L’amarre de pierre

7 minutes de lecture

Le roi entra dans la chambre d’Erloa. Elle était dans son lit et ne l’avait pas quitté depuis qu’on lui avait appris son départ pour Guerlon. Elle le fixait d’un œil boudeur et têtu. Il soupira. Il connaissait suffisamment sa fille pour savoir qu’elle était trop déterminée et qu’elle ne serait sûrement pas un cadeau pour son futur époux. Cela le rassurait également : elle resterait une bonne alliée pour Chandelon, même à Guerlon.

D’autre part, le roi était très partagé. Il était au courant de l’inimitié qui régnait entre Tiboin et sa fille ; il avait appris les exploits d’Erloa auprès de Tiboin par l’un de ses conseillers et en avait ri. Il aimait son caractère trempé et l’estimait bien plus apte à prendre les rênes de Chandelon que son fils. Mais telle était la réalité de la vie : les filles s’en vont fonder leur foyer ailleurs, apportant la paix et le commerce à un royaume, tandis que les fils règnent et épousent une princesse d’ailleurs pour les mêmes raisons.

Cependant, marier sa fille à un prince pour conclure une alliance était une chose ; la livrer à un monde incertain pour tenter, vaille que vaille, de tenir Chandelon à ses amarres en était une autre, bien plus périlleuse et aléatoire.

Il s’assit à côté de son lit. Il voulut prendre sa main, mais Erloa croisa les bras et serra les lèvres.

— Erloa, ce que je vais te demander n’est pas facile, dit-il doucement. Ce n’est pas de poursuivre ta scolarité ailleurs, c’est bien plus que ça. C’est sauver Chandelon de la déportation.

Erloa fronça les sourcils, tout à coup déstabilisée par cette approche. Nilakin profita de son désarroi pour continuer :

— Lermin et toi, vous avez observé les îles qui dérivaient devant nos côtes. J’ai appris quel était leur but et la raison de cette manœuvre. Quand une île perd son cœur, ses habitants ne se sentent plus en sécurité sur son sol. Ils ne comprennent pas pourquoi ils éprouvent un sentiment d’abandon si puissant et ils recherchent par tous les moyens à retrouver le sens de leur existence. Ils aspirent à un monde nouveau, plein de promesses. L’île, elle, ne peut se défaire de son cœur ; elle le suivra coûte que coûte. Elle sortira ses racines de la mer pour rejoindre ce cœur qui la fait vivre.

— Pourquoi le cœur est-il séparé de son île ? demanda Erloa, dont l’humeur n’était plus à la bouderie, mais à la curiosité.

— Parce que le roi Crabaude le leur vole. Il est en train de s’approprier tous les cœurs des îles avoisinantes. Son île devient gigantesque ; il paraît qu’on ne peut plus en faire le tour. Mais le pire dans tout cela, c’est qu’une fois les deux territoires liés, Crabaude réduit les peuples en esclavage.

— Comment se font-ils voler leur cœur ?

— Je ne sais pas. Sans doute par inattention ou par naïveté.

— Et le cœur de Chandelon est-il bien caché ?

— On ne peut mieux. Normalement, cela devrait suffire.

— Alors, en quoi est-ce que j’interviens dans votre quête ?

Le roi détacha de sa ceinture une petite bourse dans laquelle se trouvait un gros caillou. Il le donna à Erloa. Celle-ci l’observa d’un œil sceptique.

— C’est un morceau de la Colline. Je voudrais que tu l’emportes avec toi. D’après Barden et Aély, c’est en conservant un peu de terre de chez nous sur une autre île que nous pouvons retenir Chandelon à ses amarres.

— Je ne comprends pas.

— Quand un bateau s’arrête en mer, il plante son ancre verticalement dans l’eau. Il se peut que, malgré tout, le navire dérive et que la corde qui le retient cède. Pour contrer cette possibilité, les marins avertis attachent le bâtiment à plusieurs amarres. Tu es d’accord ?

Erloa acquiesça d’un mouvement de tête.

— C’est le même procédé avec ce caillou. La princesse Elasie de l’île de Klune s’est mariée il y a six mois en emportant avec elle un peu de Klune dans son nouveau royaume, Masdan. Elle a réussi à arrêter la progression de Klune vers Hennacor, et Masdan a été également préservée. Il en a été de même avec la princesse Ove, à Goone.

Le roi laissa sa fille réfléchir à la question. Il pouvait voir les rouages de son esprit se mettre en marche. Tout en caressant le caillou, elle évaluait l’entreprise.

— Donc, vous pensez que si je me marie maintenant avec ce petit prétentieux de Tiboin, j’évite aux deux îles une déportation certaine ?

— Ne parle pas de ton futur époux de cette manière. Tiboin est très attaché à son île, et c’est donc une bonne chose pour toi, car il restera fidèle à ses engagements. Il a envoyé un messager afin d’avancer le mariage pour cette raison. Il ne connaît pas la force qui nous retient à l’amarre, et je te prie de ne jamais le lui révéler. Il sait que Chandelon est forte et il demande un peu de cette force comme dot afin de préserver Guerlon. Es-tu d’accord pour cette mission ?

— Cela ne me laisse guère le choix !

— Je suis heureux que tu prennes ainsi tes responsabilités, répondit Nilakin sur un ton entendu. D’autre part, pour que cette technique puisse avoir de l’effet, il est impératif que seules les princesses qui la pratiquent soient au courant. Personne ne doit connaître l’existence du caillou de la Colline.

— Comment le savez-vous, si cette méthode est secrète ?

— Des envoyés de ces îles sont venus consulter notre Colline.

Erloa hocha longuement la tête. Nilakin était certes soulagé d’avoir pu faire passer le message, mais il connaissait suffisamment sa fille pour savoir qu’elle y mettrait des conditions, dont l’une serait probablement la présence de Lermin à son mariage. Et de cela, il ne pouvait en être question. Il tapota la cuisse de sa fille et se leva avant qu’elle ne puisse réagir.

— Allez, hop ! Debout. Tu dois préparer ton départ.

Il traversa la chambre à grandes enjambées et fut sur le point d’ouvrir la porte lorsqu’il entendit le redoutable :

— Père !

Il se retourna bien malgré lui.

— Où est Lermin ?

— Eh bien, tu le sais, il a commencé sa formation !

— Sera-t-il là à mes noces ?

— Non, tu te marieras à Guerlon.

— Je devais me marier ici, puis prendre le bateau !

— Oui, mais il a été décidé avec Qalor que le mariage aurait lieu à Guerlon, ainsi que les coutumes de leur pays le veulent. Par contre, rassure-toi, tu ne seras pas seule. Ta mère et moi serons avec toi, et une grande partie de la cour nous accompagnera. Mais ton frère doit rester sur l’île.

La famille royale ne se déplaçait jamais au complet. Un membre devait impérativement rester à Chandelon au cas où le bateau ferait naufrage. Erloa le savait, mais elle aurait bien troqué la présence de son père contre celle de son frère. Ce qu’elle ne pouvait avouer à Nilakin. Elle laissa donc Lermin de côté ; elle demanderait plutôt à sa mère, plus tard.

— Quels seront mes gens ?

— Tu peux choisir trois femmes parmi celles de la cour pour rester avec toi. Je te prie de prendre celles qui n’ont pas de famille, ce sera plus facile pour elles.

— Et parmi celles qui sont assez laides pour que Tiboin ne les culbute pas ! grommela-t-elle.

— Ne vois pas Tiboin comme un mauvais garçon. Vous étiez tous les deux des enfants ; il a dû recevoir la formation d’un roi qui le rendra plus acceptable.

— On verra, maugréa Erloa entre ses dents. La réputation du prince a largement dépassé les mers à ce propos. Je voudrais que Suajo m’accompagne, dit-elle.

— Le maître d’armes ?

— Oui.

— Qalor ne veut pas qu’il y ait d’hommes avec toi.

— Père, si jamais la technique du caillou ne marche pas, je veux pouvoir rentrer à Chandelon si Guerlon largue les amarres.

— Mais bien entendu !

— J’aurai donc besoin d’un homme qui ne soit pas Tiboin à mes côtés. Suajo est le seul qui puisse m’aider à m’enfuir.

Le large soupir de résignation que poussa Nilakin fit sourire Erloa. Elle aurait gain de cause sur ce point. Cependant, Nilakin répondit :

— Père, Suajo est plus vieux que vous. Que craint-il donc ?

— À Guerlon, les jeunes filles sont obligées d’épouser celui qu’on leur présente, qu’il ait vingt ou cinquante ans. Il a peur qu’un homme tombe amoureux d’une jeune fille de Guerlon.

— Ça, vous savez bien que ce ne sera pas le cas !

— Et ça ne va pas dans le sens de la faveur que tu demandes, répondit malgré lui Nilakin. Les Guerlonnais considèrent que les hommes qui préfèrent d’autres hommes sont pervers. S’ils sont remarqués, ils sont incarcérés dans une partie de l’île qui leur est réservée.

— Mais dans quel monde me larguez-vous, père ? s’écria Erloa. Cette cour est assez dépravée pour admettre que les hommes couchent avec n’importe quelle gamine, mais quand il s’agit d’un homme, c’est une honte ? Je ne comprends pas leur logique !

Nilakin sentait que le terrain était glissant. Erloa était d’une obstination qui pouvait parfois être exaspérante. Si elle approfondissait la question, ou qu’elle opposait un autre refus, elle risquait de demander à son père de renoncer à ce mariage pour en conclure un avec n’importe quelle autre île en danger. Celle de sa mère, par exemple. Et Nilakin n’aurait pas beaucoup d’arguments pour contrer cette possibilité, parce qu’à Chandelon, la jeune fille avait son mot à dire, ce qui était loin d’être le cas à Guerlon. Or, Guerlon était la pointe de mire du roi Crabaude.

— Je vais y réfléchir, murmura Nilakin. Mais de toute façon, il faut que Suajo soit d’accord et qu’il connaisse les risques qu’il court.

— Bien sûr, répondit Erloa.

Annotations

Vous aimez lire Yaël Hove ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0