La diagonale qui sème la mort

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Au zénith, Lermin avait fini sa tâche. Il se releva et respira longuement, heureux du travail accompli. C’était une belle journée de saison des pluies ; la nature était resplendissante, sa colline aussi.

Il vit au loin un cavalier se diriger droit vers eux. Il se demanda quand celui-ci ferait un écart pour l’éviter. Lermin avait déjà vu des quidams bifurquer à quelques pas du monticule sans s’en apercevoir. Cet abri cachait plus d’un tour dans son sac. Lermin était très impatient d’entendre Barden expliquer ce que la colline dissimulait.

Le cavalier avançait toujours. Il n’avait pas dévié sa route d’un pouce. Lermin se maudit d’avoir une vue si déplorable ; à cette distance, d’autres auraient distingué son regard. L’homme avait fière allure ; la facture de ses vêtements dépassait largement celle des habits paysans. Ce qui était le plus curieux, c’est que, du chapeau aux chaussures, tous ses habits étaient dans les tons verts. Une expression bizarre s’affichait sur son visage. Était-ce dû à ses yeux microscopiques cachés entre deux fentes légèrement obliques ? Ou à sa bouche qui n’était plus qu’une barre horizontale entre deux traits verticaux, ses joues retombant déjà ? Ce n’était pas un marchand ambulant, le prince l’aurait reconnu.

Lermin était intrigué. Il avait l’impression que le quidam faisait attention à ne pas dévier d’un pouce de sa trajectoire. Le cavalier fixait un point précis qui aurait pu être Lermin. Ce dernier se retourna pour observer l’horizon. Il y avait un arbre dressé sur la crête derrière lui. Cela devait être la cible de l’inconnu et, dans ce cas, la colline se trouvait exactement au milieu de sa ligne de mire.

Ce ne fut pas l’homme qui dévia, mais son cheval. Lermin était fasciné : il vit sa monture marcher relativement de travers sans que son cavalier s’en aperçoive. Ils passèrent à deux pas de l’aubépine ; le quidam n’eut pas un regard pour Lermin ni pour la colline. Il pataugea dans « la mer », ainsi que les sages appelaient l’énorme flaque qui entourait la colline. Lermin ne l’entendit pas, tout comme le cavalier ne le perçut pas.

Le jeune prince détourna son attention pour revenir à ses préoccupations matinales : il lui fallait encore brûler les mauvaises herbes. Il les jeta dans le foyer ; cela créa une fumée opaque. Il s’en éloigna pour ne pas en être gêné et se prépara à un petit exercice d’enracinement.

Il avait en main un vieux fichu rouge, qui servait à sortir les marmites du feu et qu’il devait ranger sur le coffre, comme tout ce qui traînait sur l’île. Il le mit autour de son cou pour avoir les mains libres, ferma les yeux. Cette fois, il pouvait être sûr de ne pas être poussé à gauche ou à droite sans prévenir. Il se détendit complètement. Il se perçut presque en extase. Il sentit la fumée lui chatouiller le nez. Il se demanda comment jouir de son don de fumée et élabora mille plans dans sa tête avant de se concentrer à nouveau. Pour arriver à s’enraciner, il ne devait penser à rien.

— Où est le cavalier ? murmura-t-il pour tenter de le percevoir les yeux fermés. C’était quand même un drôle de gars. Je me demande où il allait.

Il fronça les sourcils : il venait de diriger son esprit, alors qu’il devait être au repos complet.

Peut-être qu’en chantant toujours la même ritournelle, il arriverait à être plus détendu. Il entonna presque malgré lui une stupide chanson qu’il répéta sans cesse :

« Les ânes aiment les carottes, les carottes n’aiment pas les ânes, hi-han, c’est idiot mais c’est marrant ! »

Il se sentit alors sur un autre terrain ; ses pieds s’enfonçaient lentement dans le sol. Il tenta de ne pas être attentif aux transformations, mais aux paroles qui ne voulaient plus rien dire.

Aély et Barden revinrent de leur expédition. Ils le laissèrent dans sa méditation, sans se douter un instant du procédé qu’il avait employé. À l’aide d’un petit tapis, Aély dirigea la fumée vers lui. Lermin fut entouré de vapeur. Il ne fit pas un mouvement pour s’en défaire. En un instant, il fut dans le feu de Calrice. Il la voyait s’affairer. Sur un tabouret, près du foyer, il y avait la poupée d’Erloa et, sur un autre, un bout de tissu rouge, exactement le même que celui qu’il avait déposé négligemment sur son épaule. Calrice se tourna vers le feu et le vit danser dans la fumée.

— Salut, Lermin ! dit-elle. Tu as enfin compris mon message ?

Lermin répondit, mais manifestement, elle ne l’entendait pas. Elle grimaça et continua :

— Tu dois apprendre à ne pas danser quand tu es dans le feu.

Elle attendit, soupira et reprit :

— Si tu m’entends, je voudrais te conseiller de ne pas épouser Barnisie ; refuse le mariage le plus vite possible. Nous allons droit à la catastrophe.

Un peu découragé de ne pas pouvoir parler, Lermin revint sur la colline. Il raconta à Aély et Barden ce qu’il venait d’accomplir. Cela ne parut pas les affecter outre mesure. Aély lui répondit simplement :

— Calrice a toujours été pessimiste. Dès demain, on passera à la leçon suivante.

Ses mentors avaient les traits tirés et les tourments barraient leur front d’une ride profonde. Lermin trouvait qu’ils se ressemblaient terriblement. Il s’inquiéta de leur santé. Sans rien dire, il alimenta le feu, fit bouillir de l’eau et leur proposa de s’asseoir près du foyer. Sans maugréer, les sages se laissèrent dorloter.

Barden raconta leur tournée. Les gens de l’endroit avaient affirmé qu’un sage était passé le jour précédent. Or, comme Lermin le savait pertinemment, la veille, ils étaient en Camée. Ce n’était pas la première fois qu’ils entendaient dire qu’un individu, voire deux, se faisaient passer pour eux. De tout temps, ils avaient connu ce genre de bougres et, tôt ou tard, à chaque coup, les sages retrouvaient le pasticheur, qui était alors livré au roi.

Ce qui différenciait cet imitateur des autres, c’était qu’il distribuait la mort. Il n’auscultait pas ou peu, mais il prêchait la rigueur et l’obéissance à un dieu auquel les Chandelonnais ne croyaient pas. Quand les paysans se rebiffaient, il leur proposait un breuvage qui leur donnerait la preuve de sa vérité. Il choisissait ses victimes en prenant expressément des fermes isolées ou des hameaux dont il tuait généralement l’ensemble des habitants. Il était donc très difficile à repérer, car il n’y avait que peu ou pas de renseignements sur lui. Ici, il venait d’occire un hameau entier, sauf un gamin qui, puni par ses parents à demeurer dans la cave, avait tout entendu. Lermin en eut mal au ventre.

— Que sait-on de lui ? demanda Lermin.

— Qu’il est bien habillé et que le breuvage sent la citronnelle. Enfin, on le suppose, car les cadavres puent l’essence de citronnelle.

Lermin raconta qu’il avait vu un cavalier passer. Les sages l’écoutèrent avec attention. Ils furent relativement satisfaits d’apprendre que, si c’était l’assassin, il n’avait pas perçu la colline. Lermin pesta de ne pas avoir une carte de l’île. Il voulait savoir si l’homme suivait une ligne droite ou s’il se mouvait au gré de ses pulsions. Aély écarta les mains en disant :

— Tu es sur la carte ! Que te faut-il de plus ?

Lermin se leva et demanda aux sages où avaient eu lieu les massacres. Il planta de petits bâtons à chaque endroit criminel. Ils purent en déduire que l’assassin suivait une ligne droite allant du point le plus oriental au nord de l’île au point le plus occidental au sud.

— Une belle diagonale… murmura Barden. Ce n’est pas bon. Pas bon du tout. L’homme veut notre mort. Il sait que, tôt ou tard, nous ferons le lien entre tous les meurtres. Eh bien, il ne nous trouvera pas !

— Que va-t-on faire ?

— Nous ? Rien. Il veut nous tuer, Lermin. Et s’il nous assassine, que deviendra l’île ?

— Il faut pourtant l’arrêter ! On ne peut pas le laisser occire des habitants sans réagir !

— J’ai dit qu’il ne nous trouvera pas, je n’ai pas dit qu’on ne ferait rien. Nous allons de ce pas joindre ta tante Misiane, puisqu’il est sur son territoire, ainsi que ton oncle Thakan, car il entrera après dans le sien. L’homme ne va pas vite, ce sera plus facile. Ils pourront aisément prévenir leur population ; l’assassin sera directement intercepté et tué.

— Mais Aély, n’est-il pas plus commode que tu l’exécutes ?

— Je ne le perçois pas, répondit Aély en écartant les mains.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est habillé de vert ! répliqua Aély en haussant les épaules, comme s’il s’agissait d’une évidence.

Les yeux de Lermin sortirent de leurs orbites.

— C’est quoi cette histoire de vert ? demanda-t-il, un peu perdu.

Barden soupira :

— Ça fait partie de l’histoire de la colline, bougonna-t-il.

— Alors, racontez-la-moi ! s’écria Lermin. Il y a des vies en jeu !

— Pas beaucoup, répliqua Barden en observant la route de l’assassin. Il ne croisera qu’une ferme d’ici ce soir.

— C’est une ferme de trop ! cria Lermin, offusqué. On ne peut pas le laisser faire seulement parce que vous ne voulez pas me raconter l’histoire avant ce soir !

— On prévient la patriarche Misiane, dès maintenant. C’est à elle de sauver ces gens, rétorqua Aély avec une désinvolture qui indigna Lermin jusqu’au plus profond de son être.

— Pas question, gronda-t-il. Elle n’aura pas le temps d’agir. Si je calcule bien, l’homme arrivera à cette ferme d’ici deux heures environ. Quand bien même, par un hasard miraculeux, la patriarche serait à proximité d’un foyer à cette heure-ci – ce qui m’étonnerait d’elle –, elle est à plus de deux heures de cheval de la ferme en question.

— Eh bien, va pour les guérisseurs, proposa Barden sans vraiment y croire.

Il sortit du coffre un petit tambour dont le fût avait une double paroi. Il avisa Aély et lui demanda :

— Qui est le plus proche de cette ferme ?

Elle grimaça et dit :

— Thurar.

Barden haussa les épaules en grommelant :

— Il ne s’agit que de les prévenir d’un danger potentiel. Il pourra quand même faire ça !

— S’il tient sur ses jambes !

Barden grimaça. Lermin comprit que le Thurar n’était pas un terrible guérisseur, mais il était d’accord avec Barden pour dire qu’il s’agissait juste de prévention.

Barden commença à tapoter sur son instrument. Comme l’avait prévu Lermin, celui-ci n’émettait qu’un petit son feutré. Il attendit quelques secondes, puis renouvela l’opération. Il n’eut aucune réponse. Lermin tournait en rond autour de l’instrument ; Barden et Aély semblaient se résigner à laisser des innocents mourir pour rester à l’abri de leur colline. Au bout d’une dizaine de minutes, Lermin déclara :

— J’y vais ! Au galop, je peux encore le rejoindre.

— Et que feras-tu, si tu y arrives ?

— Je le tuerai !

— Lermin, tu n’as jamais tué quelqu’un, ça ne s’improvise pas ! lui dit doucement Aély.

— Eh bien, on verra ! lança-t-il avec une pointe de défi. Ce n’est pas en regardant ce tambour qu’on arrivera à quelque chose !

Barden et Aély se concertèrent dans leur langue. Ils acceptèrent, plus pour garder la confiance de Lermin que pour l’utilité de la mission ; pour eux, c’était trop tard, le carnage aurait déjà eu lieu.

Tout en galopant vers le chêne qui lui servait de repère, Lermin pensait à sa manière d’agir. Certes, il n’avait jamais tué et il doutait de ses compétences dans ce domaine. Il n’avait jamais aimé les exercices de maniement d’épée ; il se sentait gauche et maladroit. Ses forces, c’était l’astuce et la médecine.

— J’aurais dû être plus assidu ! se maudit-il.

Pour la médecine, Calrice lui avait souvent répété que celui qui peut maintenir en vie peut aussi donner la mort. Une trop forte dose, une plaie mal soignée, tout cela peut engendrer le décès et ce n’est que la faute du mauvais médecin. Lermin savait également, pour avoir secondé la guérisseuse maintes fois, que certains coups de couteau sont plus expéditifs que d’autres. Cela le rassura un peu : s’il était acculé à se servir de son arme, il saurait où frapper pour tuer d’un seul coup.

Quand la ferme apparut dans son champ de vision, Lermin n’avait pas croisé l’assassin. Il déboula dans la cour où le silence était de trop mauvais augure. Les poules s’éparpillèrent à son passage. Lermin sortit son épée, au cas où l’homme serait encore sur les lieux, ce dont il doutait, car son cheval n’était pas là.

L’odeur astringente de citronnelle, mêlée à celle de la rose, emplissait la première pièce. Cela pouvait ressembler à de la myrrhe, mais en plus suave. Il ne poursuivit pas son analyse, car les corps étaient figés dans des positions de souffrance. Le parfum avait éloigné les insectes ; Lermin comprit que l’assassin le répandait sur les corps pour éviter un festin aux asticots trop rapide. N’importe quel guérisseur, même le dénommé Thurar, remarquerait que les gens avaient été empoisonnés. La langue bleue sortant de la bouche avec une mousse jaunâtre, les membres raidis, la peau brunâtre ressemblant à une écorce fissurée : tout indiquait le poison. Lermin en eut le souffle coupé. Il fit le tour des pièces ; personne n’avait été épargné. Il compta dix victimes. Il les sortit de la ferme et les aligna sur le sol de la cour en les lavant de leur bave et de leurs excréments.

Il entendit à l’étage un petit vagissement. Il se précipita : une femme venait d’accoucher quand le meurtrier avait agi. La mère et la sage-femme étaient mortes, mais le nourrisson avait été emmailloté et avait une couverture sur la tête. Il braillait timidement à la vie. Très délicatement, Lermin prit l’enfant dans ses bras et sortit de la ferme.

Le prince titubait. En un instant, il vomit par-dessus l’enfant qu’il tenait serré contre lui. Il ne voulait pas le déposer pour se laver ou pour continuer son sinistre travail de rassemblement des corps. Il s’accrochait à ce dernier petit bout de vie comme à un défi lancé à la mort qui trônait lugubrement dans la ferme. Il prit une chèvre dans la bergerie et retourna vers la colline. Sur la route, il évacua la vision d’horreur par un long sanglot sans fin.

Quand il arriva à la colline, le feu était puissant, pourtant Aély s’activait pour ajouter quelques grosses bûches. Barden était allongé au sol, un peu plus loin. Il était sur le dos, les bras en croix sur son cœur.

Lermin descendit le plus doucement possible de son cheval pour ne pas réveiller le nourrisson. Aély vint vers lui, d’un pas lent, résigné. Quand elle fut tout près de lui, elle sanglota. Lermin la dévisagea un instant, puis lança un regard rapide vers Barden. Son ventre se noua. Barden était mort.

— Comment cela s’est-il produit ? demanda Lermin. Il était en forme, rien ne le présageait !

Le bébé se mit à pleurer. Aély souleva la couverture du paquet que Lermin tenait dans ses bras. Elle sourit entre ses larmes.

— C’est donc ça.

Lermin ne chercha pas à comprendre ce qu’elle voulait dire.

— C’est l’unique survivant du massacre. Je crois que l’assassin ne l’avait pas vu, murmura-t-il. J’ai pris une chèvre pour le nourrir.

— Tu as bien fait.

Elle prit directement dans son coffre un vieux biberon. Lermin n’avait pas bougé d’un pouce, complètement anéanti. D’un geste, elle l’enjoignit de s’approcher du feu pour que le petit n’ait pas froid. Lermin fit les quelques pas et s’assit. Il n’arrivait plus à réfléchir, tout avait été trop vite. Le bébé hurlait maintenant sa faim et sa soif de vie. De l’autre côté du feu, Barden était silencieux, éteint, sans vie.

Qu’allait devenir l’île si les sages mouraient ? Aély revint vers lui avec le biberon plein de lait et prit l’enfant des bras de son protecteur. Le nourrisson se tut immédiatement et but avidement.

— Change le coffre de place, veux-tu, imposa Aély tandis que le bébé faisait son rot sur son épaule. Dépose-le à Than, près du lac.

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