La force du caillou
Dès qu’Erloa pensait à son caillou, elle se remettait à sangloter. Tiboin n’avait pas compris l’importance de l’objet, mais il se désolait d’avoir laissé cette pierre ponce sur la table pour déposer son cadeau dans le coffre.
Elle lui avait dit que le minerai avait des vertus guérissantes et qu’il l’aidait grandement à diminuer ses migraines. Le prince avait dépêché un cavalier pour retourner à Fielt. Celui-ci était revenu bredouille : un serviteur du château l’avait jeté par la fenêtre.
Tiboin l’avait renvoyé en lui ordonnant de chercher parmi les cailloux autour du château. C’était facile, la pierre flottait ! Le chevalier rebroussa chemin, maudissant la princesse pour cet enfantillage. Les rebouteux de Guerlon étaient reconnus pour leurs compétences ; ils trouveraient bien quelques herbes pour la soulager de sa migraine !
Devant le prince ou le peuple, Erloa donnait l’illusion d’être joyeuse, mais dès qu’elle se retrouvait seule, elle pleurait abondamment cette perte. Elle avait l’impression d’avoir trahi son pays. Elle n’avait pas tenu trois cycles avec le caillou, et pis encore, elle craignait d’être en train de mener aussi Guerlon à sa perte. Cela lui nouait le ventre.
Elle n’osait même plus écrire à son frère, tant la honte l’étreignait. Tiboin n’était pas dupe de sa bonne humeur ; il était inquiet. Il la voyait fondre à vue d’œil, tant son appétit était dérisoire. Le voyage se poursuivait à petite allure. Les joyeuses entrées dans les villes étaient nettement moins enthousiastes. Était-ce l’état de la princesse qui influençait la population, ou le peuple changeait-il déjà d’humeur à cause de la perte du Cœur ?
Erloa n’ouvrait plus son coffret. Dès qu’elle posait une main dessus, les larmes revenaient. Cette fois, même en ouvrant le grand coffre qui contenait ses robes, elle pleura. Son état s’empirait. Tout ce qui lui rappelait son pays la faisait souffrir. Elle n’arriverait bientôt plus à donner le change, elle le savait.
Tiboin entra doucement dans la chambre. Elle était en larmes.
— Il est autre chose qu’un simple caillou, lui dit-il. Ne crois-tu pas que ce caillou est magique ?
La princesse se retourna vivement en fronçant les sourcils. Tiboin essuya ses yeux avec son mouchoir, puis s’expliqua :
— Que tu perdes un remède contre la migraine est un triste épisode, certes. Mais que cela te fasse faire des cauchemars, que tu en perdes l’appétit, c’est une autre affaire. Qui t’avait donné ce caillou ?
— Mon père, dit Erloa dont le teint rougissait.
— Erloa, pourquoi te l’a-t-il donné ? demanda très doucement Tiboin en lui caressant la joue.
Erloa le dévisagea longuement. Elle pensa lui dire que c’était un talisman qui lui donnerait un bébé mâle et vigoureux, ou un souvenir d’une amie morte dans ses bras d’atroces souffrances, mais les mots ne venaient pas. Le jour où il lui avait fait découvrir l’amour, elle avait aussi placé toute sa confiance en lui. De toute façon, le caillou était perdu. Il aurait été stupide de croire qu’on puisse retrouver une pierre lancée du haut d’une fenêtre d’un château. Puis, elle pensa aux autres princesses qui détenaient également une partie du Cœur de leur île ; elle ne pouvait pas les mettre en danger. Non, elle ne les trahirait pas.
— C’est une pierre qui date de la création de l’île. C’est mon seul héritage.
Tiboin la scrutait intensément. Erloa avait parfois l’impression qu’il savait ce qu’elle pensait. Elle rougit, puis s’effondra dans ses bras afin qu’il n’approfondisse pas cette demi-vérité.
— Je pense qu’il y a un sort dans ce caillou et que ce sort est lié à toi, déclara-t-il. Tant que tu étais à proximité, il te donnait de la vitalité. Maintenant que nous nous en éloignons, il te laisse dépérir. Tu ne vas pas bien, Erloa. Tu as perdu du poids, tu ne dors pas et, quand tu arrives à sommeiller, tu es réveillée par d’horribles cauchemars. Nous ne savons pas si ta guérisseuse est incompétente ou non, mais ce caillou te retient. Nous allons retourner nous-mêmes à Fielt. Si cette pierre t’attire comme je le pense, elle nous reviendra sans peine. Ensuite, tu la garderas sur toi, jusqu’à ce que nous trouvions une solution pour te délier du sort.
— Mais nos joyeuses entrées futures ?
— Tu aimes le cheval, non ? — J’adore !
— Nous ne sommes qu’à une journée de cheval de Fielt. La cour qui nous accompagne s’inquiète aussi de ton état, ou alors certains supposent que tu es enceinte. Nous allons prétexter quelques jours de repos. Nous irons, comme cela se fait dans notre pays, dans une maison de retraite tenue par des moines. Nous prendrons avec nous ton maître d’armes et sa « fausse femme », ainsi que Birion.
Erloa tiqua sur la « fausse femme » de Suajo. Il savait donc que le couple était factice. Tiboin, qui avait décidément la manie de deviner les pensées de sa femme, lui sourit.
— Pourquoi dis-tu que Laane est une fausse femme ?
— Non, je n’ai pas dit ça ! Je sais que Suajo préfère les hommes. Personnellement, je suis heureux que tu aies un homme près de toi, qui te protégera et qui ne te courtisera pas ! Quant à Laane, c’est ta femme de chambre, elle est aussi inquiète que moi.
Quant à Birion, c’était le jeune frère de Tiboin. Il n’avait que quinze ans et avait accueilli Erloa avec bienveillance. Les frères étaient très proches l’un de l’autre. Tiboin s’occupait de lui depuis la mort de sa mère, la troisième femme de Qalor. Tout le long de leur voyage, ce jeune frère chevauchait à leurs côtés. Erloa ne savait que penser de lui. C’était un jeune homme très sérieux, relativement rigoriste quant à sa religion. Il avait accueilli Erloa avec une certaine indifférence.
Suajo avait rapporté à Erloa une petite altercation entre lui et ce jeune frère. Birion, par une phrase bien placée, avait fait comprendre au maître d’armes que les frères le tenaient sous leur coupe et que, s’il leur désobéissait un jour, il se retrouverait rapidement émasculé et pendu par les pieds. Le maître d’armes s’était fendu d’un large sourire et avait répondu à l’adolescent qu’il serait très heureux de subir ce sort avec lui à ses côtés. Birion avait dégainé son épée sur-le-champ. Suajo l’avait aussitôt désarmé et lui avait soufflé : — On est du même bord, fiston ! Si tu ne veux pas que cela se sache, crois-moi, il est préférable que tu ne sois pas aussi présomptueux : si tu me dénonces, je te dénonce. Et, comme chacun sait, ton père serait au premier rang de ton supplice.
Birion s’était tu. En deux phrases, Suajo avait retourné la situation : il l’avait menacé et lui avait révélé ce qu’il savait déjà, à savoir que Qalor ne l’aimait pas et ne le défendrait pas. Dès lors, Erloa ne comprenait pas très bien pourquoi Birion adhérait à une religion dont l’homosexualité était considérée comme un crime contre l’Unique. Elle en avait discuté avec Suajo, qui lui avait révélé qu’il n’était pas aisé d’être dans une minorité, même si celle-ci était tacitement acceptée par tous. Erloa avait bien observé qu’à Guerlon, on la regardait parfois de travers parce qu’elle était gauchère, car cela aussi était punissable. Elle pestait contre cette île tellement rétrograde et stupide.
Dès les premières heures du matin, le carrosse s’éloigna du château, laissant la cour et les civilités au château d’hôtes pour trois ou quatre jours. Personne ne s’en offusqua ; même la rumeur d’une possible grossesse mettait tout le monde de bonne humeur. Le prince envoya par corbeau l’ordre au chevalier qui était allé chercher le caillou de revenir : on devait définitivement enterrer cet enfantillage.
Tiboin chevauchait à côté d’elle. Il ne pouvait déterminer si c’était parce qu’ils se rapprochaient de Fielt ou grâce au plaisir du cheval, mais elle était radieuse. Elle s’était déguisée en jeune homme et Birion avait pris sa place dans la cellule des moines. Ce dernier était heureux de se retirer quelque temps dans une alcôve afin de méditer sur ses démons et ses doutes.
Erloa doubla Tiboin dans un galop effréné. Il talonna son cheval et la rattrapa. Juste derrière eux, il y avait le fidèle Suajo. Tiboin avait dit à sa femme qu’il se réjouissait de l’avoir à ses côtés. Cependant, il n’avait pas apprécié l’altercation entre le maître d’armes et son frère : cet incident avait fait de Suajo une personne extrêmement fiable pour Erloa, mais épouvantablement redoutable pour Birion.
Ils arrivèrent à la tombée de la nuit à proximité de Fielt. Suajo dressa un campement dans le renfoncement d’un rocher, puis partit à la recherche de nourriture.
— Nous ne devons pas être vus du comte ou de sa cour, dit-elle à Tiboin une fois qu’ils furent seuls. Je propose de me dissimuler parmi les marchands. Tiboin éclata de rire.
— Ton teint te révélera aussi rapidement qu’un chat dans une meute de loups ! Non, j’irai moi-même, déguisé en mendiant, ce sera plus facile, tandis que toi, tu resteras ici avec Suajo.

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