La poule exotique

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Erloa était à la table d’écriture de la chambre qu’on lui avait allouée. Elle regardait par la fenêtre un paysage si différent de ceux de Chandelon. Ici, tout était vert, du vert tendre au vert d’eau, avec quelques notes de vert foncé. De plus, comme on était au printemps, et même s’il faisait froid, les arbres étaient tous en fleur. Cela donnait de petites touches multicolores absolument magnifiques. Elle adorait ces paysages ; elle ne s’en lassait pas.

Comme chaque jour, elle écrivait à son frère. Elle ne savait pas quand il recevrait ses missives, ni même si ses lettres lui parviendraient, mais cela l’aidait à faire le point sur sa journée, sur sa nouvelle vie.

Cette fois, les mots lui manquaient. Elle avait l’impression de se répéter, de faire un travail inutile. Ne devrait-elle pas tout simplement oublier Lermin, comme lui était en train de le faire ? Cela faisait plus de deux cycles qu’ils s’étaient vus et elle n’avait pas eu la moindre nouvelle de lui. Peut-être était-il furieux d’avoir été écarté, peut-être croyait-il que c’était elle qui l’avait empêché de venir à ses noces. Ou alors, peut-être était-il prisonnier, peut-être Chandelon était-il en train de dériver...

Peut-être, peut-être, peut-être. Rien que des « peut-être ».

Il ne fallait surtout pas perdre espoir. Ainsi, Erloa prenait le jupon de cette maudite poupée et se plantait devant le feu, chaque soir, quand Tiboin quittait sa chambre, espérant que Lermin la contacte. En vain. Sans doute ne savait-il pas qu’ils avaient la possibilité de communiquer par le feu, sans doute Calrice n’avait-elle pas encore eu l’occasion de donner la poupée à Lermin...

Sans doute, sans doute, sans doute, rien que des « sans doute ». Erloa était loin d’être patiente.

Elle remuait sa plume en hésitant à la tremper dans l’encrier. Elle n’avait plus grand-chose à raconter.

« Aujourd’hui, nous sommes à Fielt. C’est un joli château au centre de Guerlon. Il est entouré de blé et de houblon qui donnent, paraît-il, une excellente bière. Pour ma part, je n’ai pas vraiment goûté la différence entre l’une ou l’autre ; elles ont toutes un goût amer et laissent un arrière-goût de vomi. De toute façon, une femme n’a ici pas le droit de boire plus d’un verre et je trouve que c’est déjà pénible d’arriver au bout de celui-ci.

Les femmes sont de jolis objets et se complaisent dans ce statut qui leur permet de ne rien faire. Du moins à la cour ; j’ai vu des femmes ployées sous une charge de bois alors que le mari discutait avec un autre sur le bord d’un chemin. J’en avais été tellement choquée et furieuse que j’avais arrêté le convoi pour aider la femme. Tiboin m’a sermonnée vertement quand il a compris ce que je m’apprêtais à faire et m’a obligée à retourner dans le carrosse.

Pour tout te dire, je ne sais pas ce que j’allais vraiment faire, sans doute aider la femme ostensiblement afin de rendre l’homme honteux, mais je ne suis pas sûre qu’il eût été quinaud. Quelle différence avec chez nous !

Je dis “chez nous” et je devrais écrire “chez toi”. Je me sens seule dans ce nouveau pays. Il est encore loin d’être le mien et, en réalité, je n’ai aucune envie d’entrer dans ce moule. Pourrais-tu m’imaginer manger des gâteaux et parler du dernier ragot de la cour ? Je n’arriverai jamais à être une de ces poules qu’on rentre le soir et qu’on exhibe la journée. Car c’est cela que je suis : une poule exotique. On me regarde et même on me touche comme si j’étais un animal extraordinaire. Une femme m’a même demandé avec quel sel de bain j’arrivais à rendre ma peau couleur caramel ! Je suis consternée par leur manque de culture. Aucune d’entre elles ne lit. Il est interdit de le savoir, sous peine d’avoir les yeux brûlés. Ici, à Guerlon, aucune femme, tu m’entends, aucune ne contredirait un ordre, parce qu’il semble tellement évident que les femmes ne servent qu’à procréer que nulle n’imaginerait désobéir.

Je n’ai plus rien à te raconter d’extraordinaire. Même si je ne me lasse pas de ces paysages, je ne peux te les décrire tous les jours sans t’ennuyer. Le seul sujet que je n’aborde pas est celui de mon époux. Je préfère ne pas tenter le diable et ne rien dire.

Le petit coffre que tu m’as offert est le seul objet qui ne soit pas ouvert tous les jours (c’est uniquement parce qu’ils n’en connaissent pas le mécanisme et que demander une explication à une femme est aussi humiliant que de ne pas repérer un piège dans un calcul, pour toi !). C’est mon minuscule jardin secret ; j’y consigne tes lettres en attendant de trouver un bateau pour te les faire parvenir. Je pourrais les confier à n’importe quel serviteur de Tiboin, mais je n’ai pas envie qu’on les lise. Je sais qu’ils se gausseront de la description que je fais de leur pays ou qu’ils s’en vexeront s’ils se figurent que je me moque de leurs coutumes. Je ne me moque de personne, leurs coutumes sont leur mode de vie, je n’ai pas à en juger ; la question qui me vient trop souvent à l’esprit est : “Comment pourrais-je m’y habituer ?”

Sache toutefois que tout va bien. Tiboin n’est pas plus mauvais qu’un autre. Il m’honore tous les soirs (il doit espérer un héritier le plus rapidement possible !). Nous ne dormons pas ensemble. Il s’en va, comme s’il avait assouvi un besoin, en créant auprès des miens un grand vide, un sentiment d’inachevé.

Nous n’avons aucune complicité ; nous remplissons nos devoirs princier et conjugal, comme nous l’avons appris, sans y prendre plaisir. Lorsque tu te marieras, reste toute la nuit avec elle, ce sera le seul moment dans la journée où tu pourras créer une certaine profondeur, voire une complicité. Je pense que c’est ainsi que nos parents ont appris à s’aimer.

Je t’embrasse, cher frère, comme on le fait chez nous, en te serrant fort dans mes bras. T’ai-je dit comment on embrasse une femme à Guerlon ? Ce sera pour la prochaine fois ! Il est temps de te déposer dans mon coffre à souvenirs. »

Elle posa sa plume et souffla sur sa lettre. Elle sourit légèrement ; cela lui avait fait du bien de coucher sur le papyrus son petit malaise face à ce nouveau pays. L’encre de ce pays mettait un temps fou à sécher. Erloa se leva et fit le tour de sa chambre en attendant de pouvoir ranger sa missive.

Elle observa les tapis sur les murs. Cela l’avait surprise au début de son séjour. Pourquoi mettre des tapis aux murs ? Chez elle, les tapis étaient réservés aux sols ! Tiboin avait souri quand elle le lui avait demandé ; elle n’avait pas aimé cette petite moquerie silencieuse.

— Tu comprendras en hiver ! lui avait-il répondu.

Et elle n’avait pas aimé cette réponse. Elle s’était sentie bête, presque humiliée, même si elle percevait qu’il n’avait pas voulu lui faire mal. Il la considérait comme une enfant, comme tout le monde dans ce pays. Elle lui avait tourné le dos, bien décidée à ne plus l’interroger sur les bizarreries de Guerlon. Tiboin s’était approché, et comme tous les jours, il avait ouvert sa fibule avec gourmandise.

Le sari tomba aux pieds d’Erloa comme la corolle d’une fleur qui s’épanouit. Tiboin aimait ce froufrou qui annonçait la suite. Il appréciait ces saris qui, d’une épingle dégrafée, dénudaient totalement sa femme. Il adorait ce corps parfait, ces jambes fines, ce ventre plat et ce diamant qui brillait au nombril. Comme toujours, une fois qu’il l’avait déshabillée, il avait reculé d’un pas pour la contempler.

Cela avait gêné Erloa la première fois. Elle s’était légèrement affaissée, avait couvert ses seins et son pubis de ses mains. Il lui avait pris les mains, les avait ouvertes doucement et, d’un petit mouvement du pied, l’avait obligée à écarter les jambes. Elle avait senti l’air frais se faufiler entre ses fesses, elle en avait frissonné.

— Tu as froid ? avait-il chuchoté.

Elle avait acquiescé d’un petit hochement de tête, incapable de parler. Il l’avait emmenée au lit, l’avait couverte de son corps et s’était agité sans qu’elle prît part à ses mouvements. Un peu gêné d’avoir été si rapide, il lui déposa un baiser sur le front, l’avait recouverte d’un lourd duvet et avait quitté la pièce dans un même mouvement.

Elle s’était retrouvée seule, un liquide poisseux entre les jambes, sans vraiment comprendre ce qui lui était arrivé. Certes, elle savait ce qu’il avait fait, mais elle était étonnée de n’avoir pas dû prendre part aux ébats. Contrairement à ce que ses amies lui avaient promis, elle n’avait pas trouvé cela mirifique, extatique, ou même seulement « amusant ». Cela avait été comme le mariage, une cérémonie bien orchestrée sans rature ni chaleur.

Depuis, c’était chaque soir la même ritournelle. Il arrivait, dix minutes plus tard, il repartait, vidé de son sperme, heureux de sa puissance, laissant Erloa poisseuse et déconfite. Cependant, elle avait imaginé sa vie avec lui bien pire que ça. Elle avait cru qu’il ne lui aurait pas pardonné son affront à Chandelon et qu’il le lui ferait payer chaque jour. Il n’en était rien (sauf qu’il lui avait pris son chaquila !). S’il n’était ni prévenant ni affectueux, il la traitait avec respect. Erloa n’en demandait pas plus. Elle et lui faisaient leur devoir.

Elle avait fait le tour des tapisseries sans en regarder une seule. À ses yeux, toutes se ressemblaient. Elle était fatiguée, elle aurait aimé dormir, mais Tiboin tardait. C’était ce qui lui pesait le plus : l’attendre. Elle n’avait pas la patience de son frère, ni même sa répartie. Elle se sentait seule sans lui, elle ne pourrait jamais l’oublier. Erloa soupira. Elle lança un regard vers la lourde porte en chêne, comme si le fait de la fixer la ferait s’ouvrir.

Elle plia la lettre qu’elle venait d’écrire à Lermin et la rangea avec les autres dans son petit coffre personnel. Elle s’attarda sur le contenu de la boîte. Elle caressa les quelques statuettes de dieux qu’elle adorait (Tiboin lui avait interdit de les sortir en sa présence. Elle avait vu sur son visage l’effort de tolérance qu’il avait fait pour permettre qu’elle les garde), le caillou de la Colline et le jupon de la fameuse poupée.

Tiboin claqua la porte. Erloa, surprise, referma son petit coffre d’un geste un peu précipité.

— Qu’y a-t-il là-dedans que tu veux me cacher ? demanda Tiboin, amusé par l’empressement d’Erloa.

— Rien, dit-elle trop vite pour ne pas aiguiser la curiosité de son époux.

— Montre ce rien ! dit-il en posant les mains sur le coffre.

— Ce sont les statuettes de mes dieux et tu ne veux pas les voir ! répondit Erloa.

Tiboin scruta sa femme. Est-ce ce petit rougissement, le pli de ses lèvres ou son front qui se bombait qui le fit tiquer ? Il fut tout à coup convaincu qu’elle lui cachait un élément.

— Eh bien, aujourd’hui, je veux les voir, souffla-t-il.

Tiboin tenta de soulever le couvercle, mais il fallait actionner un mécanisme assez compliqué pour y parvenir. Il fronça les sourcils, prit le coffre et essaya d’en comprendre le dispositif. Erloa pencha la tête sur le côté, un fin sourire ironique se dessinait sur son visage. Tiboin s’en aperçut et cela le mit en colère.

— Ouvre-moi ce coffre ou je le brûle, menaça-t-il.

Erloa ne sourit plus. Le front franchement bombé, l’ourlet de sa lèvre inférieure légèrement retroussé, elle le défia du regard.

— Erloa, une femme ne doit rien cacher à son mari, reprit Tiboin sur un ton doctoral. Dis-moi ce que tu caches, ou je risque d’être sévère.

— Il n’y a rien dans ce coffre qui puisse te faire du mal, n’est-ce pas suffisant ? répliqua-t-elle.

— Eh bien, ouvre-le, alors ! lança-t-il.

Elle refusa d’un signe de tête. Tiboin arpenta la pièce à grandes enjambées. Il n’aimait pas qu’on s’oppose à lui, même sa femme. Surtout sa femme. Erloa le suivait du regard. Jusqu’à présent, Tiboin avait été respectueux, allait-elle rompre cette entente formelle en s’obstinant à lui tenir tête ? Après tout, il n’y avait rien, excepté ce caillou, qui pût la compromettre. Elle se planta devant lui et le toisa :

— Que crois-tu y trouver ? dit-elle d’une voix sourde de colère. Des herbes pour t’empoisonner ? Un poignard ? Je te signale que tes serviteurs ne se sont pas gênés pour fouiller mes affaires, dont ce petit coffre, la première nuit que j’ai passée à Guerlon. Ils n’y ont rien vu de compromettant, comment veux-tu que cela ait changé ? Je ne peux pas faire un pas sans qu’un de tes hommes me suive.

Le prince fut légèrement surpris par le ton employé. La dernière fois qu’un homme avait osé lui parler de la sorte, le quidam n’avait pas eu le temps de terminer son propos qu’une épée l’avait percé de part en part. Ce petit bout de femme, qui ne lui arrivait qu’aux épaules, lui tenait tête. Elle le fixait, ses yeux lançaient des éclairs ; elle n’en était que plus désirable. Il ne pensa plus qu’à une chose : lui faire l’amour.

Elle fit volte-face, ouvrit le coffre d’un tour de main. Ses gestes étaient précis et légèrement tremblants, tant la colère l’envahissait. Elle sortit le caillou, puis directement après, les lettres de Lermin. Elle étala le tout sur la table en énumérant :

— Ça, ce sont les missives que j’écris à mon frère, ceci est un mouchoir auquel je tiens particulièrement et ce petit paquet contient des herbes contre la migraine, car quand je saigne, ces herbes me permettent de me lever. Et voilà, il n’y a que ça !

Elle se tourna vers lui, le fixa avec une rage encore bouillonnante et lui lança :

— Tu es satisfait ? Ta curiosité malsaine a-t-elle été assouvie ?

Elle désigna les papyrus en ajoutant :

— Veux-tu lire ces lettres ? Après tout, j’y décris peut-être comment tu crois me posséder !

Choqué par ces propos, le prince écarta les sourcils. Une vague colère le submergea. En deux pas, il était devant elle. Il leva le bras pour la gifler ; elle attrapa son poignet en vol et le tordit. C’était une petite prise facile que Suajo lui avait apprise lors de l’une de ses premières leçons. Cela lui avait déjà largement servi. Tiboin fut surpris par sa rapidité et sa force. Il se rappela soudain qu’elle avait déjà utilisé ce procédé lors de leur première rencontre.

— Mets-toi bien dans la tête que tu ne me brutaliseras jamais, dit-elle.

— C’est ce qu’on verra, dit-il, menaçant, en tenant son bras meurtri.

— C’est tout vu.

Dans un coup de vent, il prit les lettres et sortit de la pièce.

Erloa resta anéantie, autant par la dispute que par la confiscation des lettres à son frère. Mentalement, elle se rappela ce qu’il y était consigné : rien de bien important, ni même de compromettant. Elle décrivait les paysages, les mœurs du pays, son voyage. En réalité, c’est ce qu’elle n’avait pas écrit qui était plus piquant pour le prince : elle ne parlait jamais de lui. Sauf bien entendu dans le tout dernier passage...

— Mais, pour peu, il se sera lassé de la lecture bien avant le dernier paragraphe de la dernière lettre, murmura-t-elle, encore rageuse. Il verra qu’il est loin d’être le centre de mes intérêts et s’il lit ce dernier paragraphe, eh bien tant pis ! Il comprendra que je ne suis pas un objet qu’on exhibe !

Elle avait grandement besoin d’un morceau de chaquila. Elle gardait tous les morceaux que Tiboin lui rendait dans une poche de son coffre à vêtements, parce qu’elle ne savait pas les fondre comme elle l’aimait. Il n’y avait pas de cuillère en métal à Guerlon, puisqu’on mangeait avec les mains. Rien que de grosses louches en bois qui ne convenaient absolument pas à fondre un morceau. Elle s’était juré qu’une fois qu’elle trouverait une cuillère d’argent, elle s’en ferait une orgie.

Elle ouvrit son coffre à vêtements et sortit la poche pleine de sa friandise préférée. Elle en prit un morceau, le huma longuement. Elle se demanda s’il ne fondrait pas dans sa bouche. Elle le déposa sur sa langue ; le morceau se liquéfia délicieusement. Cela la calma instantanément. Elle caressa le caillou et le mouchoir qui n’était autre que le jupon de la poupée. Il n’avait pas tiqué sur les deux éléments les plus compromettants de son coffre. Elle remit le tout dans le coffre et hésita à le fermer. Si elle le laissait ouvert, Tiboin ou un autre ne tiquerait jamais sur ses deux trésors. Tandis que si elle le fermait, elle aurait sans doute droit à un interrogatoire serré pour comprendre pourquoi elle tenait à un caillou. Si au moins celui-ci avait eu des reflets bleutés ou verts, s’il eût été une pierre précieuse, mais rien de tel : ce n’était qu’une simple pierre ponce, noire et rugueuse.

Elle reprit un morceau de chaquila et rangea sa poche avant d’être tentée par un troisième. Elle s’allongea sur le lit, pensive, épuisée, suçotant son chaquila jusqu’à ce qu’il ne devînt plus qu’un souvenir.

Le lendemain matin, Erloa se réveilla sous sa couette avec les habits de la veille. Tiboin dormait à côté d’elle. Cela l’étonna.

Elle se rappela la soirée, elle en était encore plus désarçonnée. Ils s’étaient quittés sous le signe de la colère, que faisait-il dans son lit ?

Erloa leva tout doucement la tête pour tenter de voir si le coffre était à sa place, ouvert ou fermé. Il était fermé. Le mouchoir et le caillou n’étaient plus sur la table. Les avait-il remis à leur place ? Le mouchoir certainement, mais le caillou, rien de moins sûr... quant aux lettres, c’était impossible de le savoir sans rouvrir le coffre.

Erloa tourna la tête vers Tiboin. Il dormait comme un bébé. Sa curiosité était trop pressante, elle ne put s’empêcher de se lever et marcha pieds nus sur le carrelage glacé. Elle arriva devant le coffre et le soupesa. Il était suffisamment lourd pour contenir le caillou.

— Bonjour la matinale ! lui dit doucement Tiboin.

Erloa se retourna vivement. Encore enveloppé dans l’édredon, Tiboin lui souriait.

— Reviens te coucher, continua-t-il sur le même ton.

Erloa déposa le coffre et regagna son lit. Elle se glissa sous les couvertures, sous le regard attendri de son mari. Elle était sur le dos, attendant la suite des événements sur la défensive.

— Regarde-moi, lui souffla-t-il en caressant sa joue.

Erloa se tourna vers lui.

Il semblait chercher ses mots, caressa son épaule, son cou, sans qu’Erloa ne se détendît véritablement.

— Je suis désolé pour hier soir, dit-il. Je n’avais pas compris ton besoin d’intimité. Je n’ouvrirai plus jamais ce coffre sans que tu m’y autorises.

Erloa leva un sourcil sceptique.

— Tu peux avoir ton jardin secret, continua-t-il, et je ne demande pas mieux que de dormir avec toi.

— Je peux avoir mon jardin secret mais tu as lu l’ensemble de mon courrier ?

— C’est vrai. Mais ce passage-là est le dernier de la dernière lettre. Si tu l’avais écrit plus tôt, je me serais arrêté directement.

— Et que voulais-tu y découvrir ?

Tiboin s’approcha d’elle. Il continua de lui caresser l’épaule. Il prit son élan.

— Hier soir, j’étais très en colère, surtout après que tu m’as dit que je croyais te posséder. Il n’en est rien. Je ne te possède pas, tu m’intrigues, tu es secrète, tu poses peu de questions sur Guerlon ou sur moi-même. Tu ne sais rien de ce que je suis, si ce n’est le Tiboin public ou celui qui te rejoint pour « te faire un bébé ». Je suis entré dans ma chambre et j’ai lancé tes lettres à travers la pièce. Je me suis couché, les papiers étaient encore éparpillés sur le carrelage. Puis je me suis calmé. Je me suis rendu compte que si je voulais percer ton mystère, j’avais sans doute une clé à mes pieds. Je me suis relevé, j’ai rassemblé et trié tes lettres. Heureusement que tu les as datées !

Erloa émit un petit ricanement.

Tiboin caressa sa poitrine doucement et ajouta d’un ton plus doux :

— Tu ne seras plus jamais à Chandelon. Je comprends que tu trouves les Guerlonoises trop incultes, mais sont-elles malheureuses ? Petit à petit, tu oublieras les livres pour te consacrer à une activité de femmes et tu en seras très heureuse.

Erloa se raidit. Elle voulut se relever. Tiboin l’en empêcha d’une main calme et ferme.

— Chut, souffla-t-il. Je ne te prends pas pour une fillette de dix ans. Tu es une femme, une superbe femme avec un caractère entier. Tu m’apprendras à le respecter. Mais, toi aussi, intéresse-toi aux loisirs de nos femmes.

— Elles ne font rien d’intéressant, répondit Erloa d’un ton boudeur.

— Oh si ! Elles font l’amour et bien mieux que toi ! Il faudra que tu leur demandes les secrets du sexe.

Erloa se sentit légèrement humiliée. Certes, elle ne connaissait rien aux plaisirs de la chair, mais n’était-ce pas à deux qu’on les découvrait ? Et puis, lui laissait-il le temps de savourer la chose ? Certainement pas.

Tiboin rit et quitta la pièce en lançant dans son dos :

— Aujourd’hui, nous quittons cette ville pour aller à Upont. Habille-toi avec ton sari bleu et l’étole assortie. Je te mettrai la cape en sortant du carrosse.

Une fois à Upont, ils descendirent du carrosse pour rejoindre le château à pied. Les villageois étaient heureux de pouvoir les toucher, leur parler, ou simplement leur crier la bienvenue. Cette proximité avait été imposée par Erloa lorsqu’à la première ville de leur Joyeuse Entrée, elle était sortie du carrosse de son propre chef et avait rencontré la populace. Tiboin l’avait suivie, légèrement de mauvaise humeur par ce manque de convenance. Mais il avait été tellement applaudi qu’il avait rapidement abandonné sa contrariété pour s’enivrer des caresses de la foule. Depuis, ce bain de foule faisait partie de la journée.

Quand le soir, elle se mit à sa table de travail pour écrire à Lermin, elle n’avait plus vraiment d’inspiration. Elle voulait surtout effacer ce qu’elle avait écrit à propos de Tiboin et rapporter à son frère son bonheur. Il serait soulagé de la voir heureuse, il pourrait s’occuper des affaires de Chandelon sans se préoccuper d’elle. Lorsqu’elle ouvrit le coffre, son cœur se serra : le caillou avait disparu, il avait été remplacé par une pierre de quartz taillée et polie ; un scarabée fossilisé apparaissait en inclusion dans la gemme. C’était superbe. Erloa comprit directement que Tiboin avait voulu lui en faire la surprise. Elle en était touchée, mais elle devait récupérer la vulgaire pierre ponce pour le bien de Chandelon et de Guerlon.

Elle savait qu’il lui était défendu de parler à Tiboin de la force de ce caillou, mais il fallait à tout prix qu’elle le retrouvât. Elle aurait dû être plus attentive. Il fallait qu’elle retournât à l’étape précédente, en espérant le retrouver dans sa chambre. Ce qui était loin d’être certain.

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