Être fumeux
Quand Lermin se réveilla le lendemain, les sages avaient déjà préparé les galettes de maïs. Ils l’attendaient de pied ferme, manifestement très excités. Lermin, en revanche, avait un terrible mal de crâne, comme s’il avait bu plus que de raison. Il avait l’impression que sa tête allait éclater d’une minute à l’autre.
Les deux le fixaient, avides de commentaires sur son expérience. Lermin les dévisagea tour à tour et comprit.
— Ce n’était pas un rêve ?
— Non.
— Qu’était-ce alors ? Vous m’avez drogué ?
— Mais non ! Tu es un « fumeux ».
— Très aimable !
— Tu n’as pas compris : tu as un pouvoir de fumée.
Lermin rit, puis grimaça de douleur. Il bougonna. Aély lui donna aussitôt une longue feuille de camomille à mâcher. Cela dissipa en partie l’étau qui l’enserrait. Il put enfin réfléchir.
— Je peux être la fumée ! Cela ne m’avance pas à grand-chose. Je suis fumeux, oui ! murmura-t-il en ricanant de lui-même.
— Non ! répliqua Aély. Ne te sous-estime pas tout le temps ! Être fumeux est loin d’être ridicule, c’est même une force.
— Ah bon ? Pour l’heure, ça me donne un mal de crâne épouvantable et l’impression d’avoir fait la fête toute la nuit !
— Tu dois apprendre à t’en servir. Je connais une personne qui te guidera dans ce domaine et qui en use de temps en temps pour parler ou pour le bien du royaume. Car en étant fumeux, tu peux être partout où il y a de la fumée !
— Donc pratiquement dans tous les foyers, en déduit Lermin.
En un instant, Lermin fut émerveillé par son pouvoir. Tout se bouscula dans son esprit. Il sourit : lui qui cherchait à rejoindre Pastel Rouge, il n’avait qu’à être la fumée de l’établissement. Cela dit, il réalisa qu’il n’avait même plus besoin d’être la fumée de l’auberge ; il pouvait être celle de la chambre d’Erloa.
Encore fallait-il maîtriser la chose, et il en était loin. Il se souvenait de l’ivresse, de son esprit incapable de se concentrer, mais des paroles échangées ? Il n’en était pas si certain. De plus, il voulait aussi pouvoir parler à distance, être complètement présent et pas uniquement sous forme de fumée. Il fit part, dans le désordre, de toutes ses réflexions aux sages. Aély était très excitée ; Barden, plus serein, semblait moins convaincu d’avoir trouvé un trésor à exploiter. Il leva doucement les mains pour calmer les ardeurs de sa femme, prête à tenter n’importe quelle expérience ; il voulait un peu plus de distance et de méthode.
— Nous allons apprendre à gérer ce don en même temps que toi, dit-il. Nous connaissons une personne qui le possède aussi ; nous lui demanderons de t’aider.
— La première étape est de savoir comment le provoquer, acquiesça Lermin. Cela s’est produit deux fois, ici, autour de ce feu. Jamais ailleurs, du moins je le pense.
— Tu le penses ou tu en es certain ?
Lermin prit le temps d’analyser ses rêves. Certes, il avait souvent rêvé qu’il volait au-dessus des contrées, et surtout de Pastel. Il se souvenait très bien qu’en rêve, il s’était amusé à jouer les fantômes chez des personnes qui l’avaient brimé dans la journée. Il se rappelait l’ivresse, mais pas l’étouffement quand le feu s’éteignait. Puis sa mère ne voulait pas qu’il y ait de feu pendant la nuit dans leur chambre ; donc le feu n’était pas présent, si toutefois ses souvenirs étaient des « voyages en fumée ».
Il exprima ses doutes par une grimace et expliqua l’ensemble de ses impressions. Barden et Aély l’écoutaient attentivement.
— Une fois que nous saurons comment le provoquer, il te faudra apprendre à le dominer. N’oublie pas : tout don n’est qu’une sale manie s’il n’y a pas de maîtrise, et la technique ne s’acquiert que par l’exercice.
Lermin hocha gravement la tête. L’esprit de Lermin était trop rapide ; il donnait régulièrement l’impression d’être une girouette, changeant de propos à chaque phrase. Si cela énervait son père, qui ne suivait pas les rouages de son cerveau, les sages, tout aussi agiles que lui, suivaient sa pensée sans problème. Ainsi, quand il demanda la seconde d’après :
— Je vais me marier ?
Les sages répondirent sans relever le coq-à-l’âne :
— Oui, mais seulement légalement. Tu n’habiteras avec ton épouse qu’après ton passage chez tes oncles et tantes.
Lermin acquiesça d’un léger hochement de tête. Il avait bien compris. Il se demanda ce qui s’était dit la première nuit ; il n’arrivait pas à s’en souvenir. Il plissa les yeux, tentant un vain effort. Les sages avaient annoncé à Nilakin que Crabaude était un « briseur de cœur »… Il soupira : cela n’avait aucun sens. Crabaude était aussi répugnant qu’un vieux rat malade : il ne lui restait que quelques cheveux qui s’éparpillaient en mèches grasses sur sa nuque, ses dents étaient gâtées et les verrues sur son corps se comptaient par dizaines.
Aély et Barden l’observaient en silence. Ils attendaient manifestement la question suivante.
— Vas-y, Lermin ! l’encouragea Aély. C’est toi qui affirmes qu’aucune question n’est idiote.
Lermin prit son élan :
— Je me rappelle que la première nuit, vous avez parlé avec mon père du roi Crabaude. Vous avez dit que c’était un coureur de jupons ; cela m’a bien fait rire.
— Nous n’avons rien émis de la sorte ! s’écria Barden. C’est absurde.
— Pourtant, c’est vrai que nous avons parlé de Crabaude, reprit Aély en riant. Nous avons dit que c’était un voleur de cœur !
— Oui ! C’est cela, répondit Lermin. J’en ai déduit qu’il était polisson !
— Loin de là, ou alors nous ne le savons pas, expliqua Barden. Crabaude vole les cœurs des îles. Quand le cœur parvient à Hennacor, les habitants de l’île au cœur volé se sentent démunis ; ils ont une irrésistible envie de rejoindre le cœur de leur terre natale. À force de lamentations, l’île quitte ses amarres et rallie Hennacor. Ainsi, sans guerre ni rébellion, Crabaude agrandit son territoire, unit l’ensemble des îles et fait des nouveaux habitants les esclaves des autochtones.
— C’est pourquoi personne ne se plaint de la transhumance, raisonna Lermin à mi-voix. Sauf certains qui sont passés par Hennacor.
— Oui.
— On dit que toute personne qui arrive à Chandelon veut y finir ses jours. Est-ce le cas des réfugiés ?
— Il n’y a pas lieu de concevoir les choses autrement.
— Comment vole-t-il le cœur de l’île ? demanda encore Lermin.
Aély et Barden échangèrent un regard indécis. Lermin perçut cette hésitation. Il ne fallait pas qu’ils lui inventent une réponse qui, à coup sûr, le ralentirait dans son raisonnement. Il tenta le tout pour le tout :
— Je ne sais pas pourquoi mon père veut que je reste ici un maximum de temps. Ça ne me dérange pas, surtout si j’ai d’autres objectifs que celui d’arracher les mauvaises herbes, ajouta-t-il avec un petit sourire.
Les sages rirent doucement.
— Si vous êtes honnêtes avec moi, je le serai avec vous, continua-t-il. Si vous prétendez que Chandelon court le même danger que les autres îles, je dois connaître la vérité pour pouvoir vous aider. Comment Crabaude vole-t-il le cœur de l’île ?
Barden et Aély se fixèrent, puis Barden se lança :
— Chaque île a son cœur, et chaque roi en est garant. Le roi, pour une raison ou une autre, peut le remettre à Crabaude, ou il peut se le faire dérober s’il n’est pas assez prévoyant et que le cœur est mal caché. Nilakin nous a confié le cœur de Chandelon ; personne, ni les Pères ni les Mères, n’est au courant ; même la reine l’ignore, pour plus de sécurité.
— Je le savais, murmura Lermin en plissant les yeux. Je vous ai vus : Nilakin vous a donné le coffret que vous avez caché dans votre coffre.
Un léger sourire flottant sur leurs lèvres, Aély et Barden se regardèrent un instant, puis se tournèrent vers le garçon.
— Il est grand temps que tu maîtrises ton art ! Nous en aurons bien besoin.
— La cachette est excellente ! continua Lermin. Vous bougez tout le temps et personne ne voit votre abri ! Que craignez-vous ?
— Si personne ne nous voit, c’est parce que personne ne sait que nous avons créé notre colline. Si quelqu’un s’en aperçoit, il risque de comprendre où nous nous dissimulons et, si l’on découvre notre cachette, nous devenons très vulnérables.
— Comment voulez-vous qu’on vous repère ? Vous déménagez chaque jour et, même dans ce cas, il est impossible d’entrer et de sortir de votre abri sans votre autorisation !
— Pourtant, c’est arrivé un jour ! répliqua Aély. Une nuit, un homme avait surpris notre installation. Nous n’étions pas encore réveillés qu’il nous avait ligotés l’un contre l’autre. Il voulait obtenir de nous le Secret de Chandelon.
— Et ? demanda Lermin, tout à coup intéressé par l’incident.
Barden haussa les épaules et dit :
— Aély l’a tué.
Barden vit l’étonnement du gamin : ses sourcils s’écartèrent et ses yeux s’agrandirent. Il hésita à lui en confier davantage, remua les quelques braises du feu plus pour se donner une contenance que pour le raviver ou l’éteindre.
De son côté, Lermin réfléchissait à toute allure. Le fameux Secret de Chandelon. Personnellement, il n’y avait jamais cru, tout comme il n’avait jamais cru à l’existence des sages. Depuis sa naissance, on lui avait vanté leurs prouesses, mais lorsqu’il avait voulu en savoir plus, il avait étudié les vieux parchemins oubliés depuis des lustres dans la bibliothèque du château. Il y avait découvert quelques légendes tournant autour des deux sages, mais aucune ne se corroborait. Dans les épopées qu’il avait lues, les sages étaient tantôt deux jeunes filles vierges, tantôt un couple d’hommes, ou encore un couple volant des enfants pour les manger ! La plus ancienne des légendes racontait qu’un couple d’explorateurs avait colonisé l’île, qu’ils avaient eu sept enfants et que ceux-ci avaient fondé les sept patriarcats de Chandelon. Lermin avait cru que ce tout premier écrit était sans doute le plus proche de la vérité. Chaque territoire des patriarcats était parfaitement équitable ; personne ne contestait les terres des uns et des autres. Mais le jeune prince était aussi certain que ces explorateurs étaient bel et bien morts et que, si l’on ne retrouvait pas leur tombeau, c’était uniquement parce qu’à l’époque, personne n’imaginait qu’ils seraient les parents de la nation.
Lermin y crut jusqu’à ce qu’il débarque sur cette colline. Les fondateurs de l’île étaient ces deux vieilles perruches qui soignaient aussi bien les maux de la terre de Chandelon que ceux de ses habitants. Ils étaient le Secret de Chandelon.
De toutes les îles alentours, Chandelon était la plus enviée. Les Chandelonnais vivaient dans une paix quasi absolue ; leurs récoltes étaient prospères ; leur longévité dépassait de deux décennies celle de leurs voisins. Plusieurs peuples avaient tenté de percer le pourquoi du comment. On parla alors d’un Secret remis de père en fils au moment du couronnement. Lermin avait déjà interrogé son père sur le sujet ; celui-ci avait parti d’un énorme éclat de rire. Lermin en avait été blessé. Il avait étudié toute la bibliothèque du château à ce sujet et n’avait rien trouvé de plus que l’amour et le respect du peuple. Pourtant, dans ces écrits, on relatait quelques guerres où certains royaumes des îles alentour avaient essayé de percer ce fabuleux secret par la force, en attaquant les côtes, ou par la ruse, en envoyant des espions. Jusqu’alors, personne n’y était parvenu, car toute personne vivant sur l’île adoptait rapidement les us et coutumes et n’avait plus la moindre envie de revenir dans son île d’origine. Ainsi, beaucoup de soldats ennemis désertaient leur armée au bout d’un mois ou deux sur la terre de Chandelon, et les espions prenaient femme et s’installaient définitivement. C’était ce qui se lisait, mais Lermin doutait profondément de l’exactitude de ces chansons de geste.
— Le Secret de Chandelon existe donc… murmura Lermin.
— Bien entendu ! Pourquoi voudrais-tu en faire une légende ?
— Parce qu’il n’a pas de sens. La prétendue force de persuasion de rester vivre à Chandelon, à la place de la dominer, a déjà coûté la vie à beaucoup de nos habitants ; ils ne se protègent pas assez. Ils sont tous convaincus que le moindre soldat se retournera contre son armée dès qu’il pointera son nez dans une chaumière. Cela peut arriver, certes, mais pas au point de renvoyer les forces ennemies à chaque salve.
— Et pourtant, nous restons, malgré tout, indépendants ! s’exclama fièrement Aély.
— Je peux éventuellement envisager que les espions qui tentent de déterminer nos forces sont désarmés en ne les trouvant pas, puisqu’elles existent à peine. Je doute cependant qu’ils s’habituent si rapidement à la vie qu’on mène ici et qu’ils n’aient pas l’envie de rentrer chez eux. Sauf si, là-bas, on leur promet la corde au cou si leur rapport est trop maigre. Sérieusement, n’arrive-t-il pas que l’un ou l’autre soit réellement loyal à son île et relate notre manque de prévoyance ?
— Pas un ne retourne dans son île, je t’assure que j’y veille personnellement, déclara Aély en regardant ses mains.
Lermin observa la petite vieille devant lui. Ses doigts noueux avaient-ils tant répandu de sang ? Il n’arrivait pas à y croire. Pourtant, il avait pu évaluer sa force lors de leur entraînement à « prendre racine ». Il la dévisageait, les yeux sortant de leurs orbites. Aély le fixait avec une lueur d’amusement.
— Qui se méfie d’une vieille femme, même avec une lame en main ?
— Mais comment les repérez-vous ?
— Les cailloux, Lermin, les cailloux !
— Mais encore ?
Barden soupira.
— Ce soir, Lermin, nous te raconterons l’histoire de notre colline. Tu comprendras mieux notre manière d’agir. Pour l’heure, nous avons du travail. Aély et moi devons prendre le pouls de la région, soigner et percevoir ses maux. Toi…
— J’ai des herbes à arracher, je sais ! l’interrompit Lermin en se levant.
Cela fit sourire les deux sages.
— Et des exercices à effectuer pour prendre racine ! ajouta Aély en lavant les gamelles.
Aély et Barden quittèrent rapidement la colline. Lermin s’attela au jardinage. Ce matin-là, la tâche ne lui parut ni lourde ni inutile ; il y apporta un soin particulier parce qu’il savait pourquoi il le faisait. De plus, il avait de quoi réfléchir, ce qui rendait le travail moins harassant.
Il pensa au fameux Secret de Chandelon. Évidemment, si Aély avait du sang sur les mains, cela pouvait changer la donne. Lermin analysa longuement la capacité de la vieille femme à être une assassin. Pour peu, se dit-il, elle n’avait fait que divulguer quelques légendes à son propos, donnant la chair de poule à toutes les personnes qui rêvent d’envahir Chandelon. Lermin avait eu vent des histoires qui circulaient à propos de l’île. Il y en avait beaucoup ; les marchands des îles voisines les lui avaient racontées avec beaucoup de verve ou d’humour, lorsqu’ils connaissaient assez Chandelon pour rire des allégories à son sujet.
Lermin se demanda aussi comment Aély repérait un espion dans un port parmi tous les marchands qui y circulaient. C’était pratiquement impossible. Trop d’entre eux débarquaient et embarquaient le même jour ; elle ne pouvait pas en détecter un, l’assassiner ou le menacer de le faire s’il ne prenait pas une femme ! Elle devait agir autrement. Comment ?

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