Le réveil d’Erloa
Au petit jour de ce matin-là, Erloa était assise dans son lit, parfaitement éveillée. Elle entendait le fournier allumer son feu et hurler sur son apprenti. Elle repensa à Pastel, où le pauvre Goulou, un « gentil » qui ne grandissait jamais, se faisait rabrouer chaque matin. Ici, à Guerlon, ces enfants nommés « patauds » étaient relégués dans des greniers, honte de leur famille. À Chandelon, c’était un honneur d’être un Paale : sacrés, ils recevaient gîte et couvert avec bienveillance.
Depuis son agression, Erloa avait le cafard. En plein été, elle avait perpétuellement froid. Elle rêvait de chevaucher, de voir Lermin, de rire avec Goulou et, surtout, de récupérer sa *chaquila*, que Tiboin avait jetée par la fenêtre dans un accès de rage. Elle avait à peine quitté sa chambre depuis dix jours, vomissant chaque matin, épuisée.
Elle se leva, mais le sol se déroba sous ses pieds. Elle s’accrocha au lit, puis s’assit devant le feu, tentant sans grand espoir de lancer un sort. Elle s’assoupit.
Tiboin la trouva endormie dans le fauteuil, son mouchoir fétiche à la main. Il la porta jusqu’au lit, partagé entre la pitié et la colère. Depuis l’agression, il ne l’avait plus touchée, ayant fait certifier par un guérisseur qu’elle n’avait pas été violée.
Birion frappa à la porte. Tiboin sortit pour lui parler dans la pièce adjacente. Erloa, réveillée, colla son oreille au bois et entendit :
– Peldon est furieux que tu ne l’aies pas encore neutralisée. Pourquoi ne l’as-tu pas répudiée ?
– Parce qu’ils n’ont pas été fichus d’aller jusqu’au bout !
– Et alors ? Personne ne le savait !
– Si, Noiryc ! C’est lui qui a exigé l’auscultation. Il l’a proclamé à toute la cour. Pourquoi ne pas la ramener à Guerlon ?
– Parce qu’elle est la force du mal ! Tu aurais dû lui voler son caillou pendant qu’elle était inconsciente.
– J’y ai pensé. Mais elle l’a retrouvé dans son coffret.
– Alors, tu n’as pas le choix : c’est toi ou elle. Écoute, frangin, tôt ou tard, elle t’humiliera. On la tue et on s’en va !
Une voix de femme, râpeuse, intervint ensuite, évoquant une potion et confirmant qu’Erloa ignorait tout.
Erloa verrouilla la porte entre les chambres, bloqua l’autre issue avec une chaise, cacha son caillou autour de son cou et s’enfuit vers les écuries. Elle sella un cheval, mais Noiryc l’intercepta.
– Où t’en vas-tu comme ça ? demanda-t-il.
– Je vais sur la plage. Il paraît qu’on pêche la crevette à cheval.
– Tu as déjà oublié l’attaque ?
– C’est parce qu’il y avait des complices parmi vos gardes ! Si j’avais été à cheval, cela ne serait pas arrivé.
– Tu es bien présomptueuse ! Tu ne peux pas te promener seule.
– T’es pas mon père ! grinça-t-elle.
Elle lui fit lâcher les rênes d’un coup de pied et s’enfuit au galop. Une fois sur la plage, elle chercha un endroit où se cacher. Hélas, elle fut vite rattrapée par Tiboin, Noiryc et Suajo, et ramenée de force.
– Qu’est-ce qui te prend ? hurla Tiboin.
– Je ne peux plus me promener ?
– La mer recouvre ces rochers à chaque marée. Tu nous mets en danger. On rentre ! Tu as de la chance que nous soyons à cheval, sinon tu aurais droit à la correction que tu mérites.
– On peut descendre de cheval, si tu veux ! Tu ne me toucheras pas.
De retour au château, elle se réfugia aux cuisines, puis alla prévenir Laane, sa femme de chambre.
– Tiboin m’a fait dire que vous n’aviez pas besoin de soins.
– Peu importe. Prévenez Suajo : on applique le plan « Lotus ».
On la mena directement dans une salle bondée de femmes de paldocs. L’une d’elles, perchée sur un tabouret, relatait aux autres ce qui se déroulait dans la pièce d’à côté.
– Bonjour, dit simplement Erloa. Que se passe-t-il ?
– On a retrouvé la femme qui avait vendu le tissu des jupes de tes agresseurs.
– Le pire, c’est que c’est notre tisserande ! renchérit une femme un peu ronde, dont la tunique était indigo. J’espère que mon mari pourra la châtier comme elle le mérite.
– Ce sera Noiryc qui le fera, intervint une troisième. L’agression a eu lieu sur une Gralnic.
– Une Gralnic ?
– Une étrangère, traduisit une autre femme.
– Que risque-t-elle ? demanda Erloa.
Très rapidement, on proposa à Erloa de regarder par le trou. Elle y découvrit cette pauvre femme à genoux, recroquevillée sur elle-même. Noiryc avait un pied sur son dos. Il sembla à Erloa que la chaussure du duc était cloutée. Écoeurée, elle descendit du tabouret et se réfugia dans un coin de la pièce.
L’une des femmes lui présenta un plateau de pâtes de fruit, tandis qu’une autre lui tendait un bol de lait :
– Il faut manger, petite princesse, déclara l’une d’elles. Si j’éternue, tu seras collée au mur comme une mouche !
L’assemblée éclata de rire. Erloa sourit poliment.
– Dis-moi, elles sont toutes aussi petites, les femmes de ton pays ?
– Oui, je suis même considérée comme grande, là-bas.
L’une d’elles s’assit à côté d’elle. C’était Necaira, une métisse chandelonnaise et cosséenne. Mais elle ne connaissait pas Chandelon et posa mille questions sur cette île. Erloa en parla volontiers. Au fur et à mesure, les femmes se désintéressèrent du procès pour l’écouter, sauf celle qui suivait toujours l’audience par le petit judas improvisé. La princesse décrivit la nature, le climat, pour en venir tout doucement au statut de la femme, égale à celle des hommes. Les femmes n’en revenaient pas. Elles posaient mille questions, n’imaginant pas qu’une femme puisse avoir tant de liberté.
– Noiryc la punit pour l’agression et laisse le paldoc de Cirness la juger pour la vente.
– Que risque-t-elle ? demanda Erloa.
– Vingt coups de fouet, les doigts tranchés, l’exil… et Noiryc vient de décider de dix coups supplémentaires.
– Et le Guerloche ?
– Il a claqué six fois des doigts.
– Que signifie ce geste ?
– Qu’elle sera offerte à six soldats. Te voilà bien vengée !
Erloa était suffoquée. Elle se sentait salie. Comment admettre le viol comme punition ?
Necaira s’approcha et lui offrit du jus de pomme fermenté.
– Bois, c’est excellent pour ce que tu as.
– Mais qu’ai-je donc ?
– Ne fais pas semblant.
Erloa grimaça, incompréhensive. L’une d’elles rit et déclara :
– Tiboin est l’homme le plus réputé en ce domaine ; il t’engrosse sans que tu t’en aperçoives !
– Mais, je… bredouilla Erloa en portant une main à son ventre. Se pouvait-il qu’elle soit enceinte ? Elle se reprit : ce n’était pas à ces femmes de le déterminer. Elle demanderait à voir le guérisseur pour en avoir le cœur net. Elle marmonna :
– Il se débrouille bien.
– Tu appelles ça « bien se débrouiller » ? Il m’a prise il y a trois jours. Mon mari m’a jouée aux dés et j’avoue ne pas être mécontente qu’il ait perdu.
Erloa fut anéantie. Necaira lui posa une main sur l’épaule et lui souffla :
– Tu ne le savais pas ?
– C’est la première fois que je m’en aperçois, murmura-t-elle.
– Ne te sens pas humiliée. Tu n’es ni la première ni la dernière ! C’est juste le jeu des hommes.
– Je ne veux plus que les femmes soient considérées comme du bétail. Comment pouvez-vous accepter d’être jouées aux dés ?
– On fait tout pour être laides. Ta chasuble est trop belle, fais attention.
Les hommes entrèrent. Tiboin vint la rejoindre, l’air satisfait.
– Nous avons jugé la femme. Te voilà heureuse !
– Heureuse ? Tu crois que je suis heureuse de savoir qu’une pauvre femme sera violée par six soldats ?
– Erloa, calme-toi…
– Non ! cria-t-elle.
Ces deux petites répliques firent rapidement le tour de l’assemblée. Quelques sourires ironiques furent lancés au couple, puis l’incident passa. Les convives échangèrent des nouvelles de leur paldocard, firent quelques trocs entre eux sans se soucier du couple princier. Quelques tables furent dressées. Noiryc vint prendre le bras d’Erloa, comme le veut la coutume. Les plats furent disposés, le repas put commencer. Erloa n’arrivait pas à sortir de la rage qui l’encombrait. Elle n’écoutait plus la conversation qui, du reste, n’intéressait que les hommes. Elle repensa à son état. Les femmes lui avaient dit qu'elle était enceinte. Elle compta mentalement, et se dit qu'elles avaient sûrement raison. est-ce que cela la rendait heureuse? pas tellement, pour finir. Ce n'était pas le moment, mais sans doute que sa vie était plus chère aux yeux de son mari quesi elle ne l'était pas. Elle fut interrompue dans ces réflexions par Noiric qui lui présentait lui présentant une belle miche de pain.
– Eh bien, petite princesse, ui dit-il, lqu’est-ce qui te met dans une telle colère, alors qu’au fond, c’est moi qui devrais l’être ?
– Je ne vois pas pourquoi vous seriez furieux ! maugréa-t-elle.
– Il me semble que ce matin, tu n’as pas été très obéissante !
– Et vous en seriez encore marri ? Cela me semble bien rancunier !
Erloa prit rageusement une miche sur la table et la trempa dans la sauce. Noiryc avala le pain qu’il lui avait présenté, puis lui souffla :
– Ce que tu viens de faire et de dire est un affront profond à mon hospitalité, t’en rends-tu compte ? Je peux t’enfermer dans un cachot, Tiboin.
– Non, femme, montons dans nos appartements !
Erloa ne se fit pas dire deux fois. Elle se leva et marcha fièrement vers la sortie. Elle se tourna vers Tiboin qui était tout juste en train de se lever.
– Alors ?
Toute la salle éclata de rire. Tiboin furieux lui prit le bras et ils quittèrent la pièce. Une fois dans leurs chambres, Tiboin ferma la porte à clé.
– Explique-toi ! somma Erloa.
Tiboin la regarda avec un mélange de surprise — c’était plutôt à elle de s’expliquer — et de fureur. S’il avait eu encore quelques remords, cette petite phrase les dissipa immédiatement.
– D’abord, je vais te montrer qui est le maître ici, grinça-t-il.
– Oublie tout de suite : tu ne me toucheras pas.
Tiboin voulut la saisir. Erloa le projeta au sol, lança sa ceinture, attrapa l’épée de son mari et la pointa sur lui avant qu’il ait eu le temps de se relever.
– Donne-moi la clé.
– T’es folle !
Erloa lui asséna un coup de pied dans le ventre et le plaqua au tapis une seconde fois. La pointe de l’épée sur la gorge de son mari, elle répéta :
– La clé.
– Je pourrais appeler des soldats.
– Et tu aurais l’air de quoi ? Un mari incapable de tenir sa femme ? Je me suis défendue contre quatre malfrats, je te rappelle. La clé, s’il te plaît, dit-elle en appuyant légèrement plus fort avec son épée.
– Et tu crois vraiment que si tu m’occis, tu t’en tireras vivante ?
– Je n’en doute pas un instant. T’es pas trop aimé, dans le coin.
Tiboin soupira puis lui tendit la clé. Il crut encore pouvoir renverser la situation en s’agrippant à la main d’Erloa pour la faire basculer à son tour. Mais dans un mouvement souple et précis, Erloa le maintint au sol tout en récupérant la clé.
– Ça, tu vois, c’était un jeu d’enfant. Maintenant, dis-moi pourquoi tu veux m’assassiner.
– Mais, je… je ne veux pas te tuer. Dis-moi qui veut ta mort et je le tuerai avant la fin de la nuit.
– Ne me prends pas pour une imbécile, je vous ai entendus, toi et ton frère, dans la pièce d’à côté.
– Tu es enceinte, je ne peux pas te tuer, lâcha-t-il.
– Ah bon ! Comment le sais-tu ? répliqua Erloa.
– Le guérisseur qui t'a soigné me l'a dit. Tu seras peldoniste que tu le veuilles ou pas, grinça-t-il. Ce serit plus facile pour toi de te laisser faire.
Erloa le bouscula encore une fois, se dirigea vers la porte et, avant de quitter les lieux, elle lui lança :
– Jamais ! Je t’enferme ici, on en reparlera demain matin.
Suajo dormit derrière la porte donnant sur le couloir, et Erloa derrière celle de la pièce d’à côté.

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