Ni phoque ni couard !

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— Allez, Lermin, n’es-tu pas heureux de quitter tes livres et tes leçons pour chevaucher avec moi ? Cela n’arrive pas souvent, et peut-être n’en aurons-nous plus véritablement l’occasion.

— Oui, père, cela me fait très plaisir ! répondit Lermin sans conviction.

— Cependant ?

Lermin se demanda un instant s’il pouvait avouer à son père que ce serait un supplice, puis il se ravisa. Le roi le raillerait méchamment et perdrait sa bonne humeur, ce qui serait encore plus difficile à supporter. Il fallait trouver une autre approche pour alléger les heures de chevauchée. Il tenta :

— Cependant, j’aimerais aussi découvrir toute l’ingéniosité de notre peuple, dont vous me parlez si souvent. Je crois qu’il est temps que je le connaisse pour me faire une véritable idée de la capacité de notre nation à vivre sans les îles qui sont en train de dériver.

Surpris par cette remarque, Nilakin observa son fils. Celui-ci n’osait affronter le regard de son père ; il fixait le chemin avec, au coin des lèvres, une pointe de défi. Lermin pensait avoir été trop loin. Ce n’était peut-être pas le bon argument pour convaincre son père de voyager plus lentement. Pourtant, Lermin était d’un naturel inquiet et ces îles voyageuses occupaient une grande place dans son esprit. Personne ne s’en préoccupait : les paysans les regardaient passer comme on observe un bateau en évaluant sa vitesse et sa grandeur, tandis que les pêcheurs les maudissaient parce qu’elles perturbaient les bancs de poissons, rendant leur capture plus difficile. Quant aux habitants des montagnes, ils s’en gaussaient ouvertement, se bénissant d’être loin des côtes. Mais lui, Lermin, les avait observées longuement. Il en avait discuté avec les marchands qui s’en inquiétaient aussi, pour des raisons commerciales — il y avait nettement moins de clients potentiels — et pour des raisons de navigation : les îles qui quittaient leurs amarres créaient des tourbillons qu’il fallait éviter. Seuls les marins habitués aux routes maritimes pouvaient naviguer sans tomber dans l’un de ces pièges.

Après avoir cerné l’ensemble du problème, Lermin en avait discuté avec sa mère, qui avait trouvé sa préoccupation fondée. Elle lui avait promis d’en parler à son père. Lermin ne savait pas si elle avait honoré sa promesse. Il rassemblait ses arguments pour convaincre son père de s’en soucier.

— D’accord, dit enfin Nilakin. Nous allons longer les côtes. Tu pourras étudier le fonctionnement des moulins à marée, des phares, des écluses et des ports. Ensuite, nous grimperons sur la Montagne-Sans-Sommet pour avoir une vue d’ensemble sur notre île et analyser la situation des îles baladeuses. Tout au long du chemin, tu pourras apprendre les nombreuses techniques utilisées par notre peuple. Cela te convient ?

C’était au tour de Lermin d’être étonné. Le ton de son père avait été moins autoritaire ; il lui avait parlé presque comme à son conseiller. Même si longer la mer n’était pas une excellente proposition, car il n’y trouverait pas l’herbe qui le soulageait, il lui sourit et hocha la tête vigoureusement.

Ils continuèrent à chevaucher côte à côte, en silence. Le roi était assez heureux de longer la plage. Il regardait le large, se demandant quelle île quitterait ses amarres pour s’en aller on ne sait où. Il était certain que les sages, Thanber et Aély, en sauraient davantage. Ces deux-là n’avaient pas de domicile fixe. Ils parcouraient l’île en évitant les villages et les villes parce qu’ils possédaient une ouïe extraordinaire qui leur permettait d’entendre un battement de cœur à cinq lieues à la ronde. Ils arrivaient à reconnaître une personne grâce à son rythme cardiaque, bien avant qu’elle n’apparaisse à l’horizon. Ils percevaient alors si la personne désirait les rencontrer ou s’il s’agissait d’une simple coïncidence ; auquel cas, ils ne se montraient pas.

Thanber et Aély esquivaient les côtes. Le bruit de la mer était insupportable et troublait leur perception. En proposant de longer la mer, Nilakin repoussait la possibilité d’une rencontre rapide, mais il était préférable d’en savoir davantage sur la transhumance de ces îles avant de les entendre.

La première journée passa rapidement. Ils étaient partis relativement tard dans la matinée, parce qu’Erloa était venue supplier son père de ne pas la laisser partir. Il avait dû élever la voix, se montrant plus autoritaire qu’il ne le voulait. Puis, il eut la visite de Calrice qui lui apporta le petit coffre ouvragé que Nilakin devait emporter à chaque chevauchée. En général, elle maquillait l’ouvrage pour qu’un indigent ne veuille pas s’en emparer ; cette fois, elle n’en eut pas le temps. Elle s’en excusa auprès du roi ; celui-ci balaya les excuses : il n’y avait pas vraiment de danger qu’on le leur prenne. Et puis, d’après la légende, même si ce coffre lui était dérobé, le voleur le lui ramènerait tant, au bout de deux jours, l’objet lui ferait peur.

Le soir, Nilakin proposa de monter un camp et de dormir sur la plage. Lermin approuva et osa même proposer un abri au creux d’une dune pour ne pas être incommodés par le vent. Ils se mirent en quête de bois pour un feu et Lermin sortit de sa besace deux morceaux de viande et deux galettes. Le roi maugréa en voyant son fils s’affairer à préparer le repas. Il avait eu l’impression de le traîner pendant toute la journée sans que son fils prît plaisir à être en sa compagnie. Il en avait été presque déçu et là, il s’agissait de nourriture ; alors il voyait son fils agir, prendre des initiatives. Il faillit lui en faire le reproche, puis il s’en abstint. Éleuria lui avait fait promettre de garder patience.

Lermin avait bien supporté la journée. Il rendit grâce à Calrice pour sa bonne ceinture et changea discrètement d’herbe une fois le soleil couché. Il dormit profondément et fut réveillé par son père, d’un petit coup de pied. Le roi était nu devant lui. Lermin frotta ses yeux, étonné, mais il n’eut pas le temps de se poser d’autres questions que son père lui lança :

— Le premier à l’îlot a gagné !

Calrice avait prescrit à Lermin des séances de natation afin de muscler son dos. Lermin n’était pas mécontent de défier son père afin de lui prouver qu’il n’était pas le « phoque », comme le roi avait l’habitude de l’affubler.

Nilakin attendit que Lermin se déshabillât et, au signal, ils coururent jusqu’à la mer pour y plonger et s’élancer vers l’îlot.

Lermin prit rapidement de l’avance sur son père. Le roi en ricana ; il pensa que son fils allait se fatiguer trop vite et que d’ici la moitié de la course, il l’aurait largement dépassé. Il n’en fut rien. Nilakin arriva sur le rivage, essoufflé, mi-vexé de s’être laissé distancer, mi-soulagé de voir son fils plus vaillant qu’il n’y paraissait.

— On fait la revanche ? demanda directement Lermin avec une pointe de moquerie dans la voix.

— Oui, mais dans quelques minutes, le temps que je reprenne mon souffle.

Nilakin s’étendit près de son fils et ferma les yeux. Il dit :

— J’aurais dû me douter qu’un phoque va plus vite sur l’eau que sur terre !

Lermin vit rouge. Lui qui était loin d’être sanguin se leva d’un bond et se précipita sur son père. Il lui mit un pied sur le thorax et lui cria presque :

— Je ne suis pas un phoque ! Je n’ai plus un poil de graisse. Arrêtez de me harceler avec ça !

Nilakin, étonné et vaguement fâché d’être ainsi interpellé, tenta de se redresser sur ses coudes. Lermin l’en empêcha. Nilakin s’en moqua :

— Ah, enfin un peu d’amour-propre dans tes veines !

— Regardez-moi, père, et dites-moi où vous voyez de la graisse !

Nilakin cessa de rire.

— Ça suffit, Lermin, claqua-t-il. Pour qui te prends-tu ? Ce n’est qu’une plaisanterie.

— Non, ce n’est pas une plaisanterie, c’est une moquerie, une médisance, une méchanceté. Vous la répétez si souvent que vous ne vous en rendez même plus compte.

Sans attendre d’autre réaction, Lermin tourna les talons et plongea dans la mer. Nilakin resta pantois. Il ne pouvait donner tort à son fils ; il s’en voulait d’avoir été blessant. Son père l’avait été quand il avait l’âge de Lermin, pour l’endurcir. Nilakin avait seulement éprouvé de la honte de ne pas être à la hauteur des espérances du patriarche. La suite des événements avait prouvé que la pédagogie avait été mauvaise : elle n’avait fait qu’éloigner le père et le fils. Et voilà qu’il réappliquait la même méthode avec le sien. Il se leva et suivit Lermin, en se demandant comment renouer le dialogue.

Lermin finissait de charger son bagage sur sa monture, en silence. Il était soulagé d’avoir pu exprimer son amertume à son père, mais il redoutait à présent sa colère. Nilakin se rhabilla en vitesse et se prépara à la route sans un mot. Il grimpa aisément sur son cheval, tandis que Lermin se prit deux fois le pied dans l’étrier avant d’y parvenir. Nilakin le conseilla en tentant de ne pas laisser poindre une part d’agacement :

— Tu dois toujours te placer à la gauche du cheval, sinon l’animal a peur de toi.

Lermin acquiesça en réalisant qu’il s’était trompé de côté. Il enfourcha son canasson et l’éperonna doucement. Nilakin le suivit. Le roi observa la silhouette de son fils. Certes, il n’était plus gros ; seules ses deux bonnes joues lui donnaient l’air d’être grassouillet. Pourquoi, lorsqu’il était à cheval, paraissait-il si énorme ? C’était cette ceinture. Il n’y avait pas fait attention, mais maintenant qu’il y pensait, la ceinture était la cause de ce côté débraillé qui lui déplaisait tellement. Il remarqua que Lermin ne s’en séparait jamais, même si la largeur de celle-ci devait le gêner profondément dans sa manière de monter à cheval. Tout à coup, il trouva qu’il n’était pas convenable d’être derrière son fils alors qu’ils arriveraient, d’ici une demi-lieue, à un village de pêcheurs. Il accéléra l’allure pour être à sa hauteur.

Lermin lui lança un regard un peu inquiet, puis replongea dans ses pensées. Briser le silence, aucun des deux n’y parvint vraiment. Ils arrivèrent à un moulin à marée ; Nilakin lui proposa de l’observer.

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