La Leçon de l’Ingénieure
La journée continua ainsi, ponctuée de quelques visites et d’un silence presque absolu entre les arrêts. En fin de journée, le roi obliqua vers un énième moulin à marée.
— C’est la dernière halte, déclara Nilakin, avant de rejoindre le château de Sendres où nous passerons la nuit.
Le moulin était doté d’un large bassin qui gardait l’eau en marée haute pour la lâcher à marée basse par une roue actionnant un arbre à cames. Très fier de son moulin, le meunier parlait avec Nilakin tandis que Lermin s’en alla seul observer le système de son côté. Il était à son plein rendement, la marée était au plus bas, pourtant Lermin estimait que la roue tournait trop faiblement. Il se pencha, ne voyant rien qui pût ralentir le mouvement.
— Vous vous demandez pourquoi elle ne tourne pas mieux ? l’interpella une voix grave derrière lui.
Surpris, Lermin se tourna vers la voix. C’était une jeune fille, en pantalon et en chemise. Elle le regardait, attendant sa réponse, calmement. Lermin fronça légèrement les sourcils :
— Oui. Je n’y connais pas grand-chose, mais la force de la marée devrait être plus efficace. Pourquoi l’a-t-on bâti ici et non quelques pas plus loin, là où la pente est plus importante ?
— C’est ce que j’ai dit à mon père ! Mais le problème n’est pas seulement là, expliqua-t-elle. Il se trouve un peu dans l’ensablement du bassin et surtout dans la grandeur de la vanne. Si la vanne était plus petite, cela engendrerait une rotation plus rapide.
— Pourquoi l’a-t-on construite si large alors ?
— Par paresse ! Quand on a dressé le bassin, une partie du mur d’enceinte est tombée à cet endroit et ils en ont déduit que les Dieux voulaient que le moulin fût installé ici ! ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.
Cela fit sourire Lermin.
— C’est peut-être le cas, dit-il plus pour la titiller que croyant véritablement que les Dieux avaient choisi ce lieu qui était, à vue de nez, loin d’être le meilleur.
— Vous le pensez vraiment ? répliqua-t-elle d’un ton agacé. Les Dieux ont assez de choses à faire pour réfléchir au lieu idéal d’un moulin à marée !
— C’est du blasphème, non ?
— Non ! Le blasphème, c’est de prétendre que les Dieux décident de tout ! Ce n’est pas tout ça, mais j’ai une besogne à terminer.
— Ah bon ?
— Venez, je vais vous montrer. Ce meunier est aussi paresseux que ceux qui ont construit ce moulin.
Elle l’entraîna dans la salle des machines et lui expliqua comment les engrenages pouvaient décupler la force de la grande roue pour faire tourner une meule horizontale et broyer plus de grains. Il était suspendu à ses lèvres, aussi fasciné par sa leçon que par la beauté de son minois. Elle parlait avec son corps, se déplaçait avec aisance au-dessus et entre les rouages pour lui désigner tel ou tel engrenage qui n’avait pas la dimension adéquate pour avoir le nombre de dents nécessaires. Elle avait, au centre du dos de sa main, un petit tatouage qui intriguait Lermin. Celui-ci ne mesurait qu’un quart de pouce et Lermin s’en serait bien approché pour en déterminer la forme, car ses yeux ne lui permettaient pas une analyse plus complète. La jeune fille s’aperçut qu’il fixait ce tatouage et se frotta la main comme si elle désirait le retirer.
— Un « cadeau des Dieux », lui murmura-t-elle, gênée.
Lermin rougit de son indiscrétion et voulut désamorcer l’embarras qui s’installait par une question sur la hauteur des grandes marées. Elle pencha la tête et le dévisagea avec une pointe de moquerie.
— Vous sortez de votre cambrousse, ou quoi ? lui dit-elle.
Lermin estima qu’elle avait mal joué. Il avait tenté de dissiper la gêne, pourquoi en profitait-elle pour attaquer ? Il hésita un moment à se présenter, puis y renonça ; il n’avait pas réellement envie d’arrêter la conversation. Toutefois, il répondit :
— Sûrement moins que vous. On m’a toujours appris que la question d’un néophyte n’était jamais idiote ; l’expert, par contre, en sous-estimant son élève ou en le méprisant, devient aussi inutile qu’un rouage trop grand.
Loin d’être perturbée par cette réplique, la jeune fille éclata de rire.
— Bien répondu ! Cela dit, ça m’étonnerait que je sois moins bien née que vous ! Je suis Axile.
— Axile ? dit Lermin. Je suis désolé, je ne vois pas en quoi cela devrait m’éblouir.
Axile fronça légèrement les sourcils, un peu vexée de ne pas être reconnue. Elle lui demanda sèchement :
— Et vous ?
— Ma réponse d’abord ! répliqua Lermin avec un large sourire.
Axile pencha la tête, la figure espiègle, et l’entraîna près d’un long tuyau. Il était bouché par un petit capuchon. Elle fit mine de vouloir le dévisser, mais elle n’en avait pas la force. Très galamment, il lui proposa un coup de main. Il n’eut pas fini d’ouvrir la vanne qu’il fut éclaboussé d’un jet puissant. Elle éclata de rire et dit :
— Vite ! Refermez-le.
Lermin ne se fit pas prier et vissa énergiquement pour ne plus être trempé. Il était légèrement en colère, mais le rire d’Axile le désarma.
— Bien joué ! dit-il. Comment se fait-il qu’il y ait un si grand jet ?
Elle lui expliqua qu’une source alimentait un bassin supérieur et qu’en cas de grosse affluence de blé, cela pouvait faire tourner le moulin plus souvent qu’une fois par marée.
— Le meunier ne doit donc plus attendre les grandes marées pour moudre plus de grains. Seulement, comme il est très paresseux, il ne l’emploie pas !
— Vous n’êtes pas très tendre avec votre père ! dit Lermin.
— Mon père ? Ça, ça mérite une petite clarification ! Venez ! imposa-t-elle alors que Lermin essuyait encore ses cheveux avec sa chemise.
Elle s’approcha d’un silo et proposa à son « élève » de se pencher pour observer de plus près l’orifice qui envoyait la farine dans le bac. Lermin s’en méfia et recula pour ne pas avoir une gerbe de farine fraîchement moulue sur la tête. Sans qu’il pût l’expliquer, il perdit l’équilibre et tomba dans le silo. Axile était hilare.
— Le meunier n’est pas mon père ! Je suis Axile de Sendres !
Lermin hésitait sur l’attitude à avoir. Il était profondément vexé de s’être laissé berner une seconde fois, mais se dit que la vengeance était un plat qui se mangeait froid et qu’elle ne perdait rien pour attendre. Elle lui tendit la main :
— Sans rancune ? demanda-t-elle.
Lermin trouvait qu’elle exagérait totalement. Il sortit du silo et tapota ses vêtements pour se débarrasser de la farine. Celle-ci collait par petites boules dans ses cheveux mouillés. Il ruminait sa rancune. Il ne voulait pas éclater en colère ; il préférait une riposte digne de ce nom.
— Dites-moi qui vous êtes, monsieur le guérisseur, pour ne pas me connaître, ajouta-t-elle. Tous les médecins du pays sont passés par ma chambre pour tenter de me soigner. Et vous, vous ne me remettez pas ?
Lermin lui lança un regard noir.
— Qui je suis ? Vous serez bien ennuyée d’apprendre mon identité. Et savez-vous quelle est la première notion qu’on inculque aux enfants bien nés ? C’est d’être au service de celui dont la naissance est inférieure à la vôtre, sauf si celui-ci vous manque de respect, bien entendu !
Axile perdit un peu les pédales. Elle rougit et bredouilla :
— Excusez-moi, c’était stupide et gamin de ma part. Je ne voulais pas vous blesser. Pour tout vous dire, ma mère m’aurait grondée. J’en suis profondément désolée, je n’aimerais pas que vous vous fâchiez pour si peu.
— Pour si peu ? s’exclama Lermin. Vous vous êtes bien gaussée de si peu !
Axile esquissa un petit sourire ennuyé.
— Ce n’est pas bien grave, avouez-le ! bafouilla-t-elle.
Elle avait l’air tellement confuse que la colère de Lermin se calma d’elle-même.
— Certes, répondit-il. Cependant, j’aurai ma revanche, n’en doutez pas.
— Je l’accepterai de bon cœur si cela éteint votre courroux actuel, dit-elle en s’inclinant légèrement, la main tatouée sur son cœur. Mais dites-moi, qui êtes-vous pour être si certain d’être au-dessus de la mêlée ?
Lermin pencha la tête. Ce tatouage l’intriguait vraiment. Il lui prit la main et l’observa attentivement. C’était un hexagone parfait.
— Premièrement, que veut dire cet hexagone ?
— C’est l’alvéole d’une abeille.
— Signe des ingénieurs… Vous êtes donc ingénieure ?
— Apprentie seulement ! rectifia-t-elle. Et vous, monsieur le guérisseur ? D’où venez-vous pour ignorer mes faiblesses ?
— De quoi souffrez-vous pour que tous les guérisseurs se précipitent à votre chevet ? D’une trop grande impertinence, sûrement, mais cela ne fait pas de vous une malade !
Axile sourit en écartant les sourcils.
— Je suis prise de quintes de toux qui m’empêchent de respirer. J’en deviens toute bleue et je frôle la mort à chaque fois.
— Cela vous arrive souvent ?
— Cela dépend du temps : en saison des pluies, cela va mieux qu’en saison sèche. En réalité, c’est le changement de saison qui m’est insupportable. Mon père me plaisante en disant que je pourrais être un baromètre !
— C’est sûrement dû aux pollens et à la poussière. Votre chambre est-elle couverte de tapis ?
— Bien entendu !
— Enlevez-les. Faites une inhalation de ceci avant de vous coucher. Cela vous soulagera, à défaut de vous guérir ; c’est de la molène !
— Je la reconnais, mon père s’en sert pour en faire des torches !
— Alors, vous n’avez plus qu’à prendre les feuilles que votre père n’utilise pas. Il arrive que les patients aient des bronchites à cause de leurs allergies. Puisque nous sommes au changement de saison, puis-je écouter votre respiration ?
Axile approuva de la tête. Lermin mit son oreille au-dessus de sa poitrine. Il voyait ses seins se gonfler comme de petits coquillages accrochés aux rochers. Cela le troubla. Il n’arrivait pas à entendre quoi que ce soit tant son cœur battait la chamade. Elle était tout aussi ébranlée que lui ; elle retira une à une les boules de farine collées à ses cheveux pour se donner un peu de contenance.
— Ah, te voilà ! claironna Nilakin en entrant dans la salle des machines.
Lermin se redressa un peu précipitamment. Axile recula d’un pas. Ils étaient tous les deux aussi rouges l’un que l’autre. Nilakin les observa tour à tour, un large sourire fendant son visage. Il se tourna vers le meunier pour que celui-ci n’entrât pas dans la pièce, afin de préserver la réputation des jeunes gens.
— Meunier, lui dit-il. Allons préparer notre départ.
— Bien, majesté, bredouilla l’homme en virant les talons.
— Seriez-vous le médecin du roi ? souffla Axile.
— J’aimerais être médecin et je me forme auprès de la meilleure guérisseuse du royaume. Mais je ne le serai jamais, les Dieux en ont décidé autrement !
— Encore les Dieux !
— Oui, mais cette fois, ce sont bien eux les responsables !
Lermin rejoignit son père, laissant Axile à ses interrogations.
Durant les deux heures qui suivirent, Nilakin observa son fils du coin de l’œil. Celui-ci avait un léger sourire au coin des lèvres qui persistait. Le malaise de ce matin semblait dissipé dans l’esprit de son fils et Nilakin en profita pour renouer le dialogue :
— Eh bien, mon ami, je vois que tu n’as pas perdu ton temps ! La première fille que tu croises, tu lui contes déjà fleurette !
— Je ne l’ai pas courtisée ! s’indigna Lermin, dont le teint démentait résolument ses paroles. C’est elle qui m’a fait la visite du moulin ; elle souffre d’asthme, je lui ai donné des herbes pour la soulager.
— Tiens donc… murmura Nilakin, un large sourire fendant son visage. Toutefois, cher fils, fais attention de ne pas la mettre enceinte et ne fais jamais cela dans la maison de son père. Il pourrait avoir quelques prétentions au mariage. Souviens-toi que tu es promis à Barnisie et que tu l’épouseras directement après ton passage chez tes oncles et tantes. Cela ne t’empêche pas de découvrir la gent féminine d’ici là, et j’avoue que cette fillette a un joli minois.
Lermin fut relativement choqué par les paroles de son père. Il n’était pas question pour lui de « culbuter » une fille sans avoir un avenir commun. Il lui lança un regard torve. Nilakin n’en prit pas ombrage, il ricana et ajouta :
— Avant de connaître ta mère, j’ai eu deux ou trois aventures. Les jeunes femmes de l’époque et moi, nous savions que nous ne serions jamais mariés et cela ne les empêcha pas de prendre du bon temps. Être déflorée par un prince n’est pas un crime ; elles ont toutes trouvé un époux digne de leur rang. Il faut seulement que les choses soient claires de part et d’autre. Donc, si tu veux une fille, tu lui dis que tu ne pourras jamais aller plus loin qu’une nuit d’amour, parce que les Dieux en ont décidé autrement.
— Les Dieux, pensa Lermin en boudant, ils ont bon dos, les Dieux !
— Que sais-tu des Grisois ? reprit le père, pour qui le sujet était clos.
— Les Grisois sont nos ennemis de toujours. Ils nous rivalisent dans beaucoup de domaines et personne ne peut me dire pourquoi nous sommes à ce point fâchés avec eux…
— C’est ancestral, il n’y a pas besoin de savoir pourquoi. Cette compétition n’est pas mauvaise pour nous, comme pour eux : nous nous cassons les méninges pour les surprendre et les surpasser dans les domaines de la défense et de l’attaque. Je te signale aussi que ce sont eux qui ont conduit les quatre dernières guerres. Nous nous sommes tellement bien battus qu’ils en sont à peu près dégoûtés. Enfin, c’est ce qu’on espère…
Le roi continua à parler de gloire. Lermin n’écouta plus grand-chose ; Nilakin n’était jamais réellement parti en guerre et c’était tant mieux. Le jeune prince pensait à Axile, sa première patiente, et à ses seins qu’il avait entrevus lors de cette petite auscultation. Il avait l’impression qu’ils étaient encore devant ses yeux. Cela lui créait un doux émoi au bas du ventre. Il fallait pourtant s’en défaire s’il voulait soigner. Il en parlerait à Calrice à son retour.
— Lermin ! Tu m’écoutes ? le rappela à l’ordre Nilakin.
— Oui, père, murmura le fils.
— Alors, réponds à ma question !
Lermin n’avait aucune idée de la question, mais il connaissait le discours par cœur. Il pouvait deviner qu’elle portait sur l’inévitabilité de la guerre avec un peuple comme celui-là. Il se risqua donc à dire :
— Je crois qu’on devrait commercer avec les Grisois plutôt que d’entrer en conflit. On avancerait dans nos domaines conjointement, sinon mieux, qu’en se rivalisant.
— Je vois que tu n’as rien écouté. C’est toujours comme ça avec toi, tu n’en fais qu’à ta tête. Que tu te fasses passer pour un guérisseur est aussi stupide que de ne pas étudier la politique de notre royaume. Je te rappelle qu’à ton âge, j’étais roi et que je jonglais avec tous les dossiers en cours. Tu dois connaître ton pays comme le fond de ta poche, ou plutôt de ta ceinture ! À ce propos, enlève-la au prochain arrêt, c’est ridicule et malvenu, elle t’empêche d’être bien assis sur ton cheval.
Lermin affaissa ses épaules et courba la tête.
— De plus, continua son père, le commerce ne peut se fonder que sur la confiance et je ne sais pas quel Chandelonnais serait assez naïf pour établir un lien marchand avec un Grisois.
Lermin ne répondit pas. Si le roi descendait un peu plus souvent en ville et au port, il saurait que les marins font régulièrement le trajet entre les deux îles, parce que les produits des uns sont autant recherchés par les autres que les denrées des autres par les uns. Il enrageait dans son coin. De plus, il n’avait pas du tout envie d’enlever sa ceinture.
— Redresse-toi ! D’ici une lieue, nous rejoindrons Sendres. Je ne veux pas d’un valet à mes côtés, mais d’un fils digne de ce nom !

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