L’Exil d’Erloa
Erloa se tenait à la proue du bateau qui l’arrachait à son pays. Elle avait le cœur lourd, surtout parce qu’elle n’avait pas pu voir Lermin avant son départ. Elle n’avait eu aucune nouvelle de lui, pas même un simple mot pour lui donner sa bénédiction. Cela ne lui ressemblait pas. Calrice avait pourtant affirmé avoir glissé un message dans sa ceinture. Manifestement, Lermin ne l’avait pas trouvé, n’avait pas jugé nécessaire de la contacter, n’avait pas compris le message, ou bien on lui avait dérobé la ceinture. Erloa se demandait s’il savait qu’elle partait définitivement. Vraisemblablement, non. Il était impossible qu’il n’ait pas réagi si tel avait été le cas.
Elle ne comprenait pas pourquoi on leur avait refusé cette ultime rencontre. Éleuria n’avait pas été très claire à ce sujet, laissant planer un flou artistique qui ne lui ressemblait pas non plus. Cela avait profondément attristé Erloa.
D’après Calrice, une fois arrivée à Guerlon, il lui suffirait de se placer devant le feu pour parler avec Lermin, à condition que celui-ci tienne la poupée en main et qu’elle-même conserve le jupon de la poupée entre ses doigts. Ainsi, elle avait fait des pieds et des mains pour que cette fameuse poupée parvienne à Lermin.
Ni Nilakin ni Éleuria n’avaient compris cet enfantillage et l’avaient rejeté d’un revers de main. Erloa avait alors confié la poupée à Calrice, qui lui avait promis de la lui faire parvenir dès qu’elle le reverrait. Cependant, elle avait prévenu la jeune fille que cela pourrait prendre quelques cycles, voire une année entière. C’était le seul espoir d’Erloa. Elle ne savait pas encore comment elle s’y prendrait, mais elle arriverait à lui parler.
Elle broya du noir pendant tout le cycle de traversée. Éleuria tenta de la distraire, Nilakin de la raisonner ; rien ni personne ne parvint à faire naître un sourire sur son visage.
Ils approchaient du terme de leur périple. Le lendemain, ils accosteraient à Guerlonville. La terre était en vue. Il fallait se préparer.
Nilakin réunit sur le pont l’ensemble de l’équipage ainsi que toute la cour qui les avait accompagnés. Il demanda à Saleïs de donner une leçon sur la bienséance et les coutumes de l’île.
Saleïs était le diplomate du royaume. Frère de Nilakin, il était l’un des Pères de la nation, patriarche de la sagesse et de la mesure. Son territoire, la Salèse, était entouré d’une vaste forêt obscure et épineuse. Une fois celle-ci franchie, on découvrait des pâturages soignés, des fermes chaulées de blanc cassé et des seigneurs vivant dans une quiétude presque légendaire. Son château était petit, simple, blanc à l’extérieur comme à l’intérieur. Il avait un fils, Bélaric, et trois filles. Les sages avaient refusé que Bélaric succède à son père et avaient nommé la plus jeune des filles, Phisaé, à ce poste. Bélaric en avait été furieux, mais Saleïs avait accepté la décision avec évidence : son rejeton était bien trop belliqueux et coureur de jupons pour incarner l’esprit du patriarcat.
Sur-le-champ, Saleïs attendit que tout le monde se taise pour commencer. Erloa l’observa patienter jusqu’à ce que le silence se fasse. C’était la patience incarnée. Son être respirait la quiétude : les traits réguliers de son visage faisaient de lui un bel homme, ses vêtements étaient simples et soignés. Les bras le long du corps, les jambes légèrement écartées, il fixait les plus bavards jusqu’à ce qu’ils captent son regard et se taisent, légèrement honteux de l’avoir fait attendre. Le silence enfin établi, il commença :
— Il y a trois dogmes principaux dont découlent une série de règles.
Tout d’abord, les hommes sont tout-puissants ; les femmes restent à l’état d’enfant jusqu’à leur mort. Cela sous-entend qu’un homme peut battre une femme, même si celle-ci n’est pas la sienne, s’il estime qu’elle lui a manqué de respect ou qu’elle a commis une faute. Les châtiments peuvent être physiques et publics, mais en aucun cas sexuels. Toutefois, s’il s’agit d’Erloa, aucun serviteur ne peut lui faire de mal, mais ils rangeront sa chambre – entendez par là qu’ils pourront fouiller ses affaires en toute impunité et, le cas échéant, apporter ce qui s’y cacherait à son mari, son père ou son beau-père.
Si un homme doit s’absenter, il confie son épouse à un autre homme. Celui-ci devient alors son tuteur et aura les mêmes droits que si c’était sa propre femme.
— Il pourra avoir des relations avec elle ? intervint une femme avec une pointe d’effroi.
— Oui, si le mari le lui autorise. Et si le mari meurt pendant son expédition, la femme devient automatiquement l’épouse de l’homme à qui on l’a confiée.
Les Chandelonnais poussèrent de hauts cris d’indignation. Saleïs écarta les doigts pour poursuivre :
— La femme ne peut pas se déplacer seule dans la contrée, sauf si elle y est obligée pour une raison vitale. L’unique atout de la gent féminine est qu’elle ne peut être mise à mort, puisqu’elle n’est jamais responsable de ses actes.
— Et si elle commet un crime ? demanda Suajo.
— Exactement comme chez nous pour un enfant : son père, ou dans ce cas son mari, sera reconnu coupable si le crime est considéré comme un meurtre. Le mari sera envoyé aux galères du roi, voire pendu.
— Deuxième dogme : les déplacements. Toute terre a son propriétaire, excepté les chemins et les cours d’eau. Si, pour une raison ou une autre, vous devez vous rendre quelque part, il vous est interdit de traverser un champ, une prairie ou même une lande sans en demander la permission au propriétaire, à savoir le comte de la région. Celui-ci vous remettra un médaillon que vous devrez porter autour du cou. Si vous n’en disposez pas, vous serez passible d’une lourde peine de travaux dans le comté. Vous obtiendrez ce sauf-conduit en vous adressant au comte ou à l’un de ses métayers. Ce sont d’ailleurs eux qui vous dénonceront à leur supérieur. Si vous vous trouvez dans la maison d’un paysan sans sa permission, le paysan et vous risquez la même peine que si vous étiez dans un champ.
— Mais comment arriver chez le comte si on n’a pas encore ce laissez-passer ? demanda encore Suajo.
— On ne quitte pas les chemins, ou on marche les pieds dans l’eau !
Troisième dogme : le sexe. Tout homme peut abuser d’une femme si celle-ci n’est pas mariée, si elle a ses règles et si elle a plus de quinze ans. C’est la raison pour laquelle vous en trouverez peu qui ne soient pas mariées au-delà de cet âge. Aucun homme ne peut coucher avec un autre homme. C’est la peine de mort.
Tout le monde se tourna vers Suajo. Celui-ci sourit en prenant Laanne, la femme de chambre d’Erloa, par l’épaule :
— Pourquoi me regardez-vous ? Voici ma femme !
— Oui, insista Nilakin, Suajo et Laanne sont mariés. Ne l’oubliez pas. Si une femme est surprise en flagrant délit d’adultère, le mari peut la sanctionner comme il l’entend : en général, ce sont des coups de fouet publics, une journée de nudité dans le château et, uniquement en cas de récidive, le mari peut lui faire tatouer un chien sur la main ou sur le visage. La femme sera alors considérée comme une prostituée et tous les hommes pourront en disposer, pour autant qu’ils paient le mari. Pour l’homme surpris en adultère, la peine est plus lourde : il sera émasculé avant d’être pendu par les pieds.
— Et s’il s’agit d’un viol ? intervint Erloa.
— Le viol n’est pas reconnu.
Erloa n’écoutait plus vraiment ; toutes ces règles lui donnaient mal au ventre. Elle avait l’impression d’être vendue à un pays barbare. Elle descendit dans sa cabine, prit un quart de barre de chaquila qu’elle fit fondre dans une cuillère sur la flamme de sa bougie, puis se coucha. Elle possédait une sacoche pleine de chaquila, une belle réserve qui pourrait durer trois mois si elle en prenait un morceau tous les trois jours. Un bateau lui enverrait la réserve suivante dans trois mois. Cela faisait partie des conditions qu’elle avait imposées pour quitter Chandelon. Sa mère en avait souri et avait accepté de bon cœur.
Le lendemain à l’aube, Laanne, sa femme de chambre, l’habilla. Elle refusa le maquillage d’un geste énervé. Elle savait que les femmes de Guerlon se maquillaient à outrance ; elle voulait affirmer son origine par ce manque de fard. Son teint hâlé, ses yeux clairs et ses cheveux bouclés dénoteraient avec ceux de ce peuple qu’elle jugeait sauvage. Elle resterait Chandelonnaise.
Elle avait d’ailleurs choisi sa robe selon ses goûts et non selon ceux de cette île. Elle se vêtit d’un petit boléro bleu nuit dont les manches courtes étaient brodées d’un fin liséré d’or. Il était attaché dans son dos par un lacet passant d’une omoplate à l’autre, laissant découvrir une partie de son dos. Une large et longue étole dans les tons bleus, brodée d’or, était harmonieusement drapée autour de sa taille, formant une jupe longue, et se terminait par un jeté sur l’épaule gauche. Deux pinces d’or, dont le motif reprenait les symboles de Chandelon, retenaient sa longue chevelure de jais dans son dos.
Elle aurait froid. Elle le savait, mais il était de coutume que le prince la recouvre d’une cape dès qu’elle aurait franchi le seuil de Guerlon. Elle souffla deux ou trois fois en entendant le bateau s’amarrer au quai. À elle de jouer. Nilakin vint la chercher. Lui aussi était vêtu de ses plus beaux atours. Sa tunique blanche, réservée au monarque, était également brodée d’or ; son pantalon était composé des sept bandeaux tissés dans chacun des duchés de Chandelon.
— Par tous les Dieux, que tu es belle ! lui dit-il.
— Vous n’êtes pas mal non plus, pour un homme de votre âge, répliqua Erloa.
Nilakin rit et l’embrassa sur le front.
— Je suis fier de toi, lui murmura-t-il en lui proposant son bras.
Erloa arriva sur le pont du bateau. La cour l’attendait en haie d’honneur, chacun dans ses plus beaux atours. Erloa s’arrêta et les salua d’un petit sourire timide.
— Si vous êtes aussi élégants maintenant, qu’est-ce que ce sera le jour de mon mariage ! dit-elle.
Les gens rirent gentiment. Nilakin posa sa main sur celle de sa fille, qui s’était accrochée nerveusement à son bras. Il était fier, ému et inquiet. Éleuria, derrière eux, tenait le bras de Saleïs, le frère du roi.
Erloa se tourna ensuite vers la passerelle. Elle découvrit la foule et crispa sa main sur le bras de son père. Celui-ci tapota dessus et lui chuchota :
— Courage, ils ne vont pas te manger.
— En tout cas, pas tout de suite, répondit Erloa avec un demi-sourire.
Le roi lui sourit.
— Garde ton sens de l’humour et sois prévenante envers chacun d’eux. Tu verras, tu seras adorée !
La passerelle fut posée. Erloa descendit du bateau. La foule hurlait de joie. Devant elle, le prince Tiboin tenait une cape bleue pervenche sur son bras. Il fixait sa promise, éberlué. Elle était loin d’être la petite pimbêche qui lui avait fait ce joli pied de nez lors des présentations et fiançailles. Certes, elle n’était pas bien grande, mais sa tenue et sa prestance en faisaient une grande dame.
Erloa, elle, avait quitté un garçon boutonneux et pédant avec trois poils au menton ; l’homme qui se présentait devant elle avait la peau lisse et la barbe drue. Son immobilisme, sa bouche entrouverte le rendaient un peu gauche. Elle afficha un petit sourire ironique. Il en rougit. Il n’arrivait pas à faire un pas vers elle et manquait ainsi de la moindre courtoisie. Son père, le roi Qalor, le poussa discrètement dans le dos. Il se reprit, dégrafa sa cape et, d’un large geste, la déposa sur le sol. Il y posa un genou et salua sa fiancée. La foule se tut pour l’entendre :
— Princesse Erloa, soyez la bienvenue sur votre île, dans votre nation, dans votre famille.
Il se releva, baisa la main de la princesse et la revêtit de la cape qu’il tenait sous son bras.
— Par cette cape, je vous honore de ma bienveillance et de ma protection.
Erloa fut également surprise par le poids de la cape. Elle n’en avait jamais vu d’aussi lourde. Chez elle, les femmes ne se couvraient, lors des petites fraîcheurs du matin ou du soir, que d’un châle qui servait de couverture au lit conjugal la nuit. Cette cape, tissée très serré et feutrée, était à coup sûr très chaude, ce qui ne déplut pas à Erloa, car le vent qui battait les flancs des voiles était frigorifique.
— Je vous en remercie, murmura Erloa, très impressionnée par le protocole et l’accueil qu’on lui réservait.
Tiboin fit un pas sur le côté et se tint droit devant Nilakin. Il le salua d’une large inclinaison.
— Sire, je vous présente mes hommages. Je me tiens devant vous afin de vous demander la main de votre fille.
Nilakin fut légèrement étonné que cette annonce officielle arrive si tôt. Il leva un sourcil, puis se reprit en proclamant :
— Prince Tiboin, je vous donne ma fille en toute confiance, car entre vos mains, celles de votre famille et celles de votre peuple, je sais qu’elle sera en sécurité.
— Je vous en remercie. Dans ce cas, nous nous marierons demain.
La foule applaudit à tout rompre.
Le prince s’inclina à nouveau. Il s’écarta d’un pas et laissa le passage au roi et à sa fille. Ceux-ci furent ensuite accueillis par Qalor et son épouse, la jeune Rilanna, tandis que Tiboin présentait ses hommages à la reine Éleuria et à Saleïs.
Rilanna était la quatrième femme de Qalor. Le roi avait été veuf trois fois. Qalor perdit sa première épouse à la naissance de Tiboin. Il épousa très vite une seconde femme, qui mourut, on ne sait trop comment, un été plus tard. La troisième se tua lors d’une chute de cheval. La quatrième était cette très belle jeune femme dont le teint pâle, la grandeur et la finesse dénotaient avec le roi Qalor, plutôt rondouillard et rougeaud. Il avait eu une maladie qui déformait ses jambes au point de les arquer et de le faire marcher difficilement. Rilanna était silencieuse et réservée. Elle salua Nilakin et sa fille d’une petite révérence.
Le cortège se dirigea vers le sommet d’une colline où tout voyageur devait offrir au dieu de Guerlon, l’Unique, un remerciement pour la bonne traversée. Erloa avait apporté à cet effet une corbeille de fruits de son pays.
Ils évoluèrent ensuite vers le château. Qalor et Rilanna ouvraient la marche. Depuis les étages des maisons, les habitants lançaient des pétales de fleurs à leur passage. Erloa souriait aux gens, s’arrêtant de temps en temps pour caresser la main d’un enfant et transmettre un mot gentil dans un mauvais guerlonnois. Le peuple en était flatté, ému et déjà amoureux de cette jolie « petite » princesse. Erloa était frappée par la grande taille de la population. Dans son île, elle avait une taille moyenne ; ici, elle était franchement petite. Elle en rit avec certains. Elle percevait pertinemment l’agacement de Qalor et celui du prétendant dans sa manière d’agir. Mais à Chandelon, les quelques fois où son père avait été accueilli par son peuple, il en avait fait autant. Elle savait que c’était ainsi qu’on gagnait la confiance et la dévotion des gens dont on avait la charge.
Ils arrivèrent enfin au château. On la conduisit à ses appartements où ses bagages avaient déjà été déposés. Elle se coucha sur le lit, épuisée. Son père et Saleïs entrèrent dans sa chambre.
— Bravo, ma fille ! Voici une première étape de terminée et tu t’en es très bien tirée !
— Ce n’était pas la plus difficile, répondit-elle.
— Ce n’était pas la plus simple non plus. Ce soir, nous avons un banquet où l’on nous présentera à la cour. Ce sera plus facile, tu connais déjà cela.
— Et tu ne commettras plus d’impair, ajouta Saleïs.
— Qu’ai-je donc fait comme bourde ? demanda Erloa, tout à coup inquiète.
— Aucune ! répondit Nilakin. Tu as salué le peuple et cela a légèrement indisposé Qalor et son fils. Pour ma part, tu as bien fait ; c’est le seul moment où tu pouvais le faire. Demain, tu iras en carrosse chercher la bénédiction de la mère du roi, qui se trouve dans un couvent sur la montagne. Ensuite, tu iras, toujours en voiture, dans leur temple où le mariage sera célébré.
— Après les trois jours de fête, tu partiras avec ton époux recevoir l’approbation du peuple dans toutes les villes du pays.
— Je sais, répondit Erloa avec une pointe d’agacement, et ce ne sera même pas à cheval !
Nilakin rit à gorge déployée tandis que Saleïs restait plus réservé.
— Ma nièce, il faut que je te prévienne de certaines coutumes de cette île.
— Oncle, vous me les avez bassinées durant toute la traversée. Avez-vous vraiment quelque chose à ajouter ? répliqua-t-elle, fatiguée.
Saleïs hésitait. En bon diplomate, il tournait autour du pot. Erloa l’encouragea à continuer d’un petit mouvement de main. Il la fixa et dit :
— Tu as remarqué la tenue des femmes, n’est-ce pas ? Il n’est pas aisé pour elles de monter à cheval.
— Ne vous inquiétez pas, je ne mettrai pas non plus cette robe-ci pour faire de l’équitation !
— Elles n’ont pas d’autres garde-robes…
Erloa fronça les sourcils et fixa son oncle.
— Vous êtes en train de me dire que les femmes d’ici ne montent pas à cheval ?
— Eh bien… Oui.
— Ça va changer ! s’emporta la princesse. N’imaginez pas un instant que je vais arrêter l’équitation pour si peu. D’ailleurs, ce n’était pas dans le contrat. Lorsque vous m’avez présenté Tiboin, il y a cinq ans, vous me l’avez décrit comme un homme actif qui aimait monter à cheval et s’adonnait aux exercices physiques.
— Je n’ai pas menti ! s’écria Saleïs.
— Lorsque vous m’avez dépeinte à lui, avez-vous dit la même chose ?
Saleïs soupira. Certes, il avait quelque peu édulcoré le portrait de la princesse, mais, après tout, ce n’était qu’une enfant à l’époque. Elle le fixait avec des éclairs dans les yeux. Oh, comme il plaignait le prince de l’avoir comme épouse !
— Il n’a pas été nécessaire de parler de toi…
— Pourquoi ? Je ne suis qu’une monnaie d’échange ? Un morceau de viande ?
Saleïs écarquilla les sourcils devant la fureur de sa nièce. Au fond de lui, il la comprenait fort bien. Elle avait entièrement raison : elle n’était qu’une marchandise. Il implora son frère du regard pour qu’il lui vienne en aide, mais Nilakin semblait s’amuser de la scène, comme d’habitude.
Saleïs trouvait que Nilakin était un peu trop mou dans l’éducation de ses enfants. Il les avait trop gâtés, ce qui avait fait de Lermin un pantouflard et d’Erloa une femme indépendante. Cependant, il était fasciné par la connivence entre le frère et la sœur. Ils avaient failli briser l’ensemble de son travail auprès de Qalor lors des présentations et fiançailles, ce qui l’avait déjà largement surpris. Le deuxième soir, quand il avait eu vent de la réponse de Tiboin à l’épée en chaquila, il avait craint le pire. Il avait suivi la riposte avec les pires appréhensions, mais tout cela était passé sous silence, comme si les belligérants savaient qu’il ne fallait pas que cela s’ébruite. Il savait donc que Lermin et Erloa étaient redoutables une fois ensemble. C’est lui qui avait insisté pour que Lermin ne fasse pas partie du voyage, afin qu’il n’y ait aucune connivence de sabotage. D’autre part, cette jeune femme devant lui était déjà la coqueluche de l’île, rien que parce qu’elle avait tendu sa main à son nouveau peuple.
— Non, Erloa, dit-il calmement. Ne t’emporte pas de la sorte, je te prie. Sa Majesté a raison : saluer la population était une bonne chose, même si cela a indisposé nos hôtes. Tu es la meilleure ambassadrice de notre nation. Cependant, je te rappelle que tu feras partie de leur famille et que tu devras donc suivre les consignes que te donnera ton mari. Mais je suis certain que tu trouveras ta place.
— Et des promenades à cheval ! intervint enfin Nilakin. Seulement, si tu veux continuer, à long terme, à galoper dans la campagne, ne te mets pas tout de suite toute la cour à dos. Use d’un peu de diplomatie pour pouvoir mieux les manœuvrer.
— Comptez sur moi ! rétorqua Erloa avec un sourire carnassier. On les aura !
Pour la soirée, elle avait choisi une étole droite dans les tons vert pâle, brodée de bleu et d’or, avec un boléro assorti. Elle aimait bien cette tenue ; elle trouvait que ses yeux verts ressortaient bien. Nilakin, Éleuria et Saleïs vinrent la rejoindre pour descendre ensemble dans la salle du banquet.
— Ah non ! s’exclama Saleïs, ça, tu ne peux vraiment pas le porter !
— Pourquoi ? demanda Erloa, un peu déçue.
— Parce qu’on voit ton nombril.
— Où est le souci ? dit-elle en fixant le petit diamant qui y était accroché.
— Ici, ce sont les femmes de mauvaise vie qui montrent leur nombril. Excuse-moi, Erloa, mais garde ce sari pour une autre fois, quand tu seras véritablement dans les meubles et que tes excentricités seront admises.
Nilakin et Éleuria approuvèrent d’un hochement de tête. Erloa bomba le front et répondit :
— Ce n’est pas une excentricité ! C’est mon habit. N’imaginez pas un instant que je vais renier ma patrie pour si peu ! Et d’ailleurs, je n’ai que des saris !
— Il faut que ton étole soit plus longue pour qu’elle couvre au moins une de tes épaules et ton dos. Tu ne te rends pas compte que cet après-midi déjà, la vue de tes omoplates a fait les gorges chaudes de certaines personnes malveillantes. Heureusement que la cape les a cachées tout le long du trajet, tu aurais choqué le peuple.
— Je n’ai qu’à remettre la cape, dans ce cas !
— Et tu aurais bien trop chaud ! Ils ont fait un grand feu dans la cheminée et la salle est à son comble.
Saleïs réfléchit pendant quelques instants, puis dit :
— Je reviens d’ici peu.
Et il quitta la chambre au pas de course. Nilakin se posta vers la fenêtre. C’était sa manière à lui de méditer ; il avait toujours besoin de regarder vers le large. Il pensait à ces îles baladeuses qui lui nouaient le ventre. Saleïs lui avait rapporté des nouvelles affolantes sur la situation. Le diplomate était loin d’en rire, comme il s’était esclaffé la première fois que Nilakin en avait parlé. « Pourvu que ce caillou soit suffisant », se répétait-il sans cesse. Pour cela, il fallait que ce mariage soit harmonieux, que ce couple soit solide, afin qu’Erloa accueille avec simplicité les nouvelles coutumes qui lui seront soumises et que le prince accepte avec bienveillance les « extravagances » de sa femme. Il était d’accord avec sa fille : ce n’était pas des excentricités, mais sa vie, sa culture, ses coutumes.
Éleuria s’assit sur le coffre en attendant son beau-frère. Elle regarda sa fille avec une pointe de tendresse. Erloa se rongeait les ongles. Elle était anxieuse, comme elle l’avait été lors de son mariage.
— Erloa, tes ongles ! la sermonna-t-elle à mi-voix.
Erloa lui grimaça un sourire mal assuré.
— N’aie pas peur, ma chérie. Ça va bien se passer.
— C’est un pays de barbares, mère, dit Erloa. J’ai dû tempêter pour avoir une bassine d’eau pour me laver.
— Ils doivent se dire la même chose de nous qui marchons pieds nus, répondit la reine en regardant ses pieds sertis dans des sandales. Par Paale, que j’ai mal aux pieds !
— Calrice m’a donné une pommade, vous en voulez ? proposa Erloa.
— Non, mes pieds ont tellement gonflé que je ne pourrais jamais reficeler mes chaussures !
— Personne n’est barbare, chacun a ses coutumes, intervint Nilakin. Ne l’oublie jamais.
— Ils mangent avec leurs doigts de la main droite ! argumenta Erloa. J’ai peur de me tromper : je suis gauchère, moi !
— Ne compare pas, tu serais mal partie. Accepte les usages tels qu’ils viennent.
Saleïs revint enfin avec trois femmes derrière lui. L’une d’elles avait les bras ployant sous les étoffes, la deuxième portait un corset et plusieurs robes, et la troisième était munie d’un petit coffre de bois qu’elle ouvrit aussitôt. Saleïs les présenta comme les couturières du château. La femme au coffre, une certaine Thacerine, était la principale. Elle avisa la princesse d’un œil expert et donna quelques ordres. Toutes s’activèrent sur-le-champ.
En très peu de temps, elles parvinrent à lui confectionner une robe à partir d’une autre.
De l’autre côté du château, le roi Qalor et son fils s’impatientaient de leur retard. Il avait appris par un serviteur le souci vestimentaire, ce qui avait amusé le roi d’une manière un peu méprisante. Ce mariage ne lui convenait qu’à moitié depuis qu’il avait reçu une proposition du roi Crabaude, bien plus intéressante. Mais il était déjà lié à Chandelon et avait dû, bien malgré lui, la refuser. Si un incident diplomatique était commis par cette petite peste, il était prêt à annuler l’ensemble des festivités et à se tourner définitivement vers Hennacor.
Le prince était sous le charme d’Erloa. Sur-le-champ, il bénissait Saleïs d’avoir eu le nez assez fin pour éviter le scandale de la tenue.
Le cor sonna. Le couple royal entra, impérial, bien plus majestueux que Qalor et sa femme. Cette fois, le roi donnait le bras à la reine, Saleïs à sa nièce. Très vite, Tiboin vint saluer la princesse et l’emmena, sous les yeux admiratifs de la foule, vers la place qui lui revenait.

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