La faille de Genval
Erloa avait attendu que Laane quittât la pièce pour sortir son caillou. Elle le caressait, apaisée. Elle n’avait pas eu besoin de le chercher longuement : une fillette était venue le lui apporter alors qu’elle se tenait à quelques pas de l’endroit où ils avaient dormi. Tiboin ne l’avait même pas quittée d’une semelle.
Tiboin avait interrogé la gamine sur la manière dont elle s’était approprié la pierre. Celle-ci avait répondu qu’elle lui était tombée sur la tête tandis qu’elle ramassait les restes du repas. Le prince s’apprêtait à la questionner plus durement ; il voulait savoir comment elle savait qu’elle devait le donner à Erloa. Terrifiée, la petite n’avait pas répondu, regardant tour à tour Suajo et Tiboin. Erloa avait mis fin à son supplice en la faisant monter sur son cheval, tandis que Tiboin et Suajo fronçaient les sourcils.
Une fois que l’enfant s’était sentie en sécurité, bercée par la voix d’Erloa, elle avait expliqué qu’un homme, la veille, le lui avait confié pour qu’elle le lui remît, contre un saucisson. À la question de savoir si elle pourrait le reconnaître, la petite répondit un peu trop vite : « Non. » Erloa comprit immédiatement que ce « non » signifiait « oui », mais qu’il faudrait plus d’un saucisson pour le lui faire avouer.
Erloa voulait déterminer qui était au courant, qui l’avait reconnue et suivie pour lui remettre ce caillou. Elle opta pour la ruse et offrit à l’enfant de devenir son page personnel. Tiboin n’avait pas saisi directement la manœuvre. Dès leur retour au monastère où ils étaient censés se retirer, il lui avait demandé de s’expliquer sur ses intentions concernant la fillette.
— En faire mon page.
— Tu es folle ! Cette petite est sûrement payée par quelqu’un, tu mets le ver dans le fruit.
— Penses-tu qu’une fillette soit responsable d’un réseau d’espions ?
— Sûrement pas.
— Je veux savoir qui est derrière tout ça. Manifestement, quelqu’un a ramassé le caillou, l’a précieusement gardé pour me le rendre, d’une manière ou d’une autre. Si nous gardons l’enfant avec nous, le véritable espion y verra une aubaine : il continuera à la mandater pour qu’elle lui rapporte nos faits et gestes.
Tiboin fut subjugué par le stratagème de sa femme. Il lui sourit.
— Très judicieux ! dit-il. Nous ne parlerons jamais de nos réels projets devant elle. Nous ferons donc croire que nous ne sommes qu’un couple ordinaire, sans ambition, tandis que nous démasquerons qui se cache derrière cette fillette. Celui qui paie la gamine n’est sans doute qu’un sous-fifre. Il agit certainement pour une personne plus haut placée, et c’est de celle-là dont nous devrons nous méfier. Nous devons suivre la filière comme on remonte une rivière.
Erloa lui sourit. Elle ne pensait pas spécialement que la personne qui payait l’enfant fût un redoutable ennemi. Elle voulait apprendre qui la suivait et qui était au courant de la raison du caillou pour l’avoir gardé et remis. Cette personne était à coup sûr un allié de Chandelon.
Depuis, la petite ne quittait plus sa nouvelle maîtresse. On lui avait donné un bain, on l’avait habillée en page et nourrie trois fois par jour. Birion était le seul dans la confidence.
Elle se prénommait Hachtie, mais ils la nommaient « Curieuse ». Et Curieuse était fière de son surnom. Elle était aussi rayonnante et pleine d’entrain que sa fonction de page le lui permettait. Elle rapportait à Erloa tous les potins des cuisines ; Erloa se demandait ce qu’elle racontait à son commanditaire.
Curieuse ne disait pas grand-chose de sa vie antérieure à leur rencontre. On savait seulement qu’elle était orpheline et qu’elle traînait de cuisine en cuisine depuis qu’elle savait marcher. Elle était dégourdie et futée comme un renard. Elle ne redoutait personne, excepté Suajo. Le maître d’armes avait, certes, une allure inquiétante, cependant il n’était pas méchant avec elle. À force, peut-être que la fillette se laisserait apprivoiser, mais actuellement, elle l’évitait autant que possible.
Erloa caressait son caillou devant le feu. Elle soupira. Les Joyeuses Entrées allaient bientôt se terminer. Ils devaient encore rendre visite au demi-frère de Tiboin, puis ils seraient à Guerlonville, au palais, d’ici deux semaines. Erloa redoutait ce moment où elle devrait se trouver dans la cour officielle. Elle n’aimait pas ce château : il était immense, les couloirs y étaient lugubres, humides et nauséabonds. De plus, ils étaient si nombreux qu’on pouvait s’y perdre en un rien de temps.
Erloa se leva et ouvrit son petit coffre. Elle troqua son caillou contre son mouchoir, fabriqué dans le jupon de la fameuse poupée. Elle avait longtemps espéré voir Lermin à travers les flammes, mais jamais cela ne s’était produit. Pour peu, le pouvoir de la fumée n’était pas encore connu de Lermin, ou bien il ne savait pas l’utiliser. Il se pouvait aussi, mais elle ne voulait pas l’envisager, que Calrice se fût trompée et que son frère n’eût aucune faculté dans ce domaine.
L’aube était belle. Erloa se leva sur la pointe des pieds et se mit à la fenêtre, pourtant le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle sourit : ce n’était pas parce que l’astre était haut qu’il était tard ; cela changeait de Chandelon où le soleil se levait pratiquement à la même heure, chaque jour de l’année. Elle aimait ces immenses journées. Elle écoutait les oiseaux qui chantaient autour de la fenêtre. Quel vacarme ! Tiboin lui avait précisé que c’était toujours ainsi au printemps et en début d’été.
Dans quelques jours, on serait officiellement en été. Cela faisait rire Erloa. Comme si une saison pouvait être officielle ! À Chandelon, on regardait le ciel et on constatait que c’était la saison froide, celle des pluies, ou la saison chaude, celle de la sécheresse. Ici, non. On fixait le calendrier : à partir du jour où le temps de soleil était égal à celui de la nuit, c’était le printemps ; au jour le plus long, ce serait l’été, soit dans quelques jours. Cela durerait quatre cycles, puis, quand le temps de soleil serait à nouveau égal à celui de la lune, on arriverait à l’automne, et quand le soleil ne quitterait pratiquement plus la terre, on serait en hiver. Elle avait envie d’être en hiver ; elle n’imaginait pas du tout une vie où l’on reste calfeutré auprès d’un feu. Cela l’intriguait, elle voulait en tâter l’ambiance.
Mais sur l’heure, c’était bientôt l’été. Les oiseaux chantaient, de petits fruits rouges poussaient un peu partout. Elle adorait ces fruits minuscules d’un rouge vif qui fondaient dans la bouche avec une saveur douce, parfois acidulée et toujours sucrée.
Elle sentit l’odeur des petits pains moelleux qu’on fabriquait à Guerlon. Elle adorait ces petits déjeuners où l’on ne mangeait que du sucré. La fumée arrivait jusqu’à sa fenêtre car le four banal était à proximité du château. Erloa observa la fumée. Et si son frère s’y cachait ?
Légèrement perdue dans ses réflexions, elle ne vit que trop tard Curieuse revenir du village. La fillette regardait furtivement à gauche et à droite avant d’entrer dans l’enceinte du château. Décidément, cette petite n’était pas nette, bien qu’elle fût charmante.
— Tu l’as vue partir ? murmura Tiboin dans son dos.
Comme d’habitude, elle n’avait pas entendu venir son mari et sursauta légèrement.
— Non, répondit-elle.
— Il faut pourtant qu’on sache à qui elle parle ainsi. On n’avance pas dans la découverte de ce réseau !
— Oui. Veux-tu qu’on demande à Suajo ?
— Aujourd’hui et demain, nous voyagerons jusque chez mon demi-frère. Je mettrai Birion sur les talons de Curieuse. Peut-être en apprendra-t-il davantage. Si on n’arrive à rien, on demandera à Suajo. Il se bat magnifiquement, mais ce n’est pas le plus discret d’entre nous. J’ai peur que le maître d’armes ne tue le contact avant qu’il nous en dise davantage sur le réseau.
Erloa approuva d’un hochement de tête.
— Si Birion n’y arrive pas, on demandera l’aide à Noiryc, continua Tiboin.
— Je me demande comment tu peux lui faire confiance alors que tout le monde à Guerlon considère la Cossée comme un pays de sauvages !
— C’est mon demi-frère, répondit Tiboin avec autorité. C’est lui qui t’a sortie d’une grande humiliation lors du banquet de bienvenue.
Erloa se remémora cet homme qui était venu lui faire la conversation alors que tous s’installaient à table. Elle n’avait pas spécialement aimé son air narquois. Elle se rappelait très bien sa fière allure : ses hautes bottes étaient cirées avec soin, sa chemise blanche et l’étole roulée autour de son épaule dans le même tissu que sa jupe. Sa jupe. À Chandelon, un homme qui préférait s’habiller en sari n’était pas du tout choquant. Mais à Guerlon, où l’homosexualité était bannie, avoir un homme en jupe à la cour était, curieusement, accepté.
— Ne bafouait-il pas les convenances en se baladant en jupe ?
— Tous les hommes de Cossée sont en jupe ! répondit Tiboin. Il a un guérisseur qui saura débarrasser ton caillou du sort qu’on lui a jeté. Tu pourras alors le garder comme souvenir, sans qu’il te tienne sous son carcan. Personnellement, je n’aime pas trop la Cossée. Ces gens sont faux ; ils font semblant d’adorer l’Unique, mais ils gardent leurs anciennes croyances. Il est temps que Peldon vienne y mettre de l’ordre.
— Peldon ? Qui est-il ?
— Peldon est l’envoyé de l’Unique. Il connaît la Vérité. Il a déjà conquis le cœur de beaucoup d’îles et remet la droiture dans la morale unissiste. Il était rigoriste, il n’acceptait aucune réflexion autre que celles qu’il émettait. Les fidèles vivent dans le recueillement et la servitude à Dieu.
Erloa écouta attentivement.
— Quelles sont les îles qui l’écoutent ?
— Oh, beaucoup ! Mais ce ne sont pas des sujets pour les femmes. Viens plutôt au lit, répondit Tiboin en lui caressant l’épaule.
Erloa se dégagea, rebiffée par la réplique phallocrate. Tiboin en rit et dit :
— Un jour prochain, même Chandelon sera peldoniste, alors laisse tomber cette stupide volonté d’être adulte.
— Ça, ça m’étonnerait ! répliqua fermement Erloa. Une femme qui est cultivée et libre ne se laissera pas si facilement faire !
— On verra, répondit joyeusement Tiboin. Ton frère va bientôt épouser Barnicie qui est peldoniste. Celle-ci viendra avec cinq cents personnes, toutes triées sur le volet pour leur adhésion à Peldon et leur beauté. Ces Peldonistes épouseront à leur tour cinq cents Chandelonnais qui devront se convertir. Et le tour sera joué !
Erloa était effarée. Elle ne pouvait imaginer Chandelon convertie de la sorte. Tiboin affichait un sourire satisfait, cela lui fit peur. Elle plissa les yeux, cherchant dans ce visage une explication à cette mine. Il s’en aperçut et l’embrassa pour la rassurer. Erloa s’en raidit plus qu’elle ne se détendit.
— Aie confiance ! lui souffla-t-il. L’Unique sera clément avec les tiens.
Cela la glaça.
— Tout changement fait peur, ajouta-t-il. Vous irez vers un mieux. N’est-ce pas là l’essentiel ? Je suis là, je défendrai les tiens.
Dehors, la fumée s’était faite plus dense. Le fournier maudissait son apprenti qui avait mis du sapin trop vert. Des odeurs de pain se répandaient dans la chambre. Elle s’écarta de Tiboin.
— Non ! dit-elle. Je ne crois pas que ce soit un mieux de convertir un peuple sans son approbation. Imagines-tu que les femmes se soumettront aussi facilement au joug des hommes ? Elles sont nées libres, avec les mêmes droits, cela ne changera pas à Chandelon !
— Sauf que ce sont les hommes qui décideront. Je te promets que cela se passera en douceur. Elles resteront heureuses, n’est-ce pas le plus important ?
— Sauf que chez nous, les hommes n’imaginent même pas qu’une femme pourrait leur être inférieure. Arrête, Tiboin ! Ta démonstration ne tiendra jamais la route ! s’emporta-t-elle.
Tiboin serra les dents. Il s’approcha d’elle, d’un pas menaçant. Elle ne bougea pas d’un pouce, le toisant, le front bombé et le regard dur. Certes, elle était belle, mais il en avait marre d’être remis à sa place tout le temps. Il voulait la corriger. Cependant, seul, il n’était pas certain d’avoir le dessus.
— Sauf que chez toi, c’est ici. J’en ai assez de tes démonstrations qui ne changeront rien à l’Histoire. Un jour, tu ne comprendras pas comment tu te retrouveras enfermée sans voir la lumière du jour, jusqu’à ce que tu me sois soumise. J’y arriverai, sois-en certaine.
Il quitta la chambre d’un pas rageur. Erloa resta sans voix. Il fallait prévenir Lermin de ne pas se marier avec Barnicie. Elle avait deux alliés solides, Suajo et cette mystérieuse personne qui lui rendait son caillou sans se manifester. Elle parlerait à Suajo, et désormais, elle imaginerait avec lui un repli possible au cas où Tiboin compterait mettre sa menace à exécution.
La fumée se dissipa, le pain n’était pas brûlé, le fournier se calma.
Curieuse avait chevauché sur la croupe du cheval de Birion. Celui-ci était décidé à percer son mystère. Il la tiendrait à l’œil jusqu’à ce qu’il découvrît la faille. Il était d’accord avec son frère : cette gamine n’était qu’un pion dans un échiquier. Il fallait démasquer l’ensemble des pions et surtout les pièces maîtresses. Ils avaient décidé que le maître d’armes, Suajo, partirait une heure après le convoi pour voir si quelqu’un les suivait discrètement. Suajo avait bien entendu grommelé, mais il s’était plié à l’ordre.
Sur le trajet, dans leur carrosse, Tiboin expliqua à sa femme les particularités du duché de Cossée. C’était le plus grand duché de Guerlon, mais il était séparé du reste de l’île par une longue faille qui la traversait de part en part. Quelques ponts, bien gardés, reliaient ce bout de terre à Guerlon.
— En réalité, c’est une autre île, mais tellement proche que mes aïeux l’ont colonisée aisément. Cependant, la Cossée garde des mœurs très différentes de celles de Guerlon. Il n’y a pas d’autre route que celle que nous empruntons. Les gens se déplacent en s’orientant aux collines qui les entourent. On se perd très facilement car la région est peu peuplée. Il n’est pas rare de retrouver un étranger mort de faim dans le creux d’une lande. Il existe vingt comtés, leurs châteaux sont très éloignés l’un de l’autre, ce qui fait que…
— Les femmes peuvent se déplacer à cheval ! intervint Erloa.
— Exact ! Tu le savais ?
— Je participe quand même aux potins des femmes ! À ce propos, comment se fait-il que ce ne soit pas Noiryc qui soit amené à régner ?
— Ce n’est pas vraiment mon frère, c’est un bâtard. Mon père a engrossé sa mère pour avoir un Guerlonais en Cossée.
— Pardon ?
— Comme tu le sais, il est permis à n’importe quel homme de s’offrir une femme avec le consentement de son mari. Le mari de sa mère l’avait mise au jeu de cartes. Mon père en a abusé jusqu’à ce qu’elle fût enceinte.
— Ne me mets jamais sous la protection de ton père !
Tiboin rit.
— Mais tu l’es déjà !
— Quoi ? s’indigna Erloa.
— Il ne profitera jamais de toi, je te le promets, car, tout simplement, je ne le veux pas. Mais s’il m’arrivait de mourir, il en aurait le droit, voire le devoir, pour assurer sa lignée.
— Et si nous avons un enfant ensemble ?
— Ça ne changerait rien, il pourrait te prendre pour femme, murmura-t-il. Mais je ne suis pas près de mourir ! Les mœurs de cette partie de l’île diffèrent sur beaucoup de points. Le duché est divisé en « paldocards », ce qui correspond à nos comtés. Le chef d’un paldocard est appelé « paldoc ». Chaque paldoc a ses propres couleurs que les femmes portent en chasuble et les hommes en jupe. Ceux-ci chassent, s’occupent des salaisons et de la cuisine. Les femmes portent des culottes, sans quoi elles ne pourraient pas monter à cheval. Elles vont à la pêche et dépècent les animaux, sauf l’alrouge qui est réservé à l’homme. Les Cosséens sont terriblement susceptibles, fiers de leur pays. Ne t’avise pas de te moquer de leur cuisine ou de leurs coutumes, et surtout pas des jupes des hommes ; elles sont le symbole de leur virilité.
— La femme est-elle considérée comme une adulte ?
— Mais non, pourquoi ?
— Parce que nous le sommes, pardi ! s’exclama Erloa.
Tiboin rit à nouveau.
— Et ici, c’est encore pire, on tutoie toutes les femmes, qu’elles soient enfants ou mariées. Tu t’y feras !
— Jamais ! Chez nous, à Chandelon…
— Ton « chez-toi » est ici, plus à Chandelon ! la coupa-t-il sèchement.
— Pourtant, tu me demandes de mettre un sari et non pas les robes des femmes de ton pays !
— Seulement pour les Joyeuses Entrées ! plaida Tiboin.
— Car c’est aussi l’aspect exotique que tu recherches pour émouvoir la population, n’est-ce pas ?
Tiboin pencha la tête en grimaçant. Il allait éclater en colère quand le carrosse s’arrêta. Il passa la tête par la fenêtre, se tourna vers Erloa et lui dit :
— Nous sommes arrivés à Genval. Tu ne perds rien pour attendre.
— C’est ce qu’on verra, répliqua Erloa avec une petite moue ironique.
Ils sortirent tous les deux et s’approchèrent de la faille. Elle plongeait dans la mer à une hauteur vertigineuse. Les deux pans n’étaient séparés que d’une vingtaine de pas. Pour rejoindre la Cossée, il fallait traverser à pied un pont de bois suspendu par des lianes. Un autre carrosse les attendait là-bas.
Il y avait, du côté de la Cossée, un comité d’accueil impressionnant. Les Cosséens chantaient à tue-tête des airs traditionnels. La foule se fendit pour laisser passer Noiryc. Celui-ci se planta devant le pont. Tiboin poussa Erloa vers l’entrée du pont et souffla :
— Tu n’as pas le vertige, j’espère.
— Je ne le pense pas, répondit-elle sur le même ton.
— Ne regarde surtout pas en bas. Vas-y, je te suis.
Consciencieusement, elle fixa Noiryc pour ne pas regarder autre chose. Elle se tenait à la liane et se refusa d’entendre les grincements lugubres du pont qui dansait légèrement au rythme de ses pas.
Noiryc lui sourit en lui tendant la main. Elle s’y agrippa des deux mains, un peu trop fort pour cacher sa peur. Personne n’en rit, tous la fixaient avec curiosité.
— Eh bien voilà, le plus dur est passé ! lui dit-il en lui baisant le bout des doigts. Tu es si frêle que je me demandais si tu ne serais pas emportée par une rafale !
— Si vous aviez tant d’appréhension, vous auriez pu me faire passer par un pont plus solide que celui-ci ! répondit Erloa, légèrement vexée.
— Nous n’en avons pas, répondit Noiryc en riant. Il est totalement impossible d’en construire un sur une distance pareille !
— Il suffit de savoir calculer ! maugréa-t-elle.
Lui et Tiboin éclatèrent de rire. Noiryc ricana :
— Voyez-vous cela ! Une femme qui se prend pour une ingénieure !
Il se tourna dans le même mouvement vers son demi-frère et l’embrassa franchement.
— Eh bien, Tiboin, te voilà comblé ! dit-il en lui envoyant une large tape sur l’épaule.
Erloa n’arrivait pas non plus à s’habituer à cette coutume qu’avaient les hommes de s’embrasser sur la bouche. En un instant, Noiryc poussa un cri qui saisit Erloa. La foule répliqua dans un ensemble parfait par une seconde parole qu’elle ne comprit pas plus que la première.
— C’est du cosséen, lui murmura Tiboin. Ils t’accueillent dans leur pays. Uniquement toi. Moi, je suis à leurs yeux un horrible Guerlonnois ! Le « Guerloche », comme on le dit ici derrière mon dos.
— D’où le sari…
Tiboin lui sourit sans rien répondre. Erloa savait que Tiboin, en l’emmenant en Cossée, affirmait à ce peuple que ce territoire était de Guerlon. La Joyeuse Entrée était autant de l’ordre diplomatique que traditionnel.
Il y avait eu plusieurs révoltes et son demi-frère, bien qu’ils s’entendissent parfaitement, était en accord avec son peuple et opposé farouchement à son père et à sa politique. Noiryc plaidait pour plus d’autonomie, voire une véritable indépendance.
Si le roi avait réellement voulu faire de son fils un Guerlonnais, il avait complètement raté la mise. L’homme devant Erloa ressemblait aux autres rustres qui composaient l’assemblée, avec ses cheveux de feu, sa taille gigantesque, sa barbe drue et ses yeux d’un bleu profond. Noiryc respirait la nature, le sauvage, les larges chevauchées. Il impressionnait grandement Erloa.
Tiboin était le seul avec qui Noiryc n’avait pas eu de différends. Erloa le découvrait moins sûr de lui, pesant ses mots ; il était clairement en mission diplomatique.
Le peuple reprit d’autres chants sous la houlette de deux ou trois musiciens qui faisaient geindre un drôle d’instrument.
— C’est un trifion, lui apprit Tiboin. Il est fait d’une peau de phoque et de deux flûtes. Ici, on ne joue que de cet instrument.
— Tu oublies la pistrelle et le tambour, intervint Noiryc. Tu verras, petite princesse, c’est un plaisir de danser aux sons de nos musiques.
Erloa n’aimait pas ce « petite princesse » ; il était prononcé avec une pointe de condescendance qui l’horripilait, et le tutoiement de rigueur en Cossée vis-à-vis des femmes la glaçait.
Le reste de l’assemblée était plutôt sympathique. Elle fut surprise d’apprendre qu’il ne s’agissait pas du petit peuple mais de la noblesse du pays. Tous les paldocs étaient là avec leurs femmes, leurs enfants, leurs écuyers.
Ils étaient tellement plus terriens que dans le reste de Guerlon qu’Erloa comprit directement que ces deux ethnies ne pouvaient pas s’entendre. De larges pommettes roses respiraient la vie au grand air ; leurs cheveux blonds ou de feu étaient longs et tressés dans leur dos. Les femmes étaient en général solidement bâties, elles devaient mesurer une tête de plus qu’Erloa ; leurs culottes moulaient leurs jambes dans des couleurs chaudes. Elles avaient une ample tunique dont les tons étaient foncés. Les jupes des hommes arrivaient à mi-mollet dans le dos et aux genoux devant. Tous étaient munis de hautes bottes qui devaient, à coup sûr, les protéger de l’eau. Erloa n’avait jamais vu de tels accoutrements. Elle en était émerveillée. Elle trouvait qu’en effet, ils avaient fière allure et que les femmes vivaient dans des habits bien plus adéquats que son sari pour la multitude de tâches qui leur incombaient. Erloa se trouvait totalement inappropriée en sari. Elle se sentait être une petite chose délicate sur un sol rude. Cela l’indisposa.
Noiryc avait apporté deux beaux étalons prêts à être montés. Erloa ne pouvait pas écarter les jambes dans le sari.
— Je ne peux pas vous suivre en sari, dit-elle. N’y a-t-il pas une autre tenue que je pourrais enfiler ?
Tiboin lui lança des éclairs ; il n’était pas question qu’elle se changeât en public. Erloa désigna le carrosse où elle pouvait se changer à l’abri des regards. Il répliqua autoritairement :
— Pas question ! Tout le monde saura que tu es en train de te changer !
— Et alors ?
— Eh bien, plus d’un homme aura de mauvaises pensées !
Erloa leva les yeux au ciel.
— Les Cosséens sont peut-être moins pervers que les Guerlonnais ! dit-elle.
Noiryc éclata d’un rire sonore.
— Tu ne dois pas t’ennuyer avec ce petit bout de femme ! dit-il à Tiboin. Quant à toi, petite princesse, on te trouvera une tenue de Cosséenne pour demain. Il est plus sage de rentrer calmement dans ton carrosse.

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