L'ombre d'Hennacor
Une fois le bûcher éteint, chacun emporta un peu des cendres pour les disperser quand ils retourneraient chez eux. Un banquet anima le bord du lac et se prolongea toute la nuit. Lermin passa d’un groupe à l’autre ; il fut congratulé à chaque fois. Les ducs le prenaient dès à présent pour un des leurs ; ils trinquèrent avec lui.
Passablement saoul, il s’isola pour reprendre ses esprits. Calrice vint s’asseoir à côté de lui.
— Nous n’aurons pas beaucoup de temps pour nous parler. Voici ce que tu dois savoir. Ne m’interromps pas, s’il te plaît, tu poseras des questions après. Tout d’abord, dans ce sac de jute, il y a la poupée de ta sœur. En la tenant près du feu, et si à Guerlon, Erloa est devant un feu, vous pourrez communiquer. Il faut que tu puisses lui parler, pour la rassurer et pour savoir comment cela se passe à Guerlon, mais aussi pour évaluer les risques de départ de l’île et s’il n’y a pas d’espion de Crabaude ou de Peldon.
— Peldon ? C’est qui ? souffla Lermin.
Calrice leva une main pour l’arrêter.
— Chut, s’il te plaît, j’y arrive. Depuis que tu es parti, j’ai cherché dans les vieux manuscrits comment utiliser le don de fumée. D’ailleurs, j’ai pu remarquer que tu te débrouillais très bien. As-tu fait des exercices avec Aély et Barden ?
— Surtout avec Aély les derniers jours. C’est grâce à cela que j’ai pu me retirer de mon corps et rester sans bouger lorsqu’elle m’a marqué au fer rouge !
— Oui, admit Calrice, tu n’avais sans doute pas le choix. Sait-elle que tu as besoin d’un bout de tissu pour arriver dans un foyer différent ?
— Non.
— Garde bien les morceaux d’étoffe qu’on t’a déposés sur l’épaule, cela te permettra de voir ce qui se passe dans les châteaux. J’ai rassemblé dans le sac des vêtements de certains guérisseurs, tu pourras donc surveiller ce qui se trame chez eux également.
Lermin acquiesça d’un mouvement de tête.
— Pour en revenir aux manuscrits que j’ai lus, j’ai découvert un autre fléau que celui entrepris par Crabaude. C’est celui d’un gourou, vivant bien loin d’ici, qui se nomme Peldon. Peldon détient une île, la Magora. Le roi, un certain Magore, est un adepte convaincu de Peldon. Les îles ne sont pas annexées physiquement, comme le fait Crabaude, mais elles sont asservies. La pensée est contrôlée, les biens sont confisqués. Je ne sais pas si les cœurs de ces îles sont à Magora ou s’ils sont sur les îles. Cela n’a pas d’importance car, dès que le gourou les appellera, les adeptes donneront leur cœur sans réfléchir. Je pense qu’il les rassemblera toutes en même temps quand il sera prêt. Ce gourou prêche l’Unique, mais dans sa forme la plus dure et la plus sauvage.
Même si l’île de ta future femme, Barnisie, reste fidèle à l’Unique dans sa version la plus douce et clémente, Barnisie est une peldoniste. Voilà pourquoi je ne comprends pas que les sages aient donné leur bénédiction pour ce mariage ; sans doute ignorent-ils sa radicalisation d’une partie de l’île.
— Peut-être espèrent-ils que la tolérance l’emportera sur la radicalisation ?
— Sans doute, ils ont toujours été très idéalistes. Je pense également qu’il y a parmi les guérisseurs un disciple de Peldon ; je l’ai entendu en parler pendant la cérémonie, mais je ne sais pas qui. Pour ma part, j’ai des craintes : le frère de Barnisie a épousé une peldoniste et l’île est en train de virer, bien malgré lui. J’ai mis, dans le sac, les trois manuscrits qui en parlent.
Lermin hocha la tête. Ils entendirent les cris du bébé approcher. Ils se retournèrent en même temps. Aély venait vers eux avec un gentil sourire. Elle déposa le nourrisson dans les bras du jeune homme et dit :
— Dis donc, Calrice, tu ne trouves pas qu’il fait un adorable papa ?
Calrice sourit et répliqua :
— Certes ! Quoiqu’un peu gauche !
— Ça lui viendra ! Je voudrais parler à Calrice. Lermin, tu veux bien nous laisser ? Emporte Barden.
— On ne pourrait pas lui trouver un prénom plus féminin ? demanda Lermin.
— Tu t’y habitueras ! rétorqua la vieille femme. À ce propos, le biberon est dans le coffre, elle crève de faim !
Lermin se leva et, ce faisant, son bras couvert d’eczéma, provoqué par le parfum de Solaire, passa sous les yeux des deux femmes. Calrice lui prit le bras et dit :
— Qu’as-tu là ?
— Pas grand-chose, minimisa Lermin. Solaire a voulu me parfumer pour la cérémonie.
Aély analysa à son tour la plaie et dit :
— Lave-la tout de suite une fois sur la colline.
— D’accord, Grand-Mère ! répondit Lermin, pour la taquiner un peu.
— C’est important, Lermin, fais-le vite !
Lermin fronça les sourcils et partit directement à la colline.
L’humeur d’Aély s’était adoucie aujourd’hui. Sans doute était-elle angoissée par la cérémonie. Et là, encore, Lermin maugréa contre elle : elle aurait pu aussi lui dire à quelle sauce il allait être mangé ! Il s’était retrouvé bien dépourvu et, heureusement, elle lui avait fait faire quelques exercices d’enracinement et de fumée les deux derniers jours. Cette brûlure ne lui causait pas trop de souffrance et, s’il avait affiché une figure impassible et déterminée, c’était grâce à elle.
Saleïs vint à sa rencontre avec un large sourire. C’était rare de sa part. Lermin lui rendit une mine allègre, quoique pressée. Barden commençait à hurler, il fallait la nourrir.
— Lermin ! l’apostropha-t-il. Tu m’as épaté ! J’ai discuté avec ton père, tu partiras avec moi dès la cérémonie terminée. Je dois t’apprendre quelques petites ficelles du métier.
— Et Barden et Aély ? Elles auront besoin de moi !
— Ne te tracasse pas, Aély se débrouillera très bien. De toute façon, Barden ne pourra pas encore t’être utile !
— Certes, nous aurons donc le temps de parler ! Pour l’heure, Barden doit être nourrie, répondit Lermin sur un ton amène.
Il n’avait aucune envie de rejoindre Saleïs. Saleïs était de loin le plus cultivé et cela ne le dérangerait sûrement pas de disserter avec lui, mais son cousin était un prétentieux et il était plus rapide de faire le tour de son esprit que le tour de la salle des gardes en courant. Une grosse tête de lard, pleine de muscles et sans la moindre finesse. Lermin et lui ne pouvaient pas s’entendre, c’était totalement incompatible.
Lermin ruminait cette nouvelle avec une certaine amertume. Il en avait marre qu’on décide pour lui ; il avait envie de pouvoir être un peu sur la colline, de s’occuper de cette enfant et de perfectionner son don de fumée. Il traversa « la mer », pieds nus, en prenant garde à ne pas glisser avec l’enfant. Le coffre était grand ouvert. Lermin ne voyait que les objets retirés un à un par un guérisseur.
— Eh là, cria-t-il, faut pas vous gêner !
La femme ferma brusquement le coffre et lança un bref regard par-delà l’épaule de Lermin pour voir si on l’avait vue. Elle sourit à Lermin en s’avançant vers lui et l’enfant. C’était à nouveau Solaire.
— Solaire ? Mais que faites-vous là ?
— Eh bien, comme les autres guérisseurs ! Je suis là pour accueillir le changement de Barden et pour votre investiture également. C’est la première fois que j’assiste à une si belle cérémonie et je suis très heureuse que vous soyez officiellement notre futur roi !
— Vous n’avez pas répondu à ma question, répliqua Lermin sèchement. Je vous ai trouvée le nez dans le coffre d’Aély. Qui vous en a donné la permission ?
— Aély, pardi ! Elle est venue me souhaiter la bienvenue parmi les guérisseurs et m’a proposé de visiter la colline. Ne vous en offusquez pas, monseigneur. Ce n’est rien de bien méchant. Je suis curieuse de nature et ce coffre est la seule pièce à véritablement voir dans ce lieu. Cela ne doit pas être facile de voyager à pied avec un meuble pareil !
— Nous en avons l’habitude, répondit parcimonieusement Lermin. Maintenant, si vous voulez bien nous laisser, je dois nourrir Barden.
Solaire recula d’un pas pour laisser Lermin fouiller dans le coffre à la recherche du biberon. Il tenait le bébé sur un bras, ce qui ne rendait pas la manœuvre très aisée.
— Voulez-vous que je vous aide ? demanda Solaire en tendant les bras afin de prendre le nourrisson.
— Non ! répliqua Lermin. Laissez-nous, je vous prie.
Solaire murmura des excuses et quitta la colline. La petite Barden sourit. Lermin la regarda avec une infinie tendresse.
— Si tu pouvais refermer la porte de la colline, lui souffla-t-il, on serait plus tranquilles.
Lermin sentit le silence l’envoûter. Barden était-elle déjà capable de faire cela ? Était-ce aussi naturel que de dormir ? Ou alors avait-elle déjà en elle toute la science pour l’appliquer. Il demanderait à Aély. Sur l’heure, la petite ferma sa petite quenotte sur la plaie provoquée par l’eczéma. Il grimaça, se souvint qu’Aély lui avait supplié de la nettoyer avec l’eau de la source. Il s’y appliqua longuement en attendant que le lait du bébé chauffe. Il prit également la main du nourrisson, qui avait touché la plaie, et la lava consciencieusement. La petite lui sourit à nouveau.
Une fois Barden repue, elle s’était endormie à la fin de son biberon. Lermin l’avait couchée dans le berceau qu’il avait improvisé la veille.
Il soupira. Il avait envie de dormir à côté d’elle, mais il avait aussi envie de terminer la conversation qu’il avait eue avec Calrice.
Il vit, au-delà de leur colline, les guérisseurs qui se précipitaient vers l’endroit où il avait laissé Aély et Calrice. Il eut un sombre pressentiment. Il quitta son refuge en courant et arriva en même temps que les autres devant la scène. Aély était à plat ventre, une large coupure sur le crâne ; Calrice avait été égorgée. Lermin s’avança et tâta le pouls d’Aély.
— Elle est vivante ! dit-il.
Il la prit dans ses bras et l’emporta vers la colline. En passant, il vit son père qui le regardait avec une pointe de terreur et de désarroi.
— Père, lui souffla-t-il. Voyez si vous pouvez récupérer l’arme qui a tué Calrice et recueillir quelques témoignages, je me charge d’Aély.
— Bien, répondit Nilakin en se précipitant vers le lieu du crime.
— Nous nous retrouvons sur la colline. Je ne peux pas laisser Barden toute seule.
Lermin était trop préoccupé par le fait de sauver Aély pour réaliser qu’il venait de donner un ordre à son père et que celui-ci avait obéi sans émettre le moindre grognement. Il arriva à la colline ; deux guérisseurs l’avaient suivi avant que l’entrée ne fût close. Il rejeta la question de savoir si c’était le nourrisson, qui semblait dormir à poings fermés, ou Aély, qui était inconsciente, qui avait fermé l’entrée. À moins que ce fût l’un des deux médecins qui l’avaient suivi.
— Présentez-vous ! dit Lermin d’un ton autoritaire.
— Zéluse, dit la femme. Je suis la guérisseuse de Cémana. Ayez confiance, Calrice était ma meilleure amie.
— Bachy, médecin du patriarcat d’Yxiri. Je suis le doyen de la guilde.
— Excepté Barden, murmura Zéluse.
— Bien entendu, grogna le vieux guérisseur en lançant des éclairs à sa consœur. Excepté ce nouveau-né.
Lermin dévisagea un instant l’un et l’autre. Manifestement, ils ne se portaient pas dans leur cœur. C’était tant mieux. Ils soigneraient Aély de peur d’être critiqués, voire bannis, par leurs pairs.
— Occupez-vous d’elle, je fais bouillir de l’eau, dit-il.
Lermin chercha la bouilloire dans le coffre. Il trouva une jolie éponge qui n’était pas là la veille, il en était certain. Il la mit dans sa poche. Il se mit devant le feu, l’attisa en gardant du coin de l’œil les guérisseurs qui étaient de l’autre côté du foyer. La femme, Zéluse, était une grande dame très droite, dont les yeux en amande exprimaient beaucoup de douceur et de sérénité. Ses gestes étaient posés, sa tunique lui seyait admirablement. Elle ressemblait à toutes les femmes de Cémana qui ont, dans leur maintien, la quiétude du pays. Elle devait avoir une quarantaine d’années et elle les portait à la perfection.
Bachy, le doyen, était plutôt petit, râblé, les yeux noirs aussi perçants qu’une flèche acérée. Il avait les cheveux blancs, en bataille. Ses mains étaient de grosses paluches rugueuses de travailleur de la terre. Lermin mettait un nom sur un visage, car il en avait entendu parler par Calrice ainsi que par Barden. Ces deux-là le respectaient, se moquaient de son air bourru et admiraient ses compétences. Il avait une coupure fraîche et bien nette sur trois doigts centraux de sa main gauche. Il avait dû se taillader dans l’heure qui précédait, se dit Lermin.
Lermin arriva avec l’eau chaude. Il donna l’éponge à Bachy pour qu’il puisse laver Aély. Le vieil homme prit l’éponge, fusilla Lermin et la jeta au feu. Lermin le regarda, les yeux sortant de leurs orbites.
— Que veux-tu que je fasse avec cette éponge ? gronda le vieil homme.
— Eh bien, laver la blessure. Je viens de la trouver dans le coffre, je suppose que quelqu’un l’a donnée pour laver Barden et elle me paraît douce et adéquate.
— Elle est pleine de poison.
Zéluse prit un tissu et le plongea dans l’eau avant de le poser sur le crâne de la vieille femme. Lermin observa la même coupure sur sa main que celle de Bachy. Cela l’intrigua.
— La blessure est superficielle, murmura Zéluse. Elle a de la chance.
— Oui, renchérit Bachy, c’est un coup sur la tête qui l’a assommée.
Lorsqu’ils lui eurent bandé le crâne, ils retournèrent le corps sur le dos. Un couteau plein de sang s’échappa des plis de la robe d’Aély. Les deux guérisseurs se regardèrent, surpris, puis ils fixèrent Lermin.
Lermin les dévisagea tous les deux. Que fallait-il faire ? Manifestement, les deux attendaient un ordre de sa part.
— Éloignez-vous d’elle ! les somma-t-il, et allez chercher mon père.
Zéluse tourna la tête vers l’entrée et répondit :
— Le voilà.
Le roi s’approcha à grands pas. Il passa « la mer » et entra sans aucune difficulté. Lermin le mit au courant de la situation. Nilakin réfléchit quelques minutes, puis déclara :
— Je vais vous entendre séparément et nous ne quitterons pas la colline tant que nous n’aurons pas décidé de ce qu’il y a lieu de faire ou de dire.
Les deux guérisseurs approuvèrent d’un hochement de tête. Nilakin pria Zéluse de l’accompagner au bout de la colline, à la place de Pastel. Ainsi, il montrait qu’il agissait en tant que souverain. Lermin observa son père sous un autre jour. Il apprécia cette manière de procéder. Il n’avait accusé aucun d’eux. C’était très judicieux de sa part : aucun n’était supposé coupable. Il se renseignait sur les faits. Aurait-il un résultat ? Rien n’était moins sûr. L’un et l’autre avaient été tout aussi surpris, ou même terrifiés, à l’idée qu’on puisse les accuser.
Lermin se demanda s’il arriverait à en savoir plus en les titillant avec la fumée. Il ajouta une branche de sauge fraîche dans le feu. La fumée se fit un peu plus compacte.
— Qui t’a dit qu’il fallait enfumer un blessé ? grogna Bachy.
— Ça pacifie l’atmosphère, répondit Lermin sans se démonter. La colline ne peut pas être un lieu d’angoisse ou d’agressivité.
L’homme grommela son assentiment et replongea dans le silence. Cela arrangea Lermin. Il se glissa avec aisance dans la fumée. Il se faufila près de son oreille et l’entendit penser. Il réfléchissait à la suite des soins à donner à Aély : « Garder la plaie propre, la laisser dormir, rien de bien sérieux, le gamin y arriverait sans mal. Par Paale, qu’est-ce que j’aimerais la soigner moi-même ! N’est-ce pas là mon devoir, que diable ! » En pensant à Lermin, il le regarda, fronça les sourcils, puis hocha la tête longuement avec un petit sourire satisfait. Lermin retourna rapidement dans son corps.
— Où es-tu, petit ? murmura-t-il.
— Euh… répondit Lermin, je ne comprends pas très bien la question…
— Oh si, tu la piges extrêmement bien !
Lermin fixa le feu en niant de la tête.
— Excusez-moi, j’aimais beaucoup Calrice, j’en suis bouleversé.
— Je n’en doute pas… dit-il, sceptique, un large sourire aux lèvres.
Lermin n’osa plus s’éloigner de son corps. Il s’en voulait d’avoir été trop imprudent et de perdre le peu d’ascendant qu’il avait eu sur les guérisseurs. Il remua les braises et songea à Calrice. Il lança un regard vers Nilakin qui écoutait Zéluse. Nilakin terminait l’entretien.
Bachy prit un bout de tissu, le déchira en deux. Il se leva, passa près de Lermin et lui donna une des deux parties et murmura :
— Ce n’est pas le mien, c’est celui de Belaric. Tu en auras peut-être besoin. Quant à moi, tu n’auras pas besoin d’étoffe, on se reverra…
L’homme rejoignit Nilakin. Lermin ne s’attarda pas sur le mouchoir, il l’empocha rapidement. Si Calrice et Bachy avaient directement perçu son don de fumée, il ne fallait pas l’utiliser maintenant pour ne pas attirer l’attention des autres, mais plutôt, comme le disait Calrice, essayer de ramasser des morceaux de tissu ou des objets appartenant à un maximum de médecins pour pouvoir avoir un œil dessus.
Zéluse entendit Aély geindre. Elle s’approcha du corps doucement. Lermin également.
La guérisseuse plaça ses doigts sur la blessure du crâne délicatement et resta ainsi quelques minutes. Lermin fronça les sourcils. Zéluse lui sourit :
— N’ayez crainte, mon prince, cela lui fait du bien.
Aély se calma en effet et plongea dans un sommeil profond. Lermin prit la main d’Aély et la caressa. Il observa ses doigts noueux en les massant légèrement. Elle avait également la même coupure que les deux autres guérisseurs. Lermin se demanda vraiment ce que cela signifiait ; il interrogerait plus tard Aély.
Lermin avait hâte de replier la colline et de s’éloigner de cette fête. Elle avait été ternie par l’assassinat de son amie. Il attendit patiemment que son père eût fini de parler avec le doyen. Il pouvait voir, au-delà de la colline, les guérisseurs qui tournaient en rond au-delà de la flaque. Ils attendaient manifestement que leur roi fît justice. La fureur se lisait dans leurs yeux.
— Ils voudront tous ma peau, murmura Zéluse.
— Ah bon, pourquoi ?
— Parce que je ne viens pas de Chandelon.
— Ce n’est pas une raison.
Zéluse lui lança un regard doux mais teinté d’un certain scepticisme. Lermin rougit légèrement ; cette femme était magnifique, il se dégageait d’elle une aura presque envoûtante. Il en fut modérément gêné. Il poursuivit afin de se dégager de son emprise :
— Comment se fait-il que vous soyez médecin si vous ne venez pas de Chandelon ?
— Parce que je l’étais dans mon pays. C’était Calrice qui m’avait fait entrer dans le cercle, il y a une dizaine d’années, et c’était le vieux Barden qui m’avait confié les soins à la duchesse Cémana.
— L’un et l’autre vous faisaient confiance, cela devrait suffire.
— Sauf que je viens d’une île maudite et que ces deux-là sont morts.
— De quelle île venez-vous ?
— Hennacor.
Lermin resta sans voix. Il dut reconnaître que cette guérisseuse était très mal partie. Cependant, elle n’avait aucun trait d’une Hennacorienne. Elle avait une peau très pâle, de longs membres gracieux et une chevelure de feu. Alors que le peuple d’Hennacor était rougeaud et ne mesurait pas plus de trois coudées. Il la dévisageait, les sourcils froncés.
— Je ne leur ressemble pas, c’est cela ?
— C’est le moins qu’on puisse dire.
— Ma mère est du nord, une femme de Cossée. Elle a été mariée à un marchand de Hennacor. Quand elle est arrivée à Hennacor, elle a tout de suite été vendue. Je suis le fruit d’un viol entre un seigneur hennacorien et elle. À ma naissance, elle avait décidé de me tuer, mais un homme m’a recueillie parce que son compagnon était mort. J’ai reçu ainsi la même instruction que la petite Barden. Cependant, Crabaude ne croit plus en notre médecine, il m’a chassée et il emploie mon compagnon à des fins peu glorieuses.
— C’est-à-dire ?
— Il vole les cœurs des îles. Il sait comment se cacher des guérisseurs et des défenseurs.
— C’est-à-dire ?
— Il s’habille tout de vert.

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