Le secret de la colline

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Lermin se demanda si Aély tiendrait encore quinze ans avant de passer son « tablier » à un autre nourrisson. Il n’osa pas approfondir la question ; Aély restait terriblement susceptible sur son âge. Elle leva néanmoins un sourcil moqueur, ayant deviné sa pensée, ce qui fit rougir le prince.

— Quittera-t-elle la Colline pour apprendre ? demanda-t-il finalement.

— Certes non ! s’écria-t-elle, aussi indignée que s’il avait blasphémé. Ce sont les guérisseurs qui viendront jusqu’ici.

— Je ne voulais pas t’offenser. Je tente de comprendre le fonctionnement de la Colline face à la menace. Nous sommes à deux doigts d’être envahis par les Peldonistes ; il faut que je connaisse nos forces.

Aély évalua la position du soleil, prit de quoi manger, installa Barden dans les bras de Lermin et le prévint d’un ton sans appel :

— Je raconte l’histoire une fois, d’un trait. Elle ne se rabâche jamais. Si tu es distrait, ce sera tant pis pour toi.

— Je suis prêt. J’ai étudié intégralement les bibliothèques de Pastel et d’Écéone.

— On verra, murmura-t-elle.

Elle commença par rappeler les fondements mythologiques que Lermin connaissait par cœur : Paale divisant la terre en six parts pour protéger l’humanité, et Elaap, son pendant maléfique, introduisant le chaos. La légende disait que Paale avait caché le noyau de l’amour infini au cœur de Chandelon.

— Ce n’est pas tout à fait exact, corrigea Aély. Paale et Elaap ont chacun eu six enfants qui s’unirent, créant l’humanité, un mélange d’amour et de mal. Paale pleura cette imperfection, mais Elaap voulut détruire le noyau restant. Il érigea un volcan pour brûler la terre ; Paale créa la source magique pour l’éteindre. C’est là que notre histoire commence vraiment.

Lermin laissa son esprit vagabonner un instant. Il connaissait la suite : la métamorphose de Paale en baleine pour protéger les siens du requin-Elaap, l’interdiction de chasser les cétacés. Pourquoi Aély lui servait-elle ce conte alors qu’ils avaient si peu de temps avant son départ ?

— Nous débarquâmes, Ber et moi, sur Chandelon, encore vierge de tout habitant, reprit Aély.

— Stop ! s’écria Lermin. Qui est ce Ber et quel est ton lien avec Paale ?

— Tu n’as pas écouté ! Tant pis pour toi !

— Excuse-moi, insiste sur ce point.

Aély soupira mais poursuivit. Elle expliqua comment eux, simples humains, avaient trouvé la source. Ber la guérit d’une blessure infligée par une dent du monstre marin (Elaap) qui les avait suivis. Pour sceller la protection, Ber lança la dent dans le volcan d’Yxiri, l’éteignant à jamais. En récompense, Paale les consacra protecteurs de la Source.

Mais l’île était trop vaste pour deux personnes. Lorsque des pêcheurs arrivèrent, la source coula plus fort, comme pour les accueillir. Cependant, des pirates menés par le sanguinaire Ly et son scribe Than installèrent leur repère à l’emplacement de l’actuel château de Pastel.

— Ils voulaient réduire les habitants en esclavage, expliqua Aély. Nous avons rassemblé les gens autour du lac de Than et bâti des remparts. Mais la menace persistait.

Lermin écoutait, fasciné par cette partie inédite de l’histoire. Barden, repue, souriait de tout son cœur, attrapant le nez de son protecteur. Lermin, attendri, oublia un instant le récit.

— Tu ne suis plus ! le tança Aély.

— Continue, je t’écoute.

— Quand Than fut guéri du « manque de vert » grâce aux mangues trempées dans la source, il nous avertit du retour de Ly. Nous nous cachâmes dans les brumes de Salèse.

— Vous leur avez laissé la source ?

— Non, nous l’avons noyée dans le lac. Nous leur avons laissé des mangues imprégnées d’eau sacrée, espérant que la légende les rendrait bons. Cela fonctionna partiellement : la plupart des pirates périrent, ne laissant que Ly et Than.

— Nous avons alors pris une décision radicale, continua Aély tandis que Barden commençait à s’agiter. Nous avons décidé d’allier nos forces aux leurs. Nous les avons invités sur une barque.

— Et ensuite ?

— Nous avons fusionné nos essences. Ly était un stratège impitoyable, Than un ingénieur de génie. En les intégrant à nous, nous sommes devenus plus qu’humains. Je suis devenue Aély, détentrice de l’art de la guerre et de la justice. Ber est devenu Barden, gardien de la science et de la guérison.

— Fusionné ? répéta Lermin, incrédule. Explique-moi ça !

— Il n’y a rien de plus à expliquer.

— Tu profites du bruit pour me cacher la vérité !

Barden se mit à hurler, couvrant la voix d’Aély. Lermin, frustré, examina le bébé en tous sens.

— Je ne me répète pas ! lança Aély.

Furieux d’être ainsi frustré sur les révélations les plus importantes, Lermin menaça de laisser pleurer le bébé pour entendre la suite concernant la Colline.

— Vas-y maintenant, ordonna-t-il en s’asseyant près d’Aély.

— Tu vas la laisser crier ?

— On dit que ça fait les poumons.

Aély, prise en faute, céda.

— La Colline fut créée grâce aux habitants. Chacun déposa un caillou à l’endroit où il vivait. Nous avons échangé ces pierres contre des magnétites. Le coffre, provenant des trésors de Ly, contient une pierre d’aimant qui l’attire vers ces dépôts. C’est la partie « Than » de Barden qui a conçu ce système.

Lermin, ayant enfin repris le bébé qui se tut instantanément dans ses bras, posa ses questions sur les codes de couleurs. Aély expliqua que le vert, couleur silencieuse, permettait aux habitants de préserver leur intimité face à son ouïe surdéveloppée, tandis que le rouge signalait les urgences.

— Je suis l’oreille du peuple et la justice, précisa-t-elle. Je désigne les dirigeants et élimine les menaces.

— Comment ? demanda Lermin.

Aély ramassa un caillou aux arêtes vives.

— Ceci représente un jeune voleur. Si ses actes s’aggravent, je jetterai son caillou à la mer. Il ressentira alors une envie irrésistible de partir explorer le monde, loin de Chandelon. Pour les meurtriers, comme le cavalier vert, je l’enterre. L’homme meurt dans les deux jours.

— Pourquoi n’as-tu pas identifié le meurtrier de Calrice ?

— J’ai échoué, admit-elle sombrement. La mort du vieux Barden a brouillé mes sens. J’ai abandonné.

L’heure du départ arriva. Lermin, le cœur lourd, se leva. Le devoir l’appelait au château : le mariage, l’enquête, l’invasion culturelle.

— Les Peldonistes sont-ils dangereux ? insista-t-il.

— Toute religion intolérante l’est. Tiboin est unissiste, mais Guerlon n’est pas Peldoniste. Cependant, si Tiboin l’est, nous avons tout faux. Mais il est trop tard pour annuler le mariage. Il vaut mieux avoir Barnisie sous notre autorité.

Lermin fit un pas vers la mer, puis revint brusquement.

— Une dernière chose. Sais-tu qui a tué Calrice ?

Barden se mit à hurler, émettant des sifflements stridents qui firent grimacer Aély.

— Arrête, Barden ! ordonna Lermin.

Le silence retomba. Aély, vaincue par l’insistance du prince, lâcha dans un souffle :

— Oui. Bachy aussi.

Le choc frappa Lermin de plein fouet. Bachy, le doyen, le nouveau guérisseur de la cour.

— Merci d’avoir osé me le dire, murmura-t-il.

Cette fois, il traversa la mer sans se retourner, l’esprit en ébullition, marchant vers son destin et vers la vérité.

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