Rupture d’amarres

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Le lendemain matin, Tiboin était perclus de courbatures. Il râlait contre Erloa et se décida à ne plus lui accorder aucune grâce. Il donnerait son accord formel à Birion : on ne la tue pas – elle porte son fils – mais on l’envoie directement à Mangora.

Erloa lui avait ouvert la porte avant d’aller petit-déjeuner aux cuisines. Le cuisinier avait manifestement envie de la faire grossir un peu ; il déposa à côté d’elle un morceau de tourte aux poires. Erloa s’en délecta. Suajo arriva et s’installa en face d’elle. Il la prévint que le bruit courait qu’on comptait l’envoyer à Mangora pour qu’elle intégrât un couvent peldoniste. Tous deux élaborèrent immédiatement un plan de repli.

Cependant, Erloa refusait de rentrer à Chandelon. Il fallait qu’elle poursuive sa mission et garde le caillou sur l’île. Même si Suajo ne semblait pas être au courant du but du caillou, il était d’accord avec elle pour qu’elle reste en Cossée.

La porte s’ouvrit sur l’un des fermiers qui apportaient ses légumes. Il avait un large sourire et interpella le cuistot en cosséen avec beaucoup de bonne humeur. Le cuisinier était heureux lui aussi ; il sortit de sa réserve une bouteille de cidre qu’il partagea en cognant vigoureusement les verres. Erloa releva la tête et demanda à plusieurs reprises ce qui les rendait si joyeux, mais les hommes l’ignorèrent superbement.

Birion entra à son tour dans la cuisine. Les cuisiniers et les autres se turent instantanément. Le jeune frère de Tiboin fixa Erloa et déclara :

— Suajo, on vous attend aux écuries. Quant à toi, Erloa, il est temps que tu sortes un peu, tu es très pâlotte.

— C’est parce que je suis enceinte, répliqua Erloa. Depuis lors, j’ai tout le temps envie de dormir. Ma mère dit que lorsqu’on est aussi somnolente que ça, c’est qu’on attend des jumeaux, inventa-t-elle.

— Une petite balade en ville ne peut pas te faire de tort ! Rilate t’attend dans la cour.

Erloa dévisagea Suajo un instant. Le message de Birion était on ne peut plus clair : on les séparait pour plus de facilité.

— Très bien ! répondit-elle en se levant. Je vais me préparer.

Erloa se dirigea vers la sortie, certaine qu’elle ne suivrait sûrement pas ce Rilate. Il fallait qu’elle trouve une solution pour quitter Tannère immédiatement. C’est Nécaira qui la lui donna. Elle vint à sa rencontre et lui proposa une promenade à cheval pour voir un village de pêcheuses perdu sur la falaise. Erloa accepta et lui demanda de prévenir Suajo de les accompagner.

Suajo se douta qu’un guet-apens l’attendait aux écuries. Il marchait lentement vers elles, en réfléchissant à la manière de ne pas se faire prendre. Il croisa Noiric qui tenait deux chevaux par les rênes. Celui-ci lui demanda de les mener en prairie.

Suajo monta à cru sur l’un d’eux et se dirigea vers les prés.

Durant ce temps, Erloa habilla Curieuse avec une de ses blouses et noua ses cheveux sous un grand foulard que la princesse portait quand il y avait trop de vent. Elle la maquilla à la chicorée pour lui donner une peau caramel. Elle lui demanda de suivre Rilate jusqu’au port et de retirer son fichu une fois devant le bateau.

— Tu devras courir te cacher en ville, moi ou Suajo viendrons te chercher. Es-tu d’accord pour cette mission ?

— Oui, petite princesse, je vous promets de la mener à bien.

Erloa lui sourit. Elle l’embrassa sur le front et lui murmura :

— J’en suis certaine, tu es une fille très courageuse et très débrouillarde.

L’enfant lui sourit à son tour et disparut.

Quand Erloa descendit par l’arrière, elle trouva Suajo et Nécaira au bord de la prairie des chevaux.

Nécaira l’emmena dans un village de pêcheurs dont les constructions troglodytes dominaient la mer d’une vingtaine de pas. Pour passer d’une maison à une autre, elles devaient emprunter des passerelles en bois suspendues aux rochers.

Ils traversèrent ainsi le hameau pour aller à un petit temple où les pêcheuses venaient prier afin d’avoir une bonne prise. Les murs étaient couverts d’ex-voto les uns plus étonnants que les autres. Çà et là, une mèche de cheveux, un ruban ou un poisson séché. Il y avait aussi des morceaux de voile ou de filet. Quelques bougies éclairaient le lieu qui était plongé dans la pénombre. Nécaira expliqua qu’en Cossée, même si l’on croyait à l’Unique, la foi populaire accordait beaucoup d’importance aux anciens dieux, comme celui de la mer. Erloa n’avait jamais rien vu de pareil. Elle sentait une force invisible qui l’entourait et la protégeait. Elle en eut un peu peur et sortit du sanctuaire.

Le vent se mit à souffler. Une corne lança l’alerte ; les villageois sortirent de chez eux pour rentrer les passerelles. Suajo et les deux amies tentèrent de rejoindre leurs chevaux, mais ils se retrouvèrent piégés entre deux ponts et n’eurent d’autre solution que de se réfugier dans une maison de pêcheurs.

La tempête ne tarda pas à faire rage. Les deux amies étaient assises sur un lit dans l’unique pièce que contenait la maison. Erloa n’avait jamais approché d’aussi près le peuple de Cossée. Elle s’en imprégna pendant les vingt-quatre heures qui suivirent et cela lui révéla l’autre face de la vie cosséenne. Elle en était profondément touchée. Pouvait-on vivre aussi chichement et être aussi généreux ? La réponse était oui, un grand oui, avec en prime les rires et les espiègleries des enfants, la douceur de la mère envers son nourrisson et la chaleur du père quant à leur bien-être.

La nuit passa ainsi. L’homme n’avait pas dormi. Il guettait la mer par l’unique fenêtre. Au petit matin, il réveilla tout le monde par un juron sonore. Il donna un ordre en cosséen à sa femme ; celle-ci se précipita au fond de la pièce et sortit d’on ne sait où de gros sacs de sable. Ils demandèrent à Suajo de les aider à calfeutrer les ouvertures. Erloa mit la main à la pâte spontanément, Nécaira suivit, quelque peu décontenancée par le travail à accomplir.

Ils eurent à peine le temps de déposer le dernier sac devant la fenêtre qu’une énorme vague se brisa sur les rochers et sur les volets. Malgré leur colmatage, quelques gerbes d’eau inondèrent l’habitacle. La femme mit le nourrisson dans les bras d’Erloa pour racler l’eau directement.

Une demi-heure passa dans la peur d’être complètement submergés. Erloa tenait toujours le bébé et admirait le couple qui gardait son calme face à cette situation. Nécaira était transie de panique. Elle tremblait de tous ses membres.

— Chaque fois qu’une île quitte ses amarres, il en découle une tempête dans les îles alentours, dit-elle. Cette fois, c’est plus fort que d’habitude, l’île doit être très proche pour nous envoyer ce raz-de-marée !

— Vous êtes trop fiers d’être Cosséens, de vos landes et de votre pays. Je ne crois franchement pas que Crabaude vous délogera !

— Crabaude, le roi d’Hennacor ?

Erloa se lança dans l’explication de la transhumance des îles. Les paysans et Nécaira écoutèrent avec attention. Ils en furent horrifiés.

— Est-il possible que Guerlon quitte ses amarres, sans nous ? demanda Nécaira.

— C’est sûr, intervint le paysan. Nous sommes deux îles distinctes ! Guerlon pourrait s’en aller et nous laisser ici ! Ce ne serait d’ailleurs pas une mauvaise nouvelle, sans vouloir t’offenser, petite princesse !

Erloa n’était point froissée ; elle n’était même plus indisposée par ce tutoiement ni par le « petite princesse » dit avec une pointe de tendresse, ce qui différait à coup sûr du ton qu’employait Noiric. Par contre, elle était certaine que c’était bien Guerlon qui avait quitté ses amarres et que si l’on voulait qu’elle prît un bateau, c’était bien pour l’obliger à s’éloigner de la Cossée afin que son caillou n’ait plus d’effet. Heureusement qu’elle l’avait avec elle. Machinalement, elle sentit s’il était toujours accroché à son cou ; c’était le cas. Suajo l’observait avec attention. Erloa retira sa main un peu précipitamment. Elle dit :

— Je crois que c’est Guerlon qui s’en va, sans moi. Qu’en pensez-vous, Suajo ?

— Je suis certain que vous avez raison, Princesse.

— Eh bien, je suis heureuse d’avoir manqué ce départ. Me voilà libre !

— Ben non, tu es sous la tutelle de Noiric maintenant ! intervint Nécaira.

Erloa grimaça. Nécaira pouffa. Erloa lui avait confié ses sentiments à l’égard de leur souverain. Bien qu’il fût respecté et aimé de tous ses sujets, Noiric avait la réputation d’être peu patient. Savoir qu’Erloa lui avait répondu aussi franchement avait fait rire Nécaira jusqu’aux larmes. Elle continua la conversation dans la langue de son père :

— Je t’inviterai chez moi ! De toute façon, il ne voudrait pas garder une fille aussi insolente que toi dans son château !

Oui, c’était cela la solution. Elle sourit à son amie et dit :

— Mieux vaut alors que nous ne rentrions pas à Tannère, mais que nous allions directement chez toi, dès que nous quitterons ce village. Êtes-vous d’accord, Suajo ?

— C’est à vous de voir, Princesse, dit-il de manière un peu hésitante.

— Dites, Suajo, je vous en prie.

— Je pense qu’il ne faut pas froisser inutilement Noiric et qu’il sera lui-même très heureux de vous envoyer à Chamboux.

Erloa approuva d’un hochement de tête. Il ne fallait sûrement pas titiller le courroux de cet homme, cela ne pourrait que mal se passer autant pour elle que pour le paldoc de Chamboux. Ils attendirent une heure après que la mer se fût calmée pour entendre le cor d’une autre maison sonnant la fin de l’alerte. Les passerelles se levèrent, les deux jeunes femmes et Suajo quittèrent le village.

Leur première déconvenue fut l’absence de chevaux. Soit ceux-ci avaient été apeurés par la tempête et avaient rejoint l’écurie sans leur monture, soit ils avaient été emportés par les flots. Ils se dirigèrent vers la motte Tannère à pied. Au bout d’une heure de marche, Erloa vit au loin une personne qui courait, torse nu, pour se cacher dans un buisson. Elle plissa les yeux. Suajo suivit son regard et soupira :

— Ça doit être la femme qui s’est fait juger avant-hier. Elle n’a pas envie qu’on la croise.

— Sans doute, approuva Nécaira. Ils n’ont pas traîné pour exécuter la peine !

— Mais on ne peut pas la laisser comme ça, s’écria Erloa ! Elle va mourir de froid !

— Mais non ! il ne gèle pas encore ! répliqua Nécaira.

Erloa n’écouta pas vraiment la réponse ; elle quitta le chemin et se dirigea droit vers les buissons. Les autres la suivirent, un peu malgré eux.

— Ce n’est pas très raisonnable, princesse, maugréa Suajo. Nous avons déjà assez d’ennuis comme ça.

— Taisez-vous, Suajo, à Chandelon, on l’aurait fait sans hésiter.

La femme était recroquevillée sur elle-même. Elle tenait sa main sans doigt contre son ventre. Son visage était déformé par la douleur. Elle ne vit Erloa qu’au moment où celle-ci fut à un mètre d’elle. Elle baissa la tête, se préparant à d’autres coups.

— Pitié, murmura-t-elle. Je ne l’ai pas fait exprès. Ils m’ont fait croire qu’ils étaient envoyés par mon paldok...

— Je te crois, répondit Erloa doucement. N’aie pas peur, je ne te ferai aucun mal. Explique-moi ce qui s’est passé.

— J’étais couturière dans mon paldochard. Ils étaient cinq hommes bien habillés et sur de beaux chevaux. Ils sont arrivés dans notre village et se sont arrêtés droit devant la maison. L’un d’eux est entré, sans aucune hésitation. Il m’a demandé les trois jupes pour la fête de la Joyeuse Entrée que je devais faire pour mon paldok. Je venais de les terminer et je les lui ai données. Il m’a payé deux fois plus qu’il ne le devait. Ils sont repartis aussi rapidement. Après, l’écuyer habituel est arrivé chercher les vêtements et j’ai compris que je m’étais fait avoir. Je ne savais pas ce qu’il allait te faire sinon, je l’aurais avoué. J’ai vite cousu trois jupes et je les ai vendues sans rien dire.

— Montre-moi ta main. Suajo, donnez-moi de l’onguent.

Suajo ouvrit sa besace à contrecœur. Il sortit un pot de pommade qu’Erloa appliqua sur la blessure.

— Comment t’appelles-tu ?

— Calème.

— Tiens, Calème, lui dit-elle en lui donnant le reste de la pommade. Cela t’aidera à cicatriser.

Elle se tourna vers Suajo et lui parla en chandelonnais :

— Pouvez-vous la prendre sous votre protection ?

— Cela va être difficile, Princesse. N’oubliez pas que vous n’êtes pas encore hors de danger.

— Je la prendrai chez moi, intervint Nécaira en chandelonnais également.

Erloa retira le tricot qu’elle portait au-dessus de sa tunique. Elle l’offrit à Calème. Nécaira dégrafa sa cape.

— Je te donne ma protection, dit Nécaira. Sois sur cette route dans deux jours. Je rentrerai chez moi à ce moment-là.

La femme s’emmitoufla dans la cape et remercia dix fois avant de quitter le bosquet. Erloa, Nécaira et Suajo reprirent la route. Nécaira était impressionnée par le geste d’Erloa. Au bout d’un moment, elle lui dit :

— Je trouve que tu as bien fait d’aller la voir. Je n’y aurais jamais pensé. Ici, on juge, on bannit et on meurt. Calème aurait peut-être survécu à sa blessure, mais pas à l’hiver.

Au loin, ils virent trois cavaliers venir droit vers eux. C’était Noiric en personne, avec deux suivants. Son allure rapide n’augurait rien de bon. Erloa maugréa :

— Pourquoi faut-il que ce soit lui qui vienne à notre rencontre ?

— Pas d’inquiétude, Princesse, murmura Suajo, je vous défendrai.

— Je peux me débrouiller toute seule ! répliqua-t-elle sèchement. Il m’épuise, c’est tout !

Suajo sourit en la regardant :

— Oh, je sais que vous vous défendez très bien, mais la diplomatie n’est pas vraiment votre fort. Or, dans ce cas, je pense que c’est comme ça que nous nous en sortirons.

Prise en faute, Erloa lui lança un regard torve. Une fois à leur hauteur, Noiric tendit la main à Erloa.

— Monte, on t’attend au château.

— Et mes compagnons ? demanda Erloa, sans attraper la main tendue.

— J’enverrai deux chevaux, lâcha-t-il en insistant d’un geste impatient.

— Non. Suajo ne me quittera pas. Il prendra la monture d’un de vos écuyers et l’autre prendra Nécaira en croupe.

Noiric soupira.

— Soit, maugréa-t-il.

D’un geste, il ordonna à l’un de ses hommes d’obéir. Erloa lui lança un petit sourire victorieux. Noiric fronça les sourcils. Elle se rappela qu’il fallait à coup sûr ménager son courroux, recomposa une mine sage en attrapant sa main et, d’un mouvement, il la mit devant lui. Elle fut surprise par la force qu’il avait et lui fut légèrement étonné de l’agilité de son hôte.

— Ne t’imagine pas que je n’ai pas remarqué ton minois ironique, lui souffla-t-il. Nous en parlerons plus tard.

Erloa haussa les épaules. Noiric ricana et talonna son cheval. Ils rentrèrent au galop, sans échanger le moindre mot.

Une fois dans la cour, Noiric fit descendre Erloa et lui dit simplement :

— Ta femme de chambre t’attend pour te changer. Tu iras ensuite dans la salle d’audience. Suajo, vous m’y accompagnez.

— Et Tiboin ?

— Je t’expliquerai.

Une peur insidieuse se glissa dans le ventre d’Erloa. Ce n’était pas normal, il avait été presque gentil. Elle monta quatre à quatre dans ses appartements. Laane n’était pas là, mais une jeune femme lui faisait couler un bain. Quand Erloa demanda où était sa nourrice, la servante rougit et bredouilla une excuse qu’Erloa ne comprit pas. Elle soupira ; ce n’était pas la première fois que Laane n’était pas là. Elle avait le mal du pays et certains matins, elle ne se levait même plus. La princesse pensait de plus en plus à la renvoyer à Chandelon. Cela ne servait à rien de la rendre malheureuse, elle pouvait très bien se débrouiller sans elle. Cependant, lui donner son congé signifiait aussi renvoyer Suajo, puisqu’il était officiellement son mari. Et cela, c’était absolument impossible.

Elle plongea dans l’eau chaude, cela lui fit du bien. La jeune femme lui lava les cheveux, les peigna et tressa une longue natte dans le dos. Cela fit sourire Erloa. Laane la coiffait généralement d’un chignon compliqué que la servante ne pouvait pas imiter. Une fois sortie de l’eau, elle enfila la tunique qui était déposée sur le lit en fronçant les sourcils.

— N’est-ce pas les couleurs de Noiric ? demanda-t-elle.

La servante hocha la tête et murmura :

— Il voudrait que tu la portes.

Erloa soupira. Une culotte neuve avait été coupée pour elle, et une paire de bottes peaufinait sa tenue cosséenne. Cela la fit sourire. Elle se sentait bien dans cette tenue. Elle leva une jambe, fit quelques mouvements de gymnastique, c’était très agréable.

Elle descendit à la salle d’audience, pensant retrouver Tiboin, Rilate furieux de s’être laissé dupé et, peut-être, Curieuse si le plan avait échoué. Elle eut une sourde crainte pour l’enfant. Elle se maudit de l’avoir mise dans un guet-apens. Ce qui l’avait rassurée, c’est qu’on ne tuait jamais une enfant, ni même une fille. On ne l’enverrait pas non plus à Mangora : une bouche à nourrir sur un bateau coûtait trop cher.

Quand elle entra dans la salle, il n’y avait que Suajo et Noiric. Une lourde fumée rendait l’atmosphère à peine respirable. Suajo avait un visage fermé, grave.

— Te voilà, dit Noiric en se tournant vers elle. Je vois que tu acceptes ta condition, c’est bien.

— Quelle condition ? dit-elle.

— Celle d’être sous mon unique protection.

— Je ne comprends pas...

— Il n’y a rien à comprendre. Guerlon a quitté ses amarres ; Tiboin et la cour ont rejoint leur royaume avant que les ponts ne sautent. Ils sont partis juste avant le raz-de-marée. Ton mari t’a confiée à moi.

— C’est hors de question ! explosa Erloa.

Noiric la dévisagea avec une pointe d’amusement.

— Crois-tu vraiment qu’on te demande ton avis ?

— Même si on ne me le demande pas, je le donnerai.

— Même si tu le donnes, on ne t’écoutera pas, tonna Noiric. Alors tu vas m’écouter jusqu’au bout : tu ne le savais sans doute pas, mais Tiboin voulait t’envoyer à Mangora. Je t’ai épargné cela en te gardant en Cossée. Tu peux déjà m’en remercier.

— Merci, grand prince ! grinça Erloa.

Très énervé, Noiric souffla bruyamment et continua malgré tout :

— En échange de quoi, tu te tiendras tranquille, tu quitteras tes mauvaises habitudes et tu peux dire tout de suite adieu à ton amant, c’est la dernière fois que tu le vois !

— Mon amant ?

Il désigna Suajo du bras. Erloa écarquilla les yeux et se fendit d’un large éclat de rire. Les sourcils froncés, Noiric la dévisagea d’un air suspicieux.

— C’est mon garde.

— Je t’en donnerai un autre.

— Impossible, il n’y a que lui qui soit à la hauteur.

— Une fois pour toutes, c’est moi qui décide. C’est la dernière fois que tu le vois et je vous laisse le bénéfice du doute en ne te punissant pas.

— Mais enfin, il pourrait être mon père !

— Tais-toi !

Erloa plissa les lèvres. Ses yeux lançaient des éclairs. Elle avait envie de hurler. Elle tourna les talons et s’apprêta à sortir de la salle d’audience rapidement.

— Erloa ! cria Noiric.

Elle se retourna vivement. Noiric s’avança vers elle et la pointa d’un doigt menaçant.

— C’est moi qui décide aussi quand tu quittes la pièce dans laquelle je me trouve.

Elle le fixa avec une pointe de défi, droite, les pieds légèrement écartés. Suajo vit dans sa position celle d’un guerrier s’apprêtant à l’attaque ; il grimaça dans le dos de Noiric à son élève pour qu’elle jouât la diplomatie. Erloa perçut le signe, souffla pour se calmer. Puis, elle éloigna le doigt de Noiric d’une main assurée et dit posément :

— C’est tout ?

Noiric fut abasourdi par la manière dont elle lui répondit. Le geste de la main était en soi une impertinence supplémentaire. Il prouvait, si besoin était, que sa nouvelle protégée ne se laisserait pas dominer. Elle serrait la mâchoire à s’en casser les dents, elle le toisait. Cependant, Noiric percevait son bouillonnement intérieur. Ses yeux étaient remplis de larmes. La maîtrise de ses sentiments pour ne pas flancher devant lui l’impressionna. Il se calma et dit :

— Tu es ici en sécurité, petite princesse. Tu dois t’habituer à ta nouvelle vie et tout se passera bien.

Erloa ne répondit pas. Elle en aurait été incapable. Au bout d’un moment, il ajouta :

— Nous continuerons plus tard, tu peux te retirer.

Erloa fit volte-face et remonta dans sa chambre en courant. Elle détressa ses cheveux. Elle voulut changer de tunique, mais le coffre avait disparu. Elle appela Laane et ce fut la jeune servante qui arriva.

— Le maître a décidé que, désormais, c’était moi qui te servirais.

— Où est Laane ?

— Le Guerloche lui a demandé de rentrer à Chandelon. Elle a pris le bateau ce matin.

— Comment ? s’insurgea Erloa.

— Il dit que ce sera plus facile pour toi de faire la rupture entre ton passé et ton présent si celle-ci est brutale.

— Qu’a-t-il fait du coffre ?

— Il l’a brûlé.

— Non ! s’écria Erloa.

Elle s’affala sur le lit et pleura toutes les larmes de son corps. Le seul lien, peut-être dérisoire, avec Lermin était mort. La jeune servante s’approcha doucement et déposa la main sur son épaule.

— Ne pleure pas, petite princesse, lui dit-elle. Tout n’est pas brûlé. Laane a sauvé le coffret où tu gardais les statuettes de ta religion.

— Qu’en as-tu fait ? demanda Erloa en se redressant sur les couds.

La servante se mit à plat ventre et récupéra le petit coffre.

— Par Paale, merci ! Comment t’appelles-tu ?

— Perle.

— C’est un très joli nom. Ne brûle pas la tunique que je portais ce matin, s’il te plaît, la supplia-t-elle. Je voudrais la garder.

Perle approuva d’un hochement de tête.

— Raconte-moi comment cela s’est passé.

Perle narra : Tiboin était arrivé peu de temps après qu’Erloa était partie pour la ville. Il avait remué toutes ses affaires rapidement, en cherchant le petit coffre. Il appela Laane, qui déclara que vous l’aviez pris avec vous. De rage, il jeta tous ses vêtements par la fenêtre, puis il descendit dans la cour et donna l’ordre de tout brûler. Quelques minutes plus tard, il était revenu dans la pièce et avait demandé à Laane de quitter la Cossée sur-le-champ.

On frappa à la porte. Erloa cacha son trésor avant de laisser Perle ouvrir. C’était Suajo. Il tenait en main le petit sac en toile dans lequel Erloa avait caché son chaquila. Erloa sourit en prenant le sac.

— Cadeau de Laane. Elle était allée le ramasser sur la lande quand Tiboin l’avait jeté et elle l’avait caché dans ses affaires. Elle a ajouté sa réserve. Vous en aurez pour un moment !

— Merci, dit Erloa en prenant un petit morceau. J’en ai justement atrocement besoin maintenant !

Erloa le laissa fondre dans sa bouche. Suajo fronça les sourcils en penchant doucement la tête sur le côté.

— Vous devez être profondément déprimée pour manger du chaquila de la sorte !

— Je suis plutôt enragée ! Cela dit, je me suis mise à le faire fondre dans ma bouche parce que je n’avais rien pour le faire fondre et j’avoue que je le savoure encore plus ainsi. Vous devriez essayer, ajouta-t-elle en lui présentant le sac.

Suajo rit en refusant la friandise. Il caressa la joue de sa protégée et dit :

— Je vous suggère de prendre Sirac. Je l’ai vu se battre, il se débrouille bien, même très bien. Je vous promets que je serai toujours là quand vous en aurez besoin. Parfois, se faire discret est plus efficace que de se pavaner avec vous.

— Vous ne vous pavanez jamais, Suajo, vous êtes le meilleur protecteur que j’aie eu.

Erloa réfléchit quelques instants et demanda :

— Suajo, pensez-vous que je doive quitter la Cossée ?

Suajo prit le temps d’analyser la situation. Il regarda la bourse qui enveloppait le caillou. Il la soupesa, sans rien dire, pendant un moment, puis déclara :

— Vous savez comme moi la raison de votre mariage avec Tiboin, Princesse. Je pense que la Cossée est un meilleur appui pour Chandelon que Guerlon.

— Peut-être la Cossée, mais peut-être pas Noiric ? tenta Erloa sans conviction.

— Noiric n’est pas en option, hélas pour vous. Cependant, je ne comprends pas vraiment pourquoi il tient à ce que vous restiez ici. Ce ne peut pas être uniquement par compassion.

— Cela, je ne le crois pas ! renchérit Erloa en levant les yeux au ciel.

— Tâchons d’élucider ce mystère ! répliqua doucement Suajo.

Il s’inclina et dit en guise d’adieu :

— Courage, Princesse, vous y parviendrez.

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