermin aux sages, je profiterai de l’occasion pour leur demander leur avis. Vous avez quelque chose à ajouter ?

Les Pères et Mères nièrent d’un mouvement de tête. Habituellement, Nilakin sollicitait personnellement chacun pour clôturer la séance. Cette fois, il se leva d’un bond et ne fit que prononcer les paroles de clôture :

- Le conseil est clos. Merci de votre présence et de votre soutien.

Tous se regardèrent, légèrement interloqués par l’autorité absolue de leur roi. Cela ne lui ressemblait pas. Ils se levèrent à leur tour en devisant à mi-voix sur l’humeur du roi.

Si Nilakin devait présenter Lermin aux sages, il avait surtout envie de passer un mois en sa compagnie pour le secouer. Celui-là aimait se vautrer dans les coussins, un manuscrit en main et manger. Manger, toujours manger. D’où lui venait cet appétit vorace qui en faisait une boule de graisse dont on pourrait se servir pour luire les cuirs ?

Nilakin déambula dans les couloirs du château à la recherche de son fils. Spontanément, il se dirigea vers les cuisines. Arrivé devant la porte, il se maudit d’être allé directement là où son rejeton ne devrait pas être, mais y serait malgré toutes les interdictions paternelles.

Il fut relativement heureux de ne pas l’y trouver, mais son soulagement fut de courte durée quand Mamère, la cuisinière, l’orienta vers le verger ou le potager. Il y était en effet, devant un genévrier, en compagnie de la guérisseuse.

Lermin n’était pas grand, il était légèrement grassouillet et sa vue n’était pas brillante. Il avait un aspect perpétuellement débraillé qui ne l’avantageait pas. De plus, Lermin avait encore de bonnes joues roses d’enfant, ce que son cousin Bélaric, qui avait un an de moins, n’avait plus. Bélaric avait une tête de plus que Lermin et maniait l’épée avec grâce et dextérité. Nilakin soupira. Certes, son fils n’était pas terriblement constitué pour être roi, mais les sages en avaient décidé ainsi.

- Eh bien, Calrice, tu veux l’empoisonner ? demanda Nilakin en s’approchant d’eux.

- Sûrement pas, s’écria la guérisseuse. Sa Majesté la reine m’a priée de lui inculquer les plantes. Il vaut mieux qu’il reconnaisse ce qu’il peut manger, non ?

Mais pourquoi tout le monde lui parlait-il de l’appétit de son fils ? Cela importuna Nilakin. Il souffla bruyamment.

- Certes. Le mieux est qu’il ne se goinfre plus de tout ! maugréa-t-il avant de s’adresser à son fils : Lermin, prépare ton bagage. Demain, nous prenons la route.

Il tourna les talons et retourna dans ses appartements pour ruminer son amertume.

Lermin se voûta. Il fixa le dos de son père avec une sourde rage. La guérisseuse lui tapota sur l’épaule.

- Courage, chuchota-t-elle, ce ne sera pas si dur !

- Dur ? Non, ennuyeux, par contre, à coup sûr. Je n’ai aucune envie de quitter Pastel.

- C’est la vie. Je te donnerai un autre corset, murmura-t-elle. Celui-là ne suffira pas.

Au cours du même après-midi, Lermin apprit la raison de ce voyage avec son père par quelques réflexions des Pères et Mères qu’il croisa dans les couloirs du château. Il ferait le tour du pays et des châteaux de ces derniers pendant plus d’un an, afin d’apprendre à régner. Son père le laisserait d’abord chez les sages, ces personnages mythiques qui avaient décidé que ce serait lui le successeur de son père.

Lermin se demandait qui étaient ces sages. Probablement une communauté de prêtres perdus au fond d’un monastère. Le prince devrait y rester jusqu’à ce qu’ils décident qu’il est prêt à continuer sa route vers les six autres patriarcats. Lermin espérait y demeurer longtemps car, pensait-il, à l’instar de tous les monastères, ce dernier devait contenir une énorme bibliothèque qu’il aurait tout loisir d’explorer. Lermin était un lecteur assidu. Il aimait les parchemins, découvrir les soubresauts de l’histoire, se plonger dans la vie des grands aventuriers ou des premiers ingénieurs de son pays.

Autant il espérait cette première étape, autant les autres ne l’enchantait pas du tout. Les Pères et Mères de la nation étaient ses oncles et ses tantes. Chacun d’eux, disait-on, possédait une force qui rendait leur patriarcat différent et complémentaire des autres. Lermin pensait que cette force n’était autre qu’un trait de caractère dominant qui, à petite dose, devait lui permettre d’être à la fois réfléchi et impétueux, candide et diplomate, fonceur et altruiste. Il aurait, dans chacun des patriarcats, une formation avec le cousin qui serait le successeur du patriarcat. À l’instar de sa nomination à être le successeur de son père, les cousins qui avaient été désignés pour succéder au domaine n’étaient pas spécialement les rejetons du Père ou de la Mère gouvernant le patriarcat. Ils étaient parfois le neveu ou la nièce de ceux-ci.

Lermin n’entrevoyait pas ce tour des grands avec joie. D’une part, il devrait affronter les commentaires désagréables sur ses rondeurs ; d’autre part, il n’avait aucune envie d’être roi. Il voulait être guérisseur. Il pensait profondément avoir la vocation, comme Calrice.

Dès que le temps lui permettait, Lermin peaufinait son savoir en se rendant chez Calrice afin d’apprendre à soigner. Ou, lorsqu’elle n’était pas disponible, il allait à Pastel, la ville en dessous du château qui longeait la mer et qui était le plus grand port de Chandelon. Il y avait appris plusieurs dialectes à force de traîner sur les quais, s’y était fait beaucoup d’amis parmi les marchands, maîtrisait le « marchandais », la langue véhiculaire des commerçants et des marins, parfaitement.

Sur l’heure, le tout grand souci de Lermin était le moyen de transport. Il avait du mal à rester à califourchon sur un cheval : le galop était à peine supportable, le trot était un supplice. Calrice avait découvert qu’il avait une petite malformation du dos qui rendait les chevauchées un véritable calvaire. Elle avait demandé à Nilakin si Thanber, le plus grand des guérisseurs, pouvait le soigner. Son père n’avait rien voulu entendre ; il n’était pas convenable qu’un prince ne sache pas monter à cheval et ne croyait pas à une difformité invisible. Nilakin avait intensifié les exercices, forçant son fils à endurer ses « petites faiblesses », comme le roi les nommait avec une pointe de mépris.

Calrice lui avait confectionné un corset pour atténuer la douleur et, elle l’espérait, rectifier la droiture de la colonne vertébrale. Il était totalement impensable qu’un garçon porte un sous-vêtement de la sorte. Cette attelle était donc cachée soigneusement sous sa chemise. Elle avait aussi guidé Lermin dans son alimentation : il avait maigri et personne ne s’en était rendu compte à cause du corset.

La dureté de Nilakin envers son fils n’était pas que légendaire. S’il n’avait jamais exagéré dans les punitions humiliantes, Lermin devait supporter le sobriquet « phoque », les moqueries continuelles sur ses rondeurs et, lorsque Lermin tentait d’intervenir dans la conversation, il était vertement remis à sa place sous un regard condescendant. La relation avec son père s’était dégradée au fil des années, et Lermin n’avait plus envie de le côtoyer.

Erloa, la sœur de Lermin, était en tout point très différente de son frère. Elle excellait à cheval et au combat, mais elle n’était absolument pas attirée par les parchemins et les leçons de mathématiques et de sciences. Le frère et la sœur s’adoraient. Ils se disaient régulièrement que si Nilakin venait à décéder brutalement, ils gouverneraient à deux. Lermin serait à la politique et à l’hospice, tandis qu’elle serait le bras armé, la messagère voire son espion.

Erloa et Lermin s’étaient retrouvés la veille au soir avec une grosse boule au fond de la gorge. Ils s’adoraient, l’annonce de leur éloignement les affligeait plus que de mesure. Erloa avait supplié la reine de pouvoir accompagner son frère chez ses oncles. Elle avait alors appris qu’elle aussi partirait dans les semaines à venir, parfaire les langues dans les îles alentour. Le couple royal était résolu à ce que leur fille parle impeccablement le dialecte de Guerlon en vue de son mariage avec Tiboin, le futur roi de cette île.

Lermin était étendu dans son lit. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, tant cette chevauchée avec son père l’angoissait et tant le départ d’Erloa le plombait. Il n’arrivait pas à se défaire de l’idée que l’île de Guerlon pouvait à son tour quitter ses amarres pour se balader dans des contrées inconnues. Quand Erloa avait argumenté cette possibilité à la reine, elle l’avait balayée d’un revers de main en disant qu’elle passerait devant Chandelon et qu’ils iraient la chercher. Comme si c’était si simple. Lermin pressentait que si Erloa quittait Chandelon, il ne la reverrait jamais. Il en était malade. Il tenterait de convaincre son père de lui offrir un précepteur plutôt que de l’envoyer là-bas.

Lermin entendit les premiers mouvements du château, il soupira. Son père ouvrit la porte dans un large geste.

- Debout ! Rejoins-moi à la cuisine directement.

Nilakin tourna les talons puis se retourna vers son fils et ajouta d’un air narquois :

- La cuisine, c’est pas trop dur à trouver pour toi, n’est-ce pas ?

Lermin n’eut pas le temps de répondre que son père était déjà parti. Il enrageait déjà. Pourquoi cette dernière phrase ? Il fulminait ; ça commençait exactement comme il l’avait prévu. Calrice lui avait donné la veille une ceinture de médecin. La largeur dépassait une main et elle était munie d’une série d’étuis, dans lesquels, un guérisseur entrepose ses remèdes lors de ses visites dans les villages. Calrice avait capitonné la ceinture par une autre série de poches en tissu sur le côté intérieur. Elle y avait glissé en guise de rembourrage les plantes médicinales nécessaires à soulager de manière pratiquement permanente, pendant deux jours complets, les douleurs de Lermin, par le massage naturel des mouvements du bassin.

« Pendant deux jours complets » avait-elle bien précisé. Il lui faudrait changer les herbes régulièrement et cela ne serait pas si facile. Il n’aurait pas réellement de moment où il serait seul et sa réserve d’herbe était loin d’être suffisante. Calriceavait tenté de le rassurer en lui précisant que ces plantes se trouvaient un peu partout dans la montagne et que le roi chevauchait rarement sur la plage.

Lermin partait quand même avec de lourdes appréhensions, mêlée d’une sourde rage contre son père. Il descendit à la cuisine, son père était attablé avec sa mère l’un en face de l’autre. Lermin en fut légèrement étonnée, cela ne ressemblait pas à Éleuria d’assister au départ d’une expédition. Il s’assit, prit machinalement un fruit puis interrompit son geste et se servit d’une énorme part de galancia. La galancia était une spécialité culinaire de Chandelon que l’on mangeait essenciellement le matin. Il était composé de sucre de canne de miel et d’une fève, la galance, qu’on torréfiait et qui donnait un délicieux goût à la fois amère et tonique. Si le gâteau était terriblement énergétique, il était à coup sûr extrêmement calorifique. Calrice la lui avait déconseillée pour maigrir. Cependant, ce matin, juste pour ennuyer son père, Lermin mangea sa part en le fixant avec une pointe de défi. Nilakin faillit faire une remarque désobligeante mais Éleuria lui envoya un petit coup de pied qui le fit soupirer. Il se leva d’un bond et grommela entre ses dents :

- Je t’attends aux écuries.

- Je termine mon déjeuner et j’arrive, répondit Lermin la bouche pleine.

Il n’en fallut pas plus à Nilakin pour se hérisser davantage. Il serra les poings et sortit rageusement. Éleuria rit doucement en se tournant vers son fils.

- Puis-je savoir pourquoi aujourd’hui, tu manges de la galancia ?

- Il me faudra bien cela pour le supporter ! répondit Lermin une pointe de sarcasme au fond des yeux.

- S’il te plait, ne le provoque pas !

- C’est lui qui a commencé ! se défendit-il.

- Vous vous ressemblez tellement, pourquoi ne pas l’accepter ?

- Moi ? je ressemble à ce tyran ? Jamais de la vie ! répondit-il avec une pointe de rancoeur.

- Du calme ! allez zou ! file le rejoindre !

Lermin se leva, embrassa sa mère, hésita un instant devant le reste de galancia. Éleuria lui prit par le bras. Lermin se tourna vers elle, les yeux encore rieurs, mais il fronça les sourcils en voyant le visage sévère, presque tourmenté de sa mère. Il la scruta davantage.

- Que se passe-t-il ? murmura-t-il.

Éleuria hésita quelques millièmes de secondes puis répondit :

- Rien. Pars en paix, mon fils. Quand tu reviendras, tu ne seras plus le même, alors embrasse-moi encore une fois.

Lermin l’enlaça doucement. Il fut légèrement étonné de la sentir si petite entre ses bras. Il lui sourit, la serra encore une fois et renonça à la dernière part de galencia pour ne pas l’inquièter davantage.

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