Le stratège de l’ombre
Quand le roi et son fils quittèrent le château de Sendres le lendemain, ils étaient tous deux silencieux, chacun perdu dans ses pensées et dans l’échange de la veille au soir. Nilakin était assez fier de son fils, mais il ne le dirait pas. Il avait apprécié ses interventions ; il l’avait trouvé averti, astucieux et franc. De son côté, Lermin pensait encore aux deux sœurs. Quelle belle soirée ils avaient passée là ! Il comprenait pourquoi Erloa aimait tant se rendre à Sendres. Il enviait cette famille qui alliait humour et intelligence. Quoique l’humour dût encore être affiné pour ne pas devenir blessant…
— Que retiendras-tu de cette visite, fils ? demanda Nilakin à brûle-pourpoint.
— Que l’humour doit être empreint de bienveillance, répondit Lermin sans trop réfléchir.
— Qu’est-ce que tu peux être sot ! répliqua son père. Il me semble bien plus important de voir les dégâts que peut faire Grabaude sur une jeune fille douée de raison, qu’une plaisanterie soit-elle lancée avec bienveillance ou non. Tu places tes petits problèmes d’amour-propre au-dessus des affaires de l’État.
Lermin aurait pu répondre qu’il n’avait pas appris grand-chose sur les dégâts d’une secte, car il savait déjà que les soucis de l’État lui étaient bien plus familiers qu’à la plupart de ses conseillers. Il aurait pu ajouter que l’humour dont son père croyait être garant, en plaisantant grassement avec ses soldats, n’était qu’une série de moqueries aux dépens des uns et des autres. Mais il ne répondit rien. Il se tut, serra la mâchoire.
Il ruminait sa relation avec son roi de père. Certes, il était blessé dans son amour-propre parce qu’il le traitait de gros, de balourd, de « phoque » ; mais qui ne le serait pas ? Et qu’est-ce que cela engendrait ? Uniquement de la rancœur. Une lourde rancœur…
Ils avaient déjeuné pratiquement en silence, puis avaient repris la route. Aucune colline ne se dessinait devant eux ; pire, ils avaient quitté la plage pour s’enfoncer dans les terres. Il faisait presque nuit, à présent. Lermin balayait le paysage du regard. Peut-être que la colline ne se trouvait pas sur la plage, après tout ; c’était lui qui l’avait définie ainsi sans aucune preuve. Au loin, la plaine se muait tout doucement en collines et, plus loin encore, quelques sommets de montagne apparaissaient. Il scrutait l’horizon, cherchant un monastère ou un château qui pourrait abriter les sages. Mais ce n’était que nature, forêt et champs.
— Et c’est quoi, la bienveillance pour toi ? demanda tout à coup son père.
Lermin écarta les sourcils. Sa réponse, jugée « si sotte », avait-elle enfin atteint le cerveau de son père ? Il aura fallu une petite journée pour qu’elle pénètre son esprit. Il hésita cependant à répondre, car il risquait à tous les coups de se faire rabrouer.
— Vas-y ! l’encouragea son père. Explique-toi !
— C’est une large notion qui demande réflexion, murmura Lermin.
— Eh bien, réfléchis ! On a tout le temps devant nous !
« Tout le temps » ? releva Lermin pour lui-même. Il était terriblement déçu ; il aurait aimé que la Colline se cachât derrière ces premiers vallonnements. Le ciel avait déjà rosi ; bientôt, il ferait nuit. Il réfléchit à la réponse qu’il pourrait donner à son père sans que celui-ci le rembarre.
— Est-ce de l’indulgence ? continua son père.
— Il y a sûrement une grande part d’indulgence, mais c’est empreint de bonté et de respect, il me semble, répondit Lermin, encore sur le qui-vive.
— Oui ?
— C’est vouloir du bien à l’autre… Les Sendre se moquent gentiment de l’un ou de l’autre ; même les filles chambrent un peu leur père et leur mère, qui en rient parce qu’ils savent tous qu’au fond de leur cœur, ils s’aiment profondément. Du coup, cela ne les affecte pas. Par contre, quand Mod veut me mouiller en me faisant ouvrir un tuyau, cela devient de la moquerie, même si à leurs yeux cela n’en était pas une.
— Explique-toi…
— Il ne me connaît pas, ou alors il ne connaît que ma réputation… En me mouillant, il me manque cruellement de respect. Tandis que si nous avions eu quelques liens amicaux auparavant, cela deviendrait une plaisanterie bon enfant.
— Donc, quand je te traite de « phoque », ce n’est qu’une plaisanterie ; je te connais, nous avons des liens forts et toujours aimants.
« Aimants » ? Sûrement pas. Lermin se tut. Il avait la réponse sur le bout de la langue, mais il doutait que son père l’appréciât.
— Parle, Lermin ! ordonna son père. Ose me dire en face ce que tu penses !
— Il n’y a pas de bienveillance parce qu’il n’y a pas de contrepartie. Jamais, ô grand jamais, vous ne me flattez ou ne reconnaissez la moindre qualité chez moi. Ce n’est donc pas une plaisanterie. De plus, elle est ressassée à longueur de temps ; elle m’a forgé une réputation qui va bien au-delà du château. C’est très différent d’un bout de tuyau qui me mouillerait.
— Mais ce n’est pas si dramatique, quand même.
— Dès que je croise l’un de vos soldats, celui-ci imite le cri du phoque dans mon dos. Pensez-vous que ce soit une plaisanterie ou une moquerie ?
— Mais, bats-toi !
— Pensez-vous réellement qu’un gamin de huit ans puisse se confronter à une vingtaine de soldats aguerris ? s’emporta Lermin. Non ! Le plus sage est de battre en retraite. Et si ce n’était que cette histoire de phoque, ça irait encore. Vous ne pouvez pas me parler sans me rabaisser, m’humilier. C’est ça, la différence : c’est l’humiliation. Le père de Sendre n’est pas humilié par ses filles parce qu’il sait qu’elles l’estiment grandement, et lui peut les taquiner parce qu’il a, à côté de cela, des gestes d’amour forts et puissants. De plus, leurs plaisanteries ne quittent pas le giron familial. Faites le tour de la manière dont on vous a présenté ces filles : l’une est guérisseuse, certes elle n’est pas sur le bon chemin, mais on vous l’a présentée comme une fille brillante ; la deuxième est guerrière, amie d’Erloa, et on vous l’a décrite comme l’une de celles qui vous soutiendront coûte que coûte ; et la troisième, future ingénieure, est leur fierté, leur continuation. Tandis que vous…
— Ça va, j’ai compris, dit son père calmement. Tu crois que je te déprécie.
— Ai-je tort ?
— Bien entendu ! Mais tu es toujours négatif, tourné vers ce qui ne va pas. C’est toi qui te forges cette réputation, tu ne peux pas m’en incomber la responsabilité !
Lermin ricana. En une phrase, son père venait de lui prouver le contraire. Quelle mauvaise foi !
— Mais tu veux quoi ? se fâcha son père. Tu voudrais que je te couvre d’éloges à chaque fois que tu montes sur un cheval ou que tu ouvres la bouche ? Qui es-tu pour prétendre à tant de louanges ? Tu n’es qu’un prétentieux ! Je te demande de te battre, ce n’est pas avec des armes (ce que tu serais incapable de faire, d’ailleurs), mais avec ton éloquence dont tu me bassines actuellement.
— En une phrase, rétorqua Lermin avec une pointe de rage, vous venez de me prouver que j’ai raison. Vous me traitez de prétentieux, vous me dites incapable de me défendre avec des armes, et vous affirmez que je vous bassine avec mon discours. Vous voulez savoir comment je me défends ? Je vais vous le dire : depuis l’âge de huit ans, je vous fuis. J’agis dans votre dos.
— Et que fais-tu donc dans mon dos ?
— Voyez-vous la loi sur la désignation des fiefs par les sages plutôt que par les pairs ? C’est moi qui l’ai insufflée à Mère pour qu’elle vous en parle. Et lorsqu’elle était sur votre bureau, je l’ai encore corrigée pour ne pas permettre aux personnes influentes de la cour de prendre trop de pouvoir.
Nilakin se tourna lentement vers son fils. Il se sentait blessé, manipulé par sa femme et par son fils. Cependant, il devait avouer que la loi était judicieuse. Il ne savait plus que penser. Il voudrait sermonner Lermin, mais cela prouverait encore qu’il avait raison, qu’il ne savait pas lui parler sans le déprécier.
— C’est une belle trahison, finit-il par grincer.
— Trahison ? Sûrement pas ! Je ramasse les pots que vous cassez, Père ! Si je vous avais dit ce qui se tramait à la cour, vous m’auriez envoyé paître. Vous vous en seriez moqué ouvertement, vous m’auriez brûlé auprès de mes informateurs. Ce n’est pas une trahison, c’est un moyen d’être entendu, de pourvoir à votre sécurité si, par malheur, un groupe de désabusés mettait votre vie en péril.
— Avec quoi tu viens ?
— Vous êtes puissant, vous avez une cour qui vous flatte, qui rit de vos traits d’humour même s’ils sont lourds et aux dépens de l’un d’eux. Remarquez-vous seulement la tête de ceux dont vous vous êtes moqués ? Ceux-là, vous n’en faites pas des alliés sur lesquels vous pouvez compter. Ils se vendront au plus flatteur si le vent tourne. Et oui, je suis peut-être pessimiste, j’ai sans doute trop lu dans la bibliothèque de Pastel. Mais n’est-ce pas par le passé qu’on apprend pour le présent ? Je ne veux pas qu’un groupuscule attente à votre vie.
— Ni à ton futur règne, ricana Nilakin.
— Rassurez-vous, Père, de moi, ils s’en foutent. Vous m’avez forgé une telle réputation que la cour entière me prend pour une loque qu’il faut juste caresser dans le sens du poil. Ils ne joueront pas avec ma vie, tant que je reste dans l’ombre, que je les écoute ou que je compatis. N’avez-vous pas remarqué le ballet de votre cour dans la bibliothèque ? Pensez-vous un seul instant que la cour se prend à une frénésie de lecture ? Non ! On vient me trouver, moi, « Lermin le phoque », on se pousse du coude afin que je demande au conseil d’avoir untel comme conseiller s’il vous arrivait malheur. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai compris que votre règne avait du plomb dans l’aile.
Nilakin était soufflé. Il était complètement perdu. Il n’imaginait pas être la proie de telles spéculations, et surtout d’être protégé par son fils. Il n’eut pas le temps d’approfondir son débat interne que quelqu’un applaudit dans leur dos. Lermin et Nilakin se retournèrent ensemble. C’était Aély et Barden.
Aély frappait dans ses mains tandis que Barden souriait béatement.
— Voilàààà ! Bravo, Lermin, dit-il. Il fallait que ça sorte, maintenant on va pouvoir travailler ensemble.
Nilakin devait encore digérer les paroles de son rejeton ; il leur sourit mollement. Aély l’interpella joyeusement :
— Eh bien, Nilakin, est-ce si dur de constater que ton fils a plus dans le ventre qu’il n’y paraît ?
— Lermin, descends de ton cheval ! ajouta Barden sans transition. Aély est fatiguée.
— Je ne suis pas fatiguée, espèce de menteur, rouspéta la vieille dame.
Lermin sourit de la réplique et s’exécuta directement, trop heureux de pouvoir marcher. Il voulut aider la vieille femme à monter sur sa monture, mais elle le rabroua aussitôt :
— Je peux encore monter toute seule sur un cheval, merci !
Lermin écarta les sourcils en reculant d’un pas. Barden lui fit un clin d’œil en riant. Aély monta sur la monture aussi agilement qu’un chat. Elle empoigna énergiquement les rênes et obliqua directement sur la gauche, quittant la route.

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