le sage est mort, vive la sage !

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Le soir était tombé ; Aély était épuisée. Lermin lui proposa de prendre le bébé pour qu’elle se repose, mais elle déclina l’invitation d’un mouvement de tête sec, presque enfantin. Lermin n’insista pas. Elle venait de perdre son époux ; peut-être le contact avec ce tout petit bout de vie lui donnait-il la force nécessaire pour surmonter l’épreuve.

Depuis la mort du vieux Barden, la vie avait changé. Dès que le nourrisson dormait, Aély et Lermin travaillaient d’arrache-pied pour que ce dernier comprenne le maniement de son don de « fumeux ». Dès que l’enfant se réveillait, Aély s’occupait du bébé et Lermin arrachait les mauvaises herbes.

Lermin ne connaissait toujours pas la raison de la mort de Barden. Lorsqu’il tentait de poser la question, elle le rabrouait avec une telle violence qu’il avait abandonné l’idée de lui en parler pour l’instant. Il attendrait qu’elle soit remise du choc pour pouvoir à nouveau discuter.

Elle était assise près du feu. Elle nourrissait le nouveau-né à l’aide de sa drôle de bouteille. Ses pensées semblaient perdues dans le visage du bébé ; elle le fixait sans pour autant le voir.

— Veux-tu que je prépare ta paillasse pendant que tu la berces ?

— Je ne suis pas assez caduque pour que tu me soignes ainsi. Tu t’occuperas plutôt de Barden pendant la nuit.

— Ah bon ? Que faudra-t-il faire ? demanda Lermin en lançant un regard sur la dépouille du vieil homme qui trônait à quelques pas d’eux, sur un tapis de fleurs.

— La nourrir, pardi ! Un petit bout comme ça, ça doit boire toutes les trois ou quatre heures.

— Tu veux parler du nourrisson ?

— De qui veux-tu que je parle d’autre ? cria-t-elle. Nous ne sommes que trois sur cette colline. Chaque fois que je le nomme, c’est la même chose : tu me demandes de qui je parle. Crois-tu vraiment que je déraille au point de te demander de nourrir un macchabée ?

Lermin soupira. Il était presque à bout de forces et de patience. Cela lui faisait mal de voir qu’Aély confondait le prénom du bébé avec celui de son feu mari. Cela dit, ils ne l’avaient pas encore prénommé. Mais était-ce à eux de le nommer ? Ne serait-ce pas plutôt à la famille à qui l’on confierait l’enfant ? Ce serait mieux et, de toute manière, il serait plus aisé pour tout le monde de trouver une nourrice à ce petit dès la prochaine ville. Là où ils étaient installés, il n’y avait pas une ville aux alentours. Heureusement que Lermin avait volé la chèvre ; ils n’auraient pas pu nourrir l’enfant sans cela.

Lermin s’assit près du feu, les yeux perdus dans les braises qui dansaient au-dessus des flammes. Cela faisait neuf jours qu’ils étaient au lac. Aély n’avait pas voulu qu’on déplace le coffre avant l’hommage. Lermin avait demandé où l’on enterrerait son compagnon ; elle l’avait regardé d’un air agacé et lui avait désigné l’endroit où ils se trouvaient. Ils avaient déposé le corps sur une large pierre plate qu’ils avaient recouverte de feuilles et de fleurs.

Lermin entra dans le feu. Il alla danser avec la fumée pour échapper à cette lourdeur. Il dansa jusqu’à ce que, épuisé, il retournât dans son corps et sombrât dans un sommeil sans rêves.

Le lendemain matin, Lermin fut réveillé en sursaut par Solaire, la fille aînée du comte de Sendre. Elle avait un flacon en main et un chiffon. Elle lui avait déjà enduit un petit bout de bras. Il la poussa d’un mouvement brutal.

— Que faites-vous là ? demanda-t-il abruptement.

— Vous le voyez bien, lui dit-elle doucement. Je vous parfume.

— Non merci, dit-il en se levant.

— C’est un grand jour pour vous, insista-t-elle. Ce parfum est relativement spécial. Il vous fera aimer de tous. Il est à base de myrrhe.

— Je m’en moque ! déclara Lermin de mauvaise humeur. Où sont Aély et le bébé ?

— Ils sont plus loin dans la foule. Prince, je vous en prie, supplia-t-elle. Cela va être pénible.

— Non merci ! dit-il en hachant les mots.

Solaire s’éloigna, un peu déçue. Lermin la suivit du regard et réalisa qu’au-delà de « la mer », un nombre impressionnant de guérisseurs et de guérisseuses s’étaient rassemblés. Tous étaient venus rendre un dernier hommage à Barden. Il sentit son épaule pour savoir s’il n’empestait pas trop. Il maudit Solaire, se promettant de la rayer des demoiselles à fréquenter, même si elle était guérisseuse.

Il alla laver le parfum à l’eau de la source de la colline. Il fut relativement étonné de voir que sa peau avait mal réagi à la lotion, créant une surface trop sèche, presque une petite croûte collante et brunâtre. Il avait quelques démangeaisons.

Il se rhabilla et sortit de la colline. Aély parlait avec les guérisseurs, se faisait réconforter par quelques soldats. Lermin avança timidement dans la foule, essayant de comprendre ce qu’il se passait. Au fur et à mesure qu’il traversait les groupes, ceux-ci se turent en lui laissant le passage. Certains même s’agenouillèrent. Lermin se demanda un instant si c’était la lotion de Solaire qui agissait sur la foule.

Aély vint le rejoindre en tenant le bébé dans les bras. Elle le lui remit. Lermin le prit avec douceur, blottit l’enfant contre son sein. Avoir le bébé sur son cœur le remplit de sérénité.

— On va pouvoir commencer, murmura Aély.

Trop impressionné pour lui demander d’autres explications, il approuva. Aély l’enjoignit de déposer le nourrisson sur la carcasse de Barden. Cela dégoûta un peu Lermin. Aély insista d’un regard appuyé ; tout le monde le fixait, attendant qu’il s’exécute. Lermin s’avança vers la dépouille. Elle ne sentait pas encore, grâce à la préparation du corps ; toutefois, il jugeait déplacé de déposer un nouveau-né sur un cadavre. Heureusement, le bébé dormait à poings fermés et un feu, sur le côté de l’autel, le réchauffait.

Aély se mit à psalmodier quelques incantations devant le nourrisson et Barden. Elle se tourna vers la foule et dit :

— Barden est de retour sous sa forme féminine. Êtes-vous prêts à l’accueillir dans toute sa fragilité, sa force, sa sagesse ?

— Oui ! hurla la foule.

— Que les guérisseurs s’approchent et s’agenouillent devant lui.

Toute la foule fit un pas en avant. Quand celle-ci fut à genoux, Lermin remarqua que son père, sa mère, ainsi que tous ses oncles et tantes étaient là, debout, participant à la scène, habillés de leur costume protocolaire. Les guérisseurs prêtèrent serment. Ils levèrent les bras et, dans un ensemble parfait, prononcèrent :

— Barden, tu es le père et la mère de notre nation. Nous, représentants de ton pouvoir, nous te servirons.

Ils mirent ensuite les mains sur leur cœur, penchèrent la tête en avant et continuèrent :

— Tu nous as confié la tâche de guérir et nous nous engageons à utiliser nos connaissances pour soigner et faire reculer la mort jusqu’à son dernier retranchement.

Ils abaissèrent leurs mains devant eux et posèrent leur front sur le sol :

— Nous te devons la vie, nous t’offrons notre mort.

Ils se relevèrent et finirent par :

— Tu nous envoies sur les chemins de Chandelon ; nous te représenterons dans toutes les décisions que tu prendras, car nous savons qu’elles seront sages et teintées de vie.

Puis les médecins se retirèrent et formèrent un immense cercle autour du bûcher, englobant de la sorte le couple royal, Lermin, ainsi que les ducs et duchesses qui n’avaient pas bougé d’un pouce.

Aély était concentrée sur la cérémonie, elle était pratiquement en transe. Lermin avait peur que son cœur ne lâche, tant elle tremblait. Elle demanda à Lermin de prendre le bébé et de s’approcher. Elle attisa le feu à l’aide d’un morceau de fer. Elle l’enjoignit de faire volte-face pour être face à ses oncles et tantes. Ensuite, Aély lui demanda de le porter bien haut, afin que tout le monde puisse le voir.

Ses oncles et tantes l’observaient avec une pointe de mépris ou de moquerie ; du moins, c’est ce que Lermin ressentait en les regardant un à un. Personne ne croyait en lui ; ils étaient tous certains que leur propre rejeton eût été un meilleur roi. Il pensa au parfum de Solaire, se demanda un instant si elle n’avait pas raison en l’enduisant de sa lotion. Dans l’histoire de Chandelon, toujours d’après les écrits que Lermin avait étudiés de fond en comble, c’était bien la première fois que les ducs jalousaient la branche royale. La décision de la succession revenait au roi et aux sages. Ces trois-là, après la présentation de l’ensemble des neveux et nièces à leur dixième année, choisissaient qui serait, parmi eux, l’heureux élu. C’était tombé sur Lermin ; tout le monde en avait été étonné. Personne ne s’y était opposé, mais le scepticisme qui avait accompagné la décision, ce jour-là, s’était manifesté par la suite en une série de reproches déguisés en conseils, d’ordres maquillés en souhaits.

« S’ils savaient, se dit Lermin, que je leur donnerais volontiers le trône pour pouvoir rallier le cercle des guérisseurs. »

— Ne bouge surtout plus, lui souffla Aély. Rejoins la fumée, si tu le peux.

Lermin acquiesça d’un petit mouvement de tête. Il prit son inspiration, regarda la fumée du feu et monta avec elle. Il était au-dessus du cercle, vit à travers les flammes Aély qui guettait le moment où il serait fumée. Il tenta de rejoindre les flambeaux tenus par chacun des ducs. Il écouta ce qu’ils se disaient entre eux :

— C’est vrai que Barden doit lui déposer la main sur l’épaule, mais ici ce n’est qu’un nourrisson ! Elle est complètement folle de lui demander de porter le bébé ainsi, il ne peut que le lâcher, se dit Saleïs.

— Par l’Oracle, qu’on vienne en aide à l’enfant ! s’inquiéta Cémana.

— Je suis prête à le rattraper, répliqua Misiane.

Lermin s’observa tenant le nourrisson à bout de bras. Il était fixe, les yeux perdus dans le vague. Il se dit qu’il avait bien pris quatre ou cinq pouces depuis qu’il avait quitté Pastel. Comme lors de ses autres voyages dans la fumée, il n’arrivait pas à ressentir la moindre émotion. Il vit Aély tirer du feu la tige de fer dont le bout, en forme de sceau, était rougi. Elle marqua l’épaule de Lermin à travers sa chemise. Lermin avait regardé la scène sans se poser plus de questions.

— Voici Lermin, le prince consort, prêt à nous défendre malgré la souffrance et la mort. Nous le reconnaissons comme le Futur de notre Nation. Respectez-le, chérissez-le et servez-le. Celui-ci sera un grand roi.

Les ducs et duchesses s’agenouillèrent et prêtèrent serment :

— Toi, Lermin, fils de Nilakin et d’Éleuria, Futur de notre île et de son bien-être, nous te reconnaissons comme tel et nous te servirons comme tel.

Aély secoua la fumée et Lermin retourna dans son corps. Préparé à endurer la douleur, Lermin l’accueillit très détendu, comme lui avait appris Aély la semaine précédente.

— Très bien, lui souffla Aély en reprenant le bébé. Reste bien ancré dans le sol pour diminuer la douleur.

Elle arracha la manche de la chemise de Lermin et fit signe au couple royal d’avancer. Éleuria s’approcha de son fils ; elle avait les larmes aux yeux. Nilakin le regardait fixement, très satisfait. Lermin eut l’impression d’y déceler une pointe de fierté. Il savait d’avance que le roi ne dirait jamais un mot en ce sens, mais il avait appris à distinguer les différents sourires de son père. Celui-ci avait récupéré son petit coffre et le tenait sous un bras. Il le présenta à son fils et dit :

— Tu es destiné à être le moindre souci de Chandelon, à servir son peuple, à le chérir et à le protéger. Si tu acceptes cette tâche, pose la main sur son cœur et proclame-le.

Lermin obéit. Il était dans un état second. Son épaule gauche ne lui faisait pas si mal. Il transpirait, tentait de minimiser la douleur par la concentration sur cette cérémonie dont il était l’objet sans y être préparé. Du bout des doigts droits, il toucha le coffre, tandis que la main gauche couvrit son cœur, et dit :

— Je le jure.

Nilakin se mit derrière lui et lui déposa une main sur l’épaule saine.

Calrice sortit du cercle et apporta, dans un pot, un onguent pour soigner la brûlure. Sa mère déchira un morceau de sa jupe, le trempa dans la pommade et pansa la blessure de son fils. Elle proclama :

— Tu es Chandelon, reçois mon allégeance.

Les ducs et duchesses tailladèrent à leur tour un carré de leur chemise et le déposèrent sur l’épaule endolorie en récitant le même loyalisme.

Enfin, quand tous furent passés, Aély s’avança, un flambeau en main. Elle dit :

— Et que la vie continue !

Et elle mit le feu au bûcher où reposait Barden. Elle prit le bébé dans ses bras et se mit à trois pas des flammes.

Lermin et son père rejoignirent un premier arc de cercle formé par les ducs et duchesses une fois qu’ils eurent prêté serment.

Lermin était encore sous le choc. Pourquoi ne lui avait-on pas dit ce qui allait se passer et ce qu’il devait faire ? Tout cela avait été si vite et, en même temps, cela avait pris une bonne partie de la matinée.

Il était juste dans le dos d’Aély et du bébé. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne s’éloignait pas ; la fumée était épaisse autour d’elle, elle risquait d’intoxiquer les poumons du nourrisson. Il lui était impossible de le lui faire réaliser. Il se projeta dans la fumée du bûcher pour la guider vers le ciel et l’éloigner discrètement du bébé.

Il s’envola directement assez haut. Il jeta un œil vers le sol et remarqua que ce qu’il prenait pour un cercle formé par les guérisseurs était en réalité la forme de l’île de Chandelon. Lermin ressentait un réel plaisir à voler avec la fumée. Il se sentait léger, libre et un peu espiègle, ce qui l’amusait et rendait l’activité encore plus grisante.

Il passa d’un duc à l’autre, qui réagissait à la fumée suivant qu’ils étaient pris dans la cérémonie ou déconcentrés. Il entendit Misiane se dire : « On pourra dire ce qu’on veut, le petit Lermin a bien assuré ! »

Lermin regarda sa tante ; elle n’avait pas remué les lèvres. Percevait-il ses pensées ? Il tenta l’expérience auprès de Saleïs, le frère diplomate.

« En voilà un qui est prêt, c’est déjà ça. J’espère avoir des nouvelles de Guerlon d’ici peu, pourvu qu’Erloa ne gâche pas tout avec sa soif de liberté. Mais pourquoi Nilakin a-t-il été si mou ? »

— Si mou ? réagit directement Lermin. Mon père si mou ? Mais qu’est-ce que vous vouliez de plus ?

Surpris d’entendre la voix de son neveu, Saleïs tourna la tête de son côté, puis, voyant le regard fixe du prince sur le bûcher, il secoua la tête et se focalisa sur la cérémonie. Lermin s’envola, un peu ennuyé de s’être dévoilé. Tous les guérisseurs regardaient leur mentor brûler avec émotion. Du plus éloigné au plus proche, leurs pensées allaient vers lui. Ils étaient extrêmement concentrés. Lermin, en s’approchant d’eux, s’aperçut qu’ils récitaient des formules de remèdes, des actes médicaux, tout ce dont un guérisseur devait avoir connaissance pour exceller.

— Lermin ! retourne dans ton corps ! souffla tout à coup Aély. Tu empêches cette petite d’apprendre ce qu’elle doit savoir.

Lermin, pris en faute, obéit sans poser plus de questions. Il n’en revenait pas. Il observa la fumée : celle-ci avait un aspect un petit peu plus bleu, le flux était plus compact. Là où ses oncles et tantes, et même son père et sa mère, croyaient en un simple recueillement, il s’agissait d’un partage unilatéral de l’ensemble de la médecine enseignée par un vieux sage à une quarantaine de guérisseurs des années durant, transmise actuellement à un nourrisson qui dormait dans les bras d’une vieille femme.

Il aurait bien aimé être à la place du nouveau-né. Tout connaître en une fois, quel plaisir ! Puis il se dit que sa soif d’apprendre n’aurait pas été assouvie et que la joie de la découverte était assez grisante pour être recherchée.

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