Du sang et du sel
Il avait posé la Colline à proximité de l’endroit où, jadis, il aimait nager. Un petit bras de mer pénétrait à l’intérieur des terres, à deux lieues du château. Personne n’allait de ce côté, car les côtes étaient escarpées et la mer imprévisible pour ceux qui n’en connaissaient pas les caprices. La crique entière pouvait être submergée lors des grandes marées, créant par là un danger potentiel. Ce bras dessinait une sorte de spirale et se terminait par un cul-de-sac sous la forme d’une crique agréable, abritée des vents qui soufflaient perpétuellement sur Pastel et des vagues de la mer. Cette calanque et le chemin pour y arriver n’étaient connus que de très peu de personnes, car elle était réservée, par ordre du roi, aux guérisseurs qui venaient y cueillir de nombreuses herbes et algues qui y poussaient à foison.
Lermin s’arrêta un instant au-dessus de la falaise. Il contempla le paysage et respira l’air du large à pleins poumons. La mer lui avait manqué, il ne s’en rendait compte que maintenant. Un vol de mouettes passa au-dessus de sa tête. Il fut légèrement surpris par l’attitude des oiseaux qui semblaient être en bande organisée, ce qui n’était pas dans leur nature. Il chassa cette impression en descendant le sentier escarpé. Il ressentit la douce nostalgie d’un chemin retrouvé ; ses pieds se plaçaient automatiquement sur les rochers adéquats ; les parfums de l’aube lui chatouillaient les narines avec la même insistance ; même les alizés s’étaient donné le mot pour lui envoyer les caresses d’un courant d’air chaud. Cela le fit sourire. La grande marée avait eu lieu la semaine précédente ; on trouvait, çà et là, quelques résidus marins fort prisés des connaisseurs.
Il se déshabilla rapidement et plongea dans la mer. Il entama le tour qu’il effectuait habituellement lorsqu’il habitait à Pastel. Tout à coup, il fut soulevé par un énorme poisson. C’était un baleineau qui avait dû échapper à l’attention de sa mère pendant la grande marée et se trouvait prisonnier de ce côté-ci de la crique.
Sous-alimenté depuis une semaine, le baleineau n’était pas en excellente santé. Lermin vit sa mère de l’autre côté des rochers qui s’inquiétait en claquant ses nageoires sur les flots. Certes, si le baleineau suivait le bras de mer, il retrouverait aisément sa maman, mais la spirale rendait l’opération illogique dans la tête de l’animal, puisqu’il fallait se diriger vers l’intérieur des terres pour suivre le canal. D’autre part, ce canal ne débouchait dans la mer qu’à une demi-lieue de là, ce qui était trop loin pour que la mère vienne délivrer son petit.
Il tenta de lui montrer le chemin, mais le cétacé ne voulait pas comprendre. Il se mit debout sur le baleineau, en appuyant tour à tour sur l’une de ses nageoires pectorales. Sans succès.
Il grimpa sur les rochers qui séparaient la crique de l’océan pour analyser plus sérieusement la situation. La baleine mère était immense ; arriverait-elle à sauter pour rejoindre son bébé ? Sans aucun doute, encore fallait-il qu’elle comprît que ce n’était pas un piège. Lermin plongea côté océan. Il se frotta à la grande baleine pour tenter de lui donner confiance. Contre toute attente, la baleine le suivit. Il nagea alors jusqu’à l’entrée du canal, puis il s’accrocha à l’une de ses nageoires pectorales et se laissa emporter par le cétacé. Il aimait cette sensation. Plusieurs fois, il dut reprendre son souffle et la baleine sembla l’attendre. Quand ils arrivèrent à la crique, le baleineau rejoignit sa maman.
Lermin sortit de l’eau. Il vit à ce moment-là deux individus qui s’apprêtaient à lancer des flèches sur les cétacés. Il hurla de ne rien faire, mais les hommes avaient déjà bandé leur arc et ne l’écoutaient pas. Lermin courut vers eux, il était toujours nu comme un ver. Il les rejoignit et, tout en les sermonnant, cassa les flèches d’un geste rageur :
— Vous enfreignez la loi deux fois ! leur hurla-t-il, furieux.
— On s’en fout, on n’est pas d’ici, dit l’un d’eux dans un mauvais chandelonnais.
— Tu es sur mon sol et tu es passible de prison si tu ne respectes pas les lois qui le régissent, répliqua Lermin.
— Qui es-tu, manant, pour me donner des ordres ? riposta le plus grand et le plus large des deux.
— Je suis Lermin, prince consort, fils du roi Nilakin.
— Et un prince se baladerait à poil dans ce pays ? Laisse-moi chasser ce petit et je ne te créerai pas d’ennui. Pourquoi aurais-tu rabattu la baleine si ce n’est pas pour la tuer ? Maintenant, tu nous laisses. Regarde, mes chasseurs sont prêts à lui tirer dessus.
— D’abord, je ne rabattais pas le poisson, mais je lui rendais son petit. Deuxièmement, on ne poursuit jamais une baleine, elle est protectrice de la mer. Et d’autre part, comme je te l’ai déjà dit, ce canal est sacré ; il est protégé par nos dieux.
— On s’en fout de tes dieux, dans moins de deux étés tu te convertiras au nôtre. Laisse-moi maintenant, je dois donner le premier coup, mes suivants l’achèveront ensuite.
Le compagnon ne disait rien, il fixait avec une pointe de terreur le tatouage au fer rouge sur le bras de Lermin. Ce tatouage ne pouvait être contrefait, car le fer y avait incrusté les couleurs de Chandelon dans un dessin assez compliqué. Il ne pouvait se tromper sur l’identité du jeune homme nu devant eux. Lermin jeta le carquois qui traînait au sol dans la mer. Furieux, le chasseur poussa un juron et dégaina son épée. L’autre prit ses jambes à son cou et fila entre les rochers. D’une escarmouche, l’homme égratigna la figure de Lermin qui n’avait pas bougé.
— Vous êtes donc assez lâches pour vous attaquer à une personne ou à une baleine sans défense ? dit Lermin. Excusez-moi de ne pas me battre avec vous, je ne suis pas assez stupide pour vous laisser faire !
Il plongea dans la mer. La baleine hésitait à franchir le canal, elle sentait manifestement le danger. Lermin lui caressa le ventre puis vint se mettre à la hauteur de son œil. Il monta ensuite sur son dos. On aurait dit qu’elle comprit le signal ; elle avança lentement dans le chenal pour ne pas faire tomber son protecteur. Il cria à tue-tête aux hommes armés d’arcs et d’arbalètes de baisser leurs armes. Ceux-ci, décontenancés par la scène, obéirent. Ils étaient arrivés à la mer quand une flèche se planta dans l’aileron du baleineau. Celui-ci poussa un cri ; Lermin se retourna, vit qu’il était touché. C’était le premier chasseur qui l’avait attaqué quelques minutes avant et qui avait manifestement rejoint les autres.
Lermin plongea et vint se mettre sur le dos du bébé. Il arracha la flèche mais ne put enlever la corde qui traversait l’aileron. Les hommes tirèrent sur la corde, déstabilisant le petit. La baleine mère se retourna et, d’un saut, brisa la corde, envoyant par la même occasion deux chasseurs et Lermin à l’eau.
Lermin se raccrocha au baleineau, tandis que les deux autres hommes, apeurés, tentèrent de rejoindre rapidement le rivage. La baleine claqua sa queue sur les chasseurs qui refaisaient surface. Ils furent tués sur le coup. Lermin abandonna les cétacés pour rejoindre les rochers qui bordaient la crique. Il plongea de l’autre côté pour s’habiller rapidement.
Il reprit le sentier du retour, encore furieux contre ces chasseurs étrangers. Il ferait lumière sur leur identité et sur l’homme qui, manifestement, était un Chandelonnais les ayant menés au chenal. Il était presque sur la crête quand il entendit une voix derrière lui.
— Ça alors ! C’était vous, Lermin !
Lermin se retourna. Il reconnut Axile et lui sourit.
— Bonjour, Axile. Que faites-vous ici ? Un moulin à réparer ?
— Je voulais voir quelles étaient les activités de Pantôme, notre ancien serf. Ce gueux avait lancé de fausses rumeurs sur nous parce que mon père l’avait chassé après qu’il eut volé dans toutes les fermes aux alentours. Quand je l’ai vu accompagner ces Kyrviens, je me doutais d’un mauvais coup !
— Ce sont des Kyrviens ?
— Vous ne le saviez pas ?
— Non. Je suis arrivé hier soir et, pour tout vous dire, je n’ai pas encore mis un pied au château.
— Vous n’avez pas encore vu Barnisie ?
— Non.
— Ne l’épousez pas ! dit Axile dans un élan de franchise.
Lermin sourit. Il reconnaissait bien là l’effronterie de la jeune fille.
— Pourquoi ? Est-elle trop laide ?
— Oh, certes, vous ne serez pas roulé ! Mais ces gens sont dangereux. Ils veulent qu’on se convertisse à leur religion.
— Et comment fera-t-elle ? Une seule femme ne peut obliger un peuple à se convertir.
Axile leva les yeux au ciel.
— Mais d’où sortez-vous pour être aussi... heu, pardon, se reprit-elle très vite en se souvenant que le prince lui avait tout bonnement tourné le dos la dernière fois qu’elle l’avait malmené.
— Pour être aussi niais ? dit Lermin, un large sourire fendant son visage. Vous ne changez pas vraiment, ma demoiselle !
— Je me suis arrêtée juste à temps ! répliqua la jeune fille.
— Vous savez pertinemment où j’étais, continua Lermin. J’ai vu Solaire à mon investiture. Expliquez-moi sans ambages pourquoi je ne devrais pas épouser cette femme aujourd’hui.
— Je ne parle plus à ma sœur depuis qu’elle est Peldoniste. D’ailleurs, elle a quitté le château de mon père et a épousé un gentilhomme, Peldoniste également. On ne l’a plus vue depuis. Votre Barnisie n’est pas arrivée seule, elle est accompagnée de cinq cents personnes qui vont assister à votre mariage puis s’installer un peu partout sur l’île. Aucune de ces personnes n’est mariée, elles séduiront des gentilhommes chandelonnais, les épouseront à condition qu’ils se convertissent, comme l’a fait ma stupide sœur ! Une fois Peldonistes, ils devront obliger leurs serfs à en faire autant. En moins de deux étés, tous ceux-ci nous imposeront leurs lois.
Lermin s’était assis. Il avait déjà entendu parler des dangers de cette secte, mais il n’avait pas cru à un plan aussi simpliste et, d’ailleurs, il ne l’estimait pas véritable. La religion paaliste, qui régissait l’ensemble des Chandelonnais depuis des siècles, ne pouvait être balayée en deux étés ; c’était rigoureusement impossible. Le chasseur en avait pourtant parlé, et surtout Tiboin, qui s’était réjoui de la prochaine conversion de l’île. Cela le troubla.
À Chandelon, la déesse suprême était une femme nommée Paale. Elle avait eu six enfants, trois filles et trois garçons. Les filles étaient les gardiennes de la sagesse, de la solidarité et de la compassion. Les trois fils étaient les garants de la sécurité, de la force et de l’ingéniosité. Paale était l’amour et la création. Il n’y avait pas de prêtres, à proprement parler, mais Barden et Aély représentaient la déesse Paale sur terre. Barden était le souverain des guérisseurs, tandis qu’Aély était la souveraine de la sécurité. Chaque patriarche du pays, soit la famille royale, était dévoué à l’un des enfants de Paale. Il s’agissait de sanctuaires régis par des guérisseurs ou des soldats, selon que l’Enfant-Dieu était une fille ou un fils de Paale.
Lermin ne pratiquait pas vraiment. Certes, il croyait qu’il y avait des présences suprêmes qui surpassaient en sagesse et en amour tout humain sur terre, sans quoi les humains se seraient entre-déchirés depuis longtemps. Était-ce une femme, comme les Paalistes le prétendaient ? Possible, il penchait plus sur la féminité que sur la masculinité pour un être suprême d’Excellence. Cela dit, il n’avait pas cru, non plus, à l’existence bien réelle de Barden et Aély. Depuis qu’il séjournait sur la Colline, ses doutes et convictions avaient été un peu ébranlés. Il était maintenant plongé dans le Secret jusqu’au cou, comprenant enfin comment Barden et Aély vivaient depuis un temps infini. Sauf qu’il ne connaissait toujours pas l’histoire de la Colline : le vieux Barden était mort juste avant, Aély avait été infernale juste après et, suite au décès de Calrice, Lermin ne s’était plus interrogé. Il avait été anéanti par la mort de son mentor. Il fallait qu’il se reprenne.
Axile le scrutait avec une pointe d’insistance, puis elle parcourut l’horizon des yeux.
— Et si je ne l’épouse pas ? demanda-t-il, plus pour réfléchir que pour lui poser la question. Je ne crois pas qu’ils repartiront si rapidement ; une bonne partie est déjà en couple. Si leur dessein est vraiment de nous convertir, c’est trop tard, il ne fallait pas les attirer ici. Mieux vaut que je l’épouse, sans rallier la secte, et qu’à l’inverse, je convertisse Barnisie à Paale.
— Certes, on peut l’envisager comme ça, n’empêche, il serait bon de prendre quelques précautions...
Lermin n’avait pas vraiment envie d’en savoir plus. Il avait déjà perdu énormément de temps dans le sauvetage du baleineau. Il se tourna vers Axile avec un large sourire pour mettre fin à cet entretien. Axile ne le regardait pas, elle dégrafait sa fibule.
— Mais que faites-vous donc ? dit Lermin, stupéfait.
— Un des préceptes de la secte est de sacrifier un puceau de la nation. Il faut que j’arrange cela, dit-elle en prenant les mains de Lermin pour les déposer sur ses hanches. Vous avez remarqué qu’on vous espionnait depuis que vous avez quitté la crique. Ce sont des Peldonistes, ils vous guettent. Venez, nous allons nous allonger sous ces bosquets.
— Mais qui vous dit que je suis puceau ?
— Je me trompe ? dit-elle en l’emmenant vers un buisson de rhododendrons le plus proche. Suivez-moi, Prince, vous ne serez pas obligé de consommer !
Encore tremblant de l’adrénaline du combat et hanté par la violence de la mort qu’il venait de côtoyer, Lermin ressentait un besoin viscéral de se rattacher à la vie, de sentir la chaleur d’un corps vivant contre le sien pour chasser le froid des cadavres flottants. Cette soif d’existence, brute et immédiate, fit taire sa raison lorsque les mains d’Axile se posèrent sur lui, transformant sa fureur en un désir dévorant de se sentir vivant. Lermin se coucha sur elle. Il l’embrassa timidement sur la bouche.
— Enlevez votre chemise, murmura-t-elle en l’embrassant une seconde fois. Je vous promets que nous n’irons pas plus loin.
Pris au jeu, Lermin ne se fit pas prier et se déshabilla complètement.
— Et pourquoi n’irions-nous pas plus loin ? dit-il en l’embrassant goulûment.
— Je ne veux pas vous violer, répondit-elle, un peu tremblotante. C’est pour moi aussi la première fois et je n’ai pas envie de le faire à la sauvette.
— Vous m’amusez, Axile. Vous vous offrez à moi, mais une fois que nous sommes sur le point de le faire, vous vous rétractez... Je n’ai plus aucune envie de m’arrêter et je préfère que vous soyez la première plutôt qu’une Peldoniste qu’on m’impose.
— Mais on nous regarde !
— Ah bon ? dit Lermin en se redressant. Il scruta les alentours et s’allongea sur sa compagne. Non. Personne en vue. Rien que des mouettes ! Ces oiseaux vous font peur ?
Un peu maladroitement, ils se cherchèrent et entrèrent dans les plaisirs de l’amour par la petite porte. Quand ils furent repus et pleins de cette nouvelle énergie, ils se rhabillèrent en se promettant de se revoir avant ou après ce foutu mariage.
Lermin retourna enfin à la Colline. Aély l’attendait patiemment. Elle l’avait entendu tout le long de la matinée.
— Eh bien, mon garçon, tu es devenu un homme ?
Lermin rougit jusqu’aux oreilles. Depuis le jour du décès de Calrice, soit celle de son investiture, soit celle du Grand Passage de Barden de la mort à la vie, Lermin avait profondément changé. C’est à ce moment-là qu’il était devenu un homme. C’est l’impression qu’il avait. Non, il n’était pas plus mature parce qu’il avait une liaison, il l’était parce qu’il avait dû affronter la mort. Mais, réalisa-t-il, ce n’était pas celle de Calrice qui l’avait mûri ; celle-là le peinait, certes, mais le charnier qu’il avait découvert quatre jours avant, dans cette ferme, était l’élément déclencheur.
— Est-ce vraiment en faisant l’amour qu’on devient un homme ? lui répondit-il un peu brutalement.
— Non, en effet, déclara Aély. On est véritablement homme quand on est humain, et cela, ça s’apprend tout au long de la vie.

Annotations