Le Duel Silencieux

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Comme à l’accoutumée lorsqu’il devait réfléchir, Nilakin se tenait face à la fenêtre. Il observait le large, les mains dans le dos, se balançant d’un pied sur l’autre. Lermin entra dans la pièce et déclara :

— Père, les Kyrviens se préparent à une attaque d’envergure.

— Je sais ! répliqua le roi en se tournant d’un bloc. Nous t’attendions. Depuis que tu ne traînes plus aux cuisines, nous ne savons plus où te chercher. Ou alors, nous le devinons. Dois-je te rappeler que tu es marié ?

— À qui ? riposta Lermin. À cette prétentieuse qui tente de vous voler le trône ? Il fallait me trouver un parti plus intelligent !

— Ce n’est pas parce que tu ne le désirais pas que tu dois tromper ta femme.

— Pour la tromper, il faudrait encore consommer le mariage. Cette pimbêche ne veut pas de moi dans son lit sous prétexte que je suis Paaliste. Certes, je pourrais l’y forcer, mais j’aurais quand même du mal à conclure. Je ne suis pas marié, père, et c’est une loi que nous devons faire passer aussi rapidement que possible.

— Tu vas me dire ce que je dois faire ?

— Paix ! intervint Saleïs du fond de la salle. Ce n’est pas avec vos disputes continuelles qu’on arrivera à sortir de ce mauvais pas.

Lermin se retourna, étonné. En entrant de la sorte, il n’avait pas vu Saleïs et Bachy assis à la table du conseil.

— Oncle Saleïs, quelle bonne surprise ! dit Lermin en le saluant.

— Bonjour, neveu. Bachy vient de nous mettre au courant de ce que tu as perçu lors de ta petite escapade fumivore. J’ignorais que tu étais un Fumeux, cela nous sera utile. Il faut te perfectionner vite fait.

Nilakin s’approcha de la table. D’une main autoritaire, il invita les trois hommes à s’asseoir, tout en restant debout lui-même :

— Désormais, nous sommes en conseil de guerre, dit-il. Celui-ci sera composé de nous quatre. Nous devrons tous connaître l’ensemble de la problématique sans nous cacher quoi que ce soit. Jurez-vous de ne rien divulguer ailleurs et de tout mentionner ici ?

Bachy se releva d’un bond et, la main sur le cœur, jura son allégeance. Saleïs l’imita avec moins d’emphase. Lermin, fort surpris par la confiance que son père lui témoignait soudainement, se leva, se tint droit et, sans fioriture, prêta serment.

La réunion débuta. Au bout de trois heures, ils avaient arrêté les quelques amendements de lois que Saleïs et Nilakin feraient passer au conseil dès le lendemain. Ces articles visaient essentiellement à garantir au peuple la liberté de culte. Tout mariage mixte ne pourrait entraîner une conversion automatique de l’un des deux vers la religion Peldoniste. La conversion ne pourrait avoir lieu que cinq ans plus tard, si les personnes étaient consentantes. Dans ce cas, ces postulants devraient passer par un conseil composé d’un des pères ou mères du peuple et être ratifiés par le roi.

Ils acceptèrent également qu’un mariage non consommé au bout de six mois de vie commune puisse être dissous par n’importe quel prêtre de Paale.

Lermin exposa son plan pour empêcher Barnisie de tester son poison sur la cour de Pastel et, d’autre part, pour éviter qu’il ne soit divulgué à l’ensemble de l’île. Il fut accepté d’emblée.

Saleïs, quant à lui, insista pour que Lermin ne voie plus la petite Barden en dehors de la Colline. Que les Peldonistes du château croient que c’est sa fille n’était pas un problème, mais il ne fallait en aucun cas que la rumeur se répande à Chandelon. Barden restait un personnage mythique et Lermin devait être vierge si l’on voulait lui trouver un autre parti. Les membres de ce conseil acquiescèrent ; il fut décidé qu’Aély n’entrerait plus au château, mais que ce serait Bachy qui se déplacerait.

Le soir, au moment du souper, on fit appeler Barnisie pour qu’elle mange en famille. Lermin prit un chandelier qu’il plaça devant son assiette. Étonné, le roi leva un sourcil ; Lermin prétexta sa mauvaise vue pour avoir une flamme près de lui. Barnisie se trouvait en face de lui, son père et sa mère à chaque bout de la table. Le roi fit peu de cas de la jeune mariée ; il raconta à sa femme les différents projets de loi qu’il avait élaborés pour garantir aux Chandelonnais la liberté de culte. Trop préoccupé pour écouter les réflexions que Barnisie pensait tout haut, Lermin n’alimentait pas la conversation. Ce n’est qu’au moment où il relata l’histoire du mariage non consommé qu’il intervint :

— Mais père, comment allez-vous établir s’il est accompli ?

— Si l’un des membres du couple le prétend et qu’il n’y a pas de bébé en route, le mariage pourra être dissous.

Lermin regarda sa femme avec un large sourire. Barnisie lui renvoya un sourire ironique en pensant : « Pour nous, le bébé est en route. »

— Certes, on peut forcer une femme et, dans ce cas, la femme peut s’en plaindre à son prêtre. Je ne peux hélas pas en faire plus. Dans le cas d’un Chandelonnais, si la femme est enceinte mais que ce n’est pas de son fait, à la naissance, il peut ne pas reconnaître l’enfant.

— C’est très humiliant pour un homme d’être trompé, il ne le dira pas ! intervint Barnisie.

— Pas à Chandelon. C’est celui qui faut qui se couvre d’opprobre, l’autre en est la victime. Pour vous, mes enfants, ajouta-t-il, il n’y aurait même pas besoin de le reconnaître ou pas, puisque le bébé, s’il est de Lermin, aura la tache de naissance de la famille royale. Sans quoi, il ne pourrait pas être monarque.

Lermin n’eut pas besoin de tendre l’oreille pour voir sa réaction. Elle faillit s’étrangler avec la bouchée qu’elle était en train d’avaler. Éleuria, qui n’était au courant de rien, observa son mari et son fils avec une pointe de satisfaction, non pas pour le coup qu’ils avaient monté, mais pour la connivence qu’ils manifestaient enfin.

— Tous les enfants des rois ont cette marque ? demanda Barnisie dès qu’elle put parler.

— C’est plus compliqué que cela : les enfants de la famille royale qui l’ont sont susceptibles de gouverner, et ce sont nos sages qui décident parmi eux celui qui correspond le mieux à la fonction. Plusieurs de mes neveux l’ont, c’est l’un d’eux qui prendra le flambeau si Lermin venait à mourir.

— Je ne serais pas régente du royaume ?

— Non. Si Lermin meurt une fois qu’il est proclamé roi, vous seriez reine, certes, mais ce ne serait qu’un titre honorifique.

— On ne me l’avait pas dit ! s’écria-t-elle, furieuse.

— En quoi cela a-t-il de l’importance ? demanda Nilakin très calmement. Vous n’en voulez pas à la vie de votre époux, n’est-ce pas ?

Barnisie bredouilla une réponse pratiquement inintelligible. Cette seconde partie de la loi n’avait pas été débattue au conseil ; c’était Nilakin qui l’avait ajoutée sur l’heure, pour protéger son fils. Lermin avait plongé le nez dans son assiette ; il écoutait les pensées de Barnisie. Elles fusaient dans tous les sens, sans vraiment d’ordre ni de cohérence. Il en conclut que sa femme n’était redoutable que parce qu’elle était bien secondée.

Il faut cependant se méfier des personnes non pourvues de discernement, blessées dans leur amour-propre. Lermin l’apprendrait à ses dépens à peine quinze jours plus tard. Tout le plan de Barnisie était mis à mal par les quelques phrases qu’ils venaient de prononcer.

La conversation continua sur un ton badin ; on parla de la moisson qui s’annonçait très prometteuse, de paix et de prospérité. Lermin eut légèrement pitié d’elle ; ses pensées bouillonnaient dans un désordre absolu, elle était presque anéantie. Nilakin s’étira longuement, fixa le jeune couple tour à tour et dit :

— Bien, mes enfants, il est temps d’aller se coucher. Je suis très heureux que nous puissions prendre du temps ensemble lors des soupers. Désormais, retrouvons-nous tous les soirs. Et maintenant, filez ! Vous devez me faire un petit-fils !

— Oh, pour ça, Père, il faudrait que je me convertisse à Peldon et je ne suis pas encore disposé à le faire !

— Ah bon ?

— Oui, Barnisie ne veut pas d’un enfant dont le père serait Paaliste.

— Ah, dommage ! répondit-il en se levant.

Le roi se dirigea vers la porte, puis se retourna :

— Il me semble que Chandelon a déjà eu un cas semblable il y a quelques générations, dit-il, songeur. Je demanderai au gardien de la bibliothèque ce qu’il y a lieu de faire dans ce cas-là.

— Je peux vous le dire, père.

— Je n’en doute pas, mais j’aime l’entendre du vieux bibliothécaire. Tu viens, Éleuria ?

Le roi et la reine quittèrent la pièce, laissant le jeune couple seul. Lermin se tourna vers Barnisie, lui fit son plus beau sourire et la salua d’un petit mouvement de tête avant de se diriger vers la porte.

— Attendez, Lermin, dit-elle. Je voudrais vous poser quelques questions.

— Oui ?

— Racontez-moi ce qui est arrivé à la reine qui avait refusé son lit.

Lermin lui sourit, franchement moqueur :

— Il s’agissait de la reine Broll, venue de Garnicie. Après le temps dédié à la conclusion du mariage, celui-ci demanda aux sages de pouvoir avoir une seconde femme. Les sages le lui accordèrent et il eut dix enfants avec elle, tandis que la reine Broll vécut recluse, le reste de sa vie, dans un petit temple dédié à sa religion.

— Qui sont ces sages ?

— Ils se nomment Barden et Aély. Ils accordent leur bénédiction aux couples, veillent sur chaque enfant né sur l’île. Ce sont eux qui sont les véritables garants de la sécurité et du bien-être des habitants.

— Comment puis-je les rencontrer ?

— Ce sont eux qui viennent à vous et non l’inverse. Vous ne les trouverez pas, ils se déplacent sans fin. D’autres questions ?

— Non. Merci, murmura-t-elle avant de s’incliner pour prendre congé.

Chacun se dirigea vers une porte opposée. Lermin avait déjà la main sur la poignée quand Barnisie le rappela :

— Lermin, voulez-vous que nous fassions un héritier ?

Lermin leva un sourcil, la dévisagea de bas en haut, puis répondit :

— Non merci, pas ce soir.

Et il quitta la pièce pour retrouver Axile.

Cela faisait quatre jours que Bachy et Lermin se voyaient tous les soirs. Lermin maîtrisait son don de fumée pour écouter les conversations, mais il était loin de pouvoir communiquer par ce biais. Il avait ainsi entendu la colère de Barnisie et assisté, par la pensée, à la volée de gifles qu’elle avait lancée à son conseiller pour l’avoir bernée de la sorte. Il avait observé l’eau saumâtre tous les jours, sans comprendre le but de cette eau croupie ; il n’y avait que quelques herbes folles, aucune qui puisse devenir mortelle. Cependant, à chaque fois que Barnisie ou son conseiller entraient dans la pièce, ils se couvraient de la tête aux pieds et fumaient un large cigare. Si Lermin ne comprenait pas vraiment la raison de ce cigare, il avait déduit que l’empoisonnement se ferait par le toucher, comme l’avait fait Solaire sur lui. Il avait aussi fait rapidement le lien entre l’éponge que Bachy avait déterminée comme empoisonnée, trouvée dans le coffre juste après le passage de Solaire sur la Colline. Dès lors, il demanda à son père de prévenir les habitants de Pastel de ne plus acheter d’éponges et de confisquer toutes celles qui étaient sur le marché.

L’un des exercices que Lermin avait accomplis dans sa chambre, sans Bachy, fut celui de se transformer en fumée pour passer par la cheminée de sa sœur. Mais il dut y renoncer car il y avait un autre Fumeux dans son foyer. Trop peu aguerri dans sa science, il s’était retiré aussi rapidement sans que le Fumeux s’en aperçoive.

Il en parla à Bachy, qui balaya l’information d’une main désinvolte.

— Vous vous occuperez de votre sœur plus tard. Il n’est pas rare que certains utilisent leur don à simple fin de voyeurisme. J’en suis désolé pour elle, mais nous sommes en état de guerre.

Lermin ne pouvait qu’acquiescer, mais il se dit qu’un jour, dès qu’il aurait appris à se battre dans le feu, il irait tuer ce pervers.

Dans trois jours, ils fermeraient les grilles de l’aile Peldoniste du château. Lermin serait déjà loin. Le conseil de guerre avait décidé que lui et Saleïs prendraient la route afin d’éviter que la famille royale ne se trouvât tout entière au même endroit si l’opération tournait au désastre.

Dès lors, il était allé dans les appartements de son épouse pour lui faire ses adieux. Il fut saisi par l’odeur nauséabonde qui se dégageait de cette pièce et se rendit compte que, sous forme de fumée, il ne pouvait en aucun cas percevoir les odeurs. Elle l’avait reçu très diplomatiquement dans le petit salon qui jouxtait la pièce aux cinq bassins. Il y régnait une humidité ambiante proche d’un hammam.

Lermin avait tenté de lui tirer quelques éléments de son stratagème, sans résultat. Il se leva pour partir. Elle fit un pas vers lui et dit doucement :

— Lermin, j’aimerais que vous me laissiez un souvenir de vous en moi. N’avez-vous pas envie de consommer notre mariage ?

— Mais chère amie, où sont vos convictions ? Je ne serai jamais Peldoniste, vous le savez bien.

— Certes. Je m’en repentirai plus tard, en faisant mes prières. Notre dieu nous oblige à la fidélité et à la soumission de la femme vis-à-vis de son époux.

Elle défit la fibule qui retenait son sari et se retrouva nue devant Lermin. Lermin lui caressa un sein, pinça doucement le téton. Il lui prit la main et murmura :

— D’accord, allons dans votre chambre.

Il l’entendit penser « non, pas dans la chambre », mais sa main était assez ferme pour que Barnisie se laissât faire. Il ouvrit la porte et fut à nouveau saisi par l’odeur écœurante de mort qui régnait là. Une nuée d’insectes bourdonnait au-dessus d’une charogne.

Il lâcha la main.

— Non ! C’est insupportable ! Pourquoi n’ouvrez-vous pas vos volets ? Cela me coupe toute envie de m’approcher de votre lit. J’en suis désolé. Quand je reviendrai, il faudra que vos appartements soient propres et sains. Sinon, je renverrai vos serviteurs et j’y mettrai les miens.

Barnisie prit une mine désolée. Elle baissa la tête et pensa : « Quand tu reviendras, pauvre imbécile… et si tu vis encore, tu ne seras plus que mon esclave. Profite de mon corps pendant que tu le peux. »

Lermin la dévisagea avec une pointe de dégoût. Il avait envie de lui répondre vertement. Il lui grinça seulement, avant de prendre congé :

— Rhabillez-vous, vous êtes ridicule.

— Est-ce ridicule d’approcher mon mari ? dit-elle alors qu’il s’éloignait à grands pas.

Lermin se retourna vivement, revint vers elle et lui mit la main sur le ventre :

— Vous êtes enceinte, je le sens, et vous voulez me faire porter le chapeau. Je ne reconnaîtrai jamais ce bâtard. Débrouillez-vous pour qu’il ne soit pas au château quand je reviendrai.

— Et si jamais vous ne reveniez pas ?

— Est-ce une menace ?

— Non, bredouilla-t-elle, mais Salèse est à l’autre bout de l’île, c’est un voyage périlleux.

— Chandelon vit dans la tranquillité, ce sont vos gens qui embrouillent les esprits et sèment la zizanie. Et c’est à cause de cela que je dois quitter le château, pour régler ces confusions avant qu’on ne soit en guerre civile.

— On pourrait l’éviter si vous étiez plus coopératif.

— Allons donc, coopératif ? Cela signifierait que je me convertisse ? Que je reconnaisse ce bâtard ? Ou que je chasse l’ensemble des Peldonistes de l’île ?

Lermin se tut un instant ; les pensées de Barnisie battaient la campagne. Elle ne pouvait pas décemment avouer son véritable but. Il secoua longuement la tête et dit plus doucement :

— Je ne vous comprends pas, Barnisie. Je ne saisis pas l’importance que vous accordez à convertir mon peuple à votre secte alors que tout le monde pourrait vivre en paix, l’un à côté de l’autre.

Barnisie se tut. Elle ne pensait même plus. Lermin la dévisagea avec une pointe de pitié. Il la salua d’un petit mouvement de tête et dit :

— Je reviendrai, n’en doutez pas !

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