Être Chandelon

9 minutes de lecture

« Chiffon… Pastel… rouge » : tels étaient les mots qu’il avait décryptés à l’intérieur de sa ceinture. Il se maudit de ne pas les avoir remarqués plus tôt, car il semblait qu’une partie du message se soit effacée au contact de sa peau durant le voyage qu’il avait fait avec son père. « Pastel Rouge » était une auberge de Pastel où Lermin se rendait fréquemment. C’était le lieu de rendez-vous de tous les marchands de mer et de terre, et l’ambiance y était toujours assurée. Il avait été surpris que Calrice lui propose ce lieu ; Erloa n’y allait jamais, ce n’était pas un endroit pour une princesse. Lermin se demandait si elle comptait fausser compagnie pour se réfugier là-bas ou si elle y laisserait simplement un message.

« Chiffon… Pastel… rouge ». Lermin avait été extrêmement heureux de voir que sa sœur, via Calrice, ne l’avait pas abandonné. Pour fouiller sa ceinture devant les deux sages, toujours à l’affut du moindre de ses gestes, il avait dû ruser.

Aély lui avait demandé d’aider Barden à déplacer le coffre, car si on ne le bougeait pas chaque soir, l’herbe qu’il écrasait finirait par mourir. Lermin l’avait soulevé ; il ne pesait presque rien. En le déposant à l’endroit indiqué, il avait hurlé de douleur, prétendant souffrir d’un mal de dos épouvantable. Il demanda alors l’autorisation de renouveler les simples dans ses poches en cueillant ce qu’il fallait sur « leur colline », tel qu’ils appelaient leur refuge. Soucieux, Barden avait froncé les sourcils. Au lieu de changer les herbes, il l’avait longuement massé et lui avait suggéré de le guérir complètement de ces douleurs par une petite manipulation au niveau de ses vertèbres lombaires.

Lermin avait accepté. Après tout, s’il se débarrassait une fois pour toutes de ces dorsalgies, ce serait déjà un grand pas vers son indépendance. Aély et Barden s’y étaient mis à deux. Lermin avait hurlé ; il était resté terrassé, froid et transpirant pendant de longues minutes, allongé sur le dos au milieu de la colline en soufflant comme un âne.

Aély l’avait couvert d’un châle et lui avait proposé d’appliquer quelques herbes pour soulager la douleur. Il avait décliné l’invitation mais avait pris les remèdes pour les glisser dans les poches intérieures de sa ceinture, sous les yeux compatissants des deux sages.

C’est donc perclus d’élancements qu’il avait découvert « chiffon » sur l’une des poches, « Pastel » sur une autre et « rouge » sur une troisième. Certes, il manquait quelques mots – cela devait être un moment de la journée ou une chambre particulière – mais cela ne l’agitait pas : il avait l’essentiel. Il en avait ri ; les « perruches » avaient cru qu’il pleurait et Aély l’avait doucement bercé comme un gamin. Il s’était laissé faire, même si les bras de la vieille femme étaient bien trop courts pour sa carrure et pour son poids.

« Chiffon… Pastel… rouge ». Facile à dire. Depuis qu’il avait lu ces mots, Lermin avait tout essayé pour faire fléchir la volonté des sages et obtenir une dernière nuit chez lui. Rien n’y fit.

Cela faisait une bonne dizaine de jours qu’il vivait avec eux. Les tâches de Lermin n’étaient pas bien lourdes : il devait s’occuper de la colline comme une véritable ménagère. Aély le grondait parfois parce qu’il n’avait pas rangé tel objet ou laissait traîner un châle à terre, tandis que Barden le tançait en disant qu’il avait encore vu quelques herbes folles à Salèse et que c’était inadmissible. C’était tout ce qu’il avait appris de ses deux précepteurs, excepté la douceur, le calme et… le respect.

C’était cela qu’ils avaient inculqué. Il ne savait pas que cela pouvait exister dans cette contrée. À Pastel, au château, son père le malmenait verbalement et le traitait comme un moins que rien. Sa mère, en riant de certaines réparties de son époux, ajoutait une couche d’agressivité et mettait surtout l’ensemble de la cour au diapason. Il n’était pas rare qu’il soit le dindon d’une farce lors d’un banquet ou d’une séance publique. C’était sûrement pour cette raison que le comte de Sendres avait tenté de le « mouiller » avec son conduit extraordinaire.

Ici, non. Il n’y avait rien de tout cela. Lermin sentait la paix l’envahir et cela lui faisait du bien.

Malgré tout, le temps lui paraissait bien long. Bientôt, Erloa serait partie, et même dormir à Pastel Rouge ne servirait plus à rien.

Barden et Aély étaient également sur les dents. Ils se chamaillaient souvent, manifestement pas d’accord sur un point précis. Ce soir-là, l’ambiance était à son comble d’exaspération. Lermin en avait assez. Alors qu’ils se disputaient pour savoir qui des deux changerait le coffre avec lui, celui-ci cria :

— Paix, les perruches ! Je le déplacerai tout seul, ce fichu coffre.

Aély et Barden le dévisagèrent, un peu surpris.

— Tu nous as traités de perruches ? demanda Aély.

Lermin s’expliqua :

— Oui ! Vous êtes comme ces oiseaux qui sont inséparables et qui se disputent tout le temps. Puisqu’on m’oblige à vivre avec vous, ne pouvez-vous pas faire un effort pour que ce soit un peu plus supportable ? Votre attitude est exécrable !

Les vieillards se turent pendant quelques minutes, la mine déconfite. Barden prit la parole doucement :

— Excuse-nous. Nous avons de très mauvaises nouvelles.

— Erloa ? s’enquit directement Lermin.

— Mais non, voyons. Erloa est partie il y a une semaine, tout va bien de ce côté-là.

— Elle est partie ? demanda Lermin, tout à coup brisé.

— Oui. En quoi cela t’étonne ?

— En rien, murmura-t-il. Quelles sont les mauvaises nouvelles ?

Les vieux se regardèrent, jaugeant manifestement la confiance qu’ils pouvaient accorder à Lermin. Chaque matin, celui-ci s’apercevait qu’ils avaient migré vers un autre village de Chandelon. Une fois, ils se retrouvaient à Salèse, le lendemain dans le patriarcat de Thak ou encore à Cémane. Il ne comprenait pas comment ils voyageaient ; il n’y avait rien de bien cohérent. Lermin avait tenté de faire des calculs savants pour prévoir la prochaine halte, mais rien n’y fit. Cela ne semblait être que du hasard.

La patience était l’une des toutes grandes qualités du prince. Il se doutait qu’ils ne pouvaient pas le laisser sur la colline pendant des mois. Il tenta donc de jouer la carte de la confiance, et cela avait porté ses fruits. Depuis cinq jours, les sages lui faisaient faire de petites courses dans les villages proches de leur abri. Il revenait chaque fois de ses commissions en rapportant quelques nouvelles des cités traversées. Il espérait qu’un jour leur halte serait proche de Pastel et que, ce jour-là, il leur fausserait compagnie pour quelques heures afin d’aller à Pastel Rouge. Désormais, c’était obsolète. Il ne devait plus ruser, il devait juste subir.

Barden semblait croire à la confiance qu’ils pouvaient lui accorder, tandis qu’Aély en doutait. Lermin soupira. Il reprit plus calmement :

— Voilà dix jours que je traîne ici pour n’apprendre rien d’autre que quelles sont les meilleures réparties de l’un ou de l’autre. Combien de temps dois-je moisir pour que vous ayez la plus petite parcelle de confiance qui me permettrait d’avancer ?

— Mais nous te faisons confiance, tu fais déjà nos commissions ! rétorqua Barden. Tu es le prince le plus précoce de ceux qui sont passés par nos mains ; certains ont mis plus d’un mois à sortir de la colline.

— Et tu es aussi le plus intelligent, continua Aély d’un ton plus autoritaire. Donc, je ne pense pas que nous devions t’en dire davantage ; c’est à toi de découvrir ce que nous pouvons t’apporter.

Lermin était soufflé.

— Moi ? Je dois vous dire ce que vous pouvez m’apprendre ? Mais comment pourrais-je le percevoir en fauchant les mauvaises herbes ?

— Eh bien, suis de plus près nos conversations ! répliqua-t-elle.

— Et je deviens impoli, continua Lermin, sarcastique. Mais je peux l’être, très vieille chose : je peux te traiter de « caca d’éléphant » comme tu targes ton mari, ou de « pimbêche sifflante » comme il t’affuble ! C’est extrêmement intéressant et rempli de compassion. Si c’est ça que je dois apprendre, je connais déjà, j’avais un excellent maître. On peut passer à la leçon suivante !

Barden et Aély avaient baissé les yeux. Ils fixaient le feu, honteux et confus. Un temps coula dans un silence de plomb. Barden prit un bâton, plus pour se donner une contenance que pour alimenter le feu. Tout à coup, il parut extrêmement fatigué. Il releva les yeux sur le jeune prince et dit :

— Excuse-nous, Lermin. Nous savons que ton père n’a pas été tendre ; ce n’est pas la formation que nous devons te donner.

— Et c’est ?

— C’est être Chandelon, répondit Aély comme si on lui arrachait un secret d’État.

Lermin écarta les sourcils, complètement perplexe. « Être Chandelon », qu’est-ce que cela signifiait ? Il les fixa tour à tour, jaugeant lequel des deux pourrait lui en révéler davantage. Barden donna un coup de coude à sa compagne. Aély lui lança un regard torve et soupira bruyamment.

— Couche-toi là, près du feu ! lui imposa-t-elle.

Lermin obéit.

— Dis-moi ce que tu ressens, continua-t-elle sur un ton plus calme.

— Euh… pas grand-chose, c’est vaguement frais.

— Sois plus perspicace. Qu’est-ce que ta main droite perçoit ?

— De la chaleur, c’est elle qui est près du feu. Les cailloux sont chauds, relativement doux.

— Bien. La main gauche ?

— Plus froid. Il y a un peu moins de cailloux et la terre est vaguement humide.

— Ton dos ?

Elle passa ainsi en revue toutes les parties du corps. Lermin avait du mal à percevoir chaque membre individuellement. Quand elle l’autorisa à se relever, c’était pour se mettre debout devant elle. Il la dépassait d’une bonne tête et demie. Il la comparait à une petite araignée toute fripée ou à un vieux morceau d’écorce, suivant qu’elle était calme ou qu’elle se disputait avec Barden. Barden était très grand. Il avait une coudée de plus que Lermin, mais son corps noueux ne lui permettait guère plus de force que sa femme. Lermin avait toujours peur que l’un ou l’autre ne s’effondre devant lui.

Elle lui déclara :

— Quand tu es debout, tu dois percevoir tout autant d’éléments que lorsque ton corps est couché. Ferme les yeux et tente l’expérience.

Lermin obéit mais, très rapidement, son esprit se dissipa dans des réflexions bien plus terre-à-terre. Il avait un peu faim ; il ajouterait quelques branches de thym ou de laurier au lard et à la tranche de porc qu’il avait troqués pour un très bon prix au village qu’il avait traversé, et qui grillaient sur le feu. Tout à coup, Aély le poussa violemment ; il faillit tomber dans le feu. Il était très étonné de voir autant de force dans un si vieux morceau d’écorce.

— Eh ! s’écria-t-il, vous êtes folle ! J’aurais pu me brûler !

— Tu vois, tu n’arrives pas à te concentrer, répliqua-t-elle. Tu n’es qu’une brindille qui n’écoute ni le peuple ni la terre. C’est ça que tu dois apprendre.

— Ce n’est pas en restant debout les yeux fermés que je vais capter comment vit mon peuple !

Barden ricana dans son coin.

— Essaie de la bousculer, pour voir ! le défia-t-il.

— Mais non ! s’écria Lermin. Je ne veux pas lui faire de mal !

— Tu ne me feras pas mal ! rétorqua Aély. Je vais fermer les yeux et pousse-moi dans le sens que tu veux.

Lermin la bouscula d’abord doucement, puis plus fermement. Elle ne bougea pas d’un pouce. Elle était totalement détendue et pourtant aussi solide qu’un roc.

— C’est incroyable, dit-il. Comment faites-vous ?

— On verra ça demain. C’est assez pour aujourd’hui.

— Bien, lâcha Lermin à regret.

Il se tourna vers le foyer, prit la casserole et ajouta le thym avec une pointe de déception. Plus tard dans la soirée, il proposa de porter le coffre tout seul. Il voulait que la confiance soit absolue et rien de tel que d’être serviable pour arriver à bon port ! Lermin sourit. Il prit le coffre et le déposa contre l’aubépine.

— Le voilà au paradis, à Cémana, dit-il en plaisantant. Pourvu qu’on n’écrase pas Cémane !

Cela l’amusait que les sages, pas très sages, parlent de leur colline comme si c’était véritablement Chandelon. Les deux vieillards se couchèrent près du feu. Lermin les rejoignit, prit sa paillasse et s’endormit comme une masse. Il était très étonné, chaque matin, de dormir aussi bien alors qu’il faisait si peu d’exercice. À Pastel, s’il avait étudié toute la journée, il n’arrivait pas à s’assoupir parce qu’il pensait aux calculs non résolus ou à la frange d’histoire inachevée. Il devait avoir eu son temps de mouvements physiques pour avoir le sommeil tranquille.

Annotations

Vous aimez lire Yaël Hove ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0