L’Épée en Chaquila 

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Erloa tournait en rond dans sa chambre. Elle avait l’impression de frôler la folie. Pourquoi, alors que rien ne l’y avait préparée, l’envoyait-on étudier les langues à Guerlon ?

Elle n’aimait pas Guerlon. Elle ne supportait pas davantage le prince consort, même si elle ne l’avait aperçu qu’une seule fois, lors de leurs fiançailles. À l’époque, Tiboin avait quinze ans et elle n’en avait que treize. Il l’avait traitée de gamine en lui offrant une poupée en guise de présent. S’il n’avait rien dit en la lui donnant, son œil moqueur l’avait fait pour lui. Elle l’avait toisé, avait esquissé un sourire sous le regard sévère de sa mère, puis avait demandé, d’un claquement de doigts, qu’on apportât le cadeau destiné à son futur mari. Lermin, qui était dans le coup, avait échangé l’épée prévue contre une épée en chaquila.

Le chaquila était une friandise à base de galance torréfiée et de sucre, mélangée à de l’huile de coco. Le tout formait une pâte qui durcissait en une barre brune. C’était, avec la galancia, le gâteau préféré de Lermin et l’une des spécialités du pays.

Le prince consort avait découvert le présent en arquant les sourcils, puis avait fixé sa promise avec une lueur de fureur.

— Vous ne connaissez pas le chaquila ? avait demandé innocemment l’adolescente. C’est la spécialité du pays. Vous devez la faire fondre et la déguster avec une galette, un fruit ou du pain. À votre âge, il est préférable de se régaler de chaquila plutôt que de jouer avec une arme.

Le prince fulminait, passant par toutes les couleurs, incapable de répondre tant son esprit était embrouillé par l’affront. Leurs parents respectifs regardaient l’épée avec une pointe d’effroi. Lermin, qui avait anticipé le malaise, envoya à cet instant une dizaine de serviteurs apportant de petites fontaines de chaquila fondu. La musique et les danseuses qui les accompagnaient firent diversion ; les invités crurent à une mise en scène joyeuse sur les spécialités de l’île et oublièrent l’affront fait au prince. La véritable épée arriva peu après sur un coussin de soie, émerveillant l’assemblée. Sur le moment, il n’y eut qu’une seule personne pour avaler la couleuvre difficilement : ce fut Tiboin.

Le prince, aussi colérique que rancunier, avait attendu le lendemain pour riposter. Il avait fait fondre le chaquila de l’épée en une masse compacte et la lui avait remise à l’abri des regards des adultes, pour éviter le scandale, en lui disant :

— Voilà ce que vous serez chez moi : un rien.

Erloa avait pris le chaquila et avait quitté la salle, la tête haute et le cœur en rage. Elle était allée trouver Lermin et, à deux, ils avaient réfléchi à la meilleure riposte. Ils avaient refondu la friandise pour en faire une plaque carrée.

Quand le prince avait découvert ce nouveau cadeau, il avait levé un sourcil hautain. Elle reprit le morceau, le déposa à terre et y posa son pied nu, tout en le fixant.

— Voyez comme un « rien » révèle votre véritable personnalité : vous n’êtes qu’une surface malléable. Et regardez, elle fond quand on met un pied dessus !

Le prince était muet, rouge de colère. Erloa, très fière de sa répartie, le salua d’une belle révérence, le pied toujours posé sur le chaquila fondu qui débordait entre ses orteils. Elle quitta la pièce, laissant une trace collante à chaque pas. Sur le point de sortir, elle se retourna et dévisagea le prince, qui grimaçait de fureur.

— Oh, dit-elle, vous avez vu la trace que vous laissez derrière vous ? Voulez-vous que je vous dise à quoi cela me fait penser ?

En trois enjambées, il fut devant elle et tenta de lui saisir le bras pour la corriger. Elle se dégagea avec agilité, lui tordant le poignet. Tiboin poussa un petit cri et lâcha prise. Erloa pencha la tête sur le côté et, avec un sourire carnassier, déclara avant de s’enfuir :

— Je crois qu’on va bien s’amuser !

Erloa avait gardé la poupée, prête pour une seconde salve si l’occasion se présentait. Mais, grâce au Ciel, le prince n’était jamais revenu.

Erloa s’arrêta de tourner en rond et fixa cette maudite poupée. Elle se demanda si le prince avait conservé le chaquila. Si elle avait été à sa place, elle l’aurait sûrement mangé ; elle était éprise de chaquila. C’était son remontant, sa botte secrète, et cet épisode avait donné à la friandise une saveur subtile qu’aucune autre ne pouvait lui offrir.

Elle empoigna violemment la poupée et s’apprêta à la lancer à travers la pièce.

— Si j’étais toi, je ne ferais pas ça…

Erloa se retourna. C’était Calrice. Elle la dévisagea un instant. Puis Erloa s’effondra en larmes dans les bras de la guérisseuse, qui la consola longuement en lui promettant une importante réserve de chaquila pour son départ.

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