Danser dans le feu

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Lermin dansait sans pouvoir s’arrêter. Il se demanda quel était ce phénomène et regarda sous ses pieds. Il était dans le feu, et pourtant il ne brûlait pas.

— Non, réalisa-t-il, je ne suis pas dans le feu, je suis au-dessus, je suis dans la fumée. Oh ! que c’est drôle ! C’est qui, ce garçon qui dort sur le dos, les genoux relevés ? se demanda-t-il en riant. On dirait que c’est moi !

Lermin n’arrivait pas à être sérieux. Cela ne lui ressemblait pas. Il riait de la bêtise qu’il venait d’émettre ; il avait l’impression d’être ivre. De l’autre côté du feu, son père et le vieux couple semblaient marcher le long d’une barrière d’aubépines. Ils discutaient, l’air préoccupé, tandis que lui, Lermin, dansait et s’amusait comme un fou. Il voulut les entraîner dans sa ronde et se dirigea vers eux. Le roi l’écarta d’un geste agacé et avança d’un pas.

— Comme c’est bizarre, pourquoi est-ce que je ne sens pas sa main ? Ah, je comprends, pensa-t-il en riant, je suis la fumée ! Par Thormes, je ne me suis jamais autant ébaudi !

Lermin tenta d’écouter ce qu’ils se disaient. Il n’entendit que quelques bribes, qui n’avaient d’autre sens que celui de le faire rire. Il n’imaginait pas que son père pût avoir le sens de l’humour ; il rit donc encore plus volontiers de ses prétendues plaisanteries.

— Crabaude est donc un voleur de cœurs.

— Crabaude ? s’esclaffa Lermin. Ce roi dépourvu de toute grâce, folâtrant au lieu de gouverner ! Hahaha ! Je voudrais savoir quelles sont les filles qui succombent à ses charmes !

— Son île est devenue gigantesque. Il a quadruplé sa population, disait le vieil homme.

— Ça ne fait toujours pas des masses de sujets ! continua de rire Lermin. Le nombre de personnes qui ont fui Hennacor est bien supérieur à ce qui reste !

Barden entraîna le père près du feu. Lermin se redressa et dansa devant lui comme un soldat de plomb, les bras le long du corps.

— Père, dit-il, regardez comme je danse bien !

— Que peut-on faire ? demanda le roi en ignorant la remarque de son fils.

Lermin s’amusa à lui chatouiller le nez, petite vengeance pour la longue chevauchée et pour le peu d’intérêt qu’il lui portait.

— Préserver notre cœur, dit le vieil homme. Afin que Crabaude ne réduise pas les Chandelonnais en esclavage et ne partage nos terres entre ses nobles.

— Jamais je ne donnerai mon cœur à Crabaude ! s’indigna Nilakin.

Lermin imagina son père dans le lit de Crabaude et cela le fit hurler de rire. Les deux hommes se tournèrent vers le feu. D’un pied, le roi rassembla les bûches vers le foyer. Lermin devint plus compact, moins danseur. Il s’assagit, tenta d’écouter, mais son esprit cabriolait de plus belle.

— Tu ne t’en apercevras que trop tard, intervint Aély.

Lermin repartit dans un fou rire. Le feu se mit à crépiter. D’une manière assez stupide, il s’adressa au bois :

— Chut ! Ils vont nous voir et nous ne pourrons plus nous amuser !

Il eut l’impression que les bûches se turent ; il en sourit. « Cela fera marrer Erloa quand je lui raconterai ça ! » « Erloa, se dit-il soudain, il faut absolument leur dire de ne pas l’éloigner de l’île. » Lermin se concentra pour pouvoir intervenir : — Alors je vous confie son cœur, vous êtes la meilleure cachette.

« Son cœur ? Le cœur de qui ? Nilakin a une maîtresse ? » se demanda Lermin en riant.

Le roi se leva. Lermin doubla d’efforts pour atteindre son père ; il voulait savoir qui était son amante. « Que c’est dur d’être fumée, presque aussi éprouvant que d’être à cheval », pensa-t-il. Et il se remit à rire.

Aély s’approcha du feu. Elle observa la fumée avec un grand intérêt. Lermin se sentit découvert. Il prit la tête d’un enfant sage ; elle lui sourit et lui fit un clin d’œil. Le roi prit ce petit coffre ridicule et le tendit à Aély, qui le cacha directement dans ses affaires. « Il y a un cœur là-dedans ? Beurk ! » pensa Lermin. « Quel sale garçon ! Et dire qu’il me fait la morale ! » Lermin s’esclaffa de plus belle.

Le roi regarda le garçon couché avec les jambes en l’air. « Oups ! il m’a entendu », pensa Lermin.

— Pourquoi lui avez-vous levé les jambes ? demanda le roi aux sages.

— Il a très mal au dos, tu ne l’as pas épargné ! répliqua Aély d’un ton de reproche.

— Fariboles que tout cela ! Il est temps qu’il s’aguerrisse un peu. Nous en ferions un monarque mou, et manifestement, ce n’est pas le moment.

Lermin ne rit plus. Son père le brimait de nouveau. Il gronda, se rassembla en une petite masse compacte. Il voulait attaquer son père, le brûler, lui faire mal. Il en avait assez d’être considéré comme tel. Il voulut sortir du foyer, mais n’y parvint pas. Les bûches étaient presque consumées, le feu se mourait ; la fumée n’était plus que quelques filaments. Lermin devint froid, acide. Il se rapetissa tellement qu’il se sentait disparaître. Il tenta de souffler sur quelques braises, mais plus il se concentrait sur elles, plus elles se ternissaient, étouffées par sa propre présence. Lermin suffoquait. Il hurla dans un dernier souffle :

— Je ne veux pas disparaître !

Il se réveilla en sursaut. Il était allongé près du foyer éteint ; tout le monde dormait. Aély lui souffla depuis sa couche : — Chut, ce n’était qu’un cauchemar, rendors-toi…

Lermin replongea aussitôt dans un sommeil sans rêves.

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