L'odeur de charogne

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Aux yeux de Noiryc, Erloa avait ruminé sa colère deux jours et deux nuits entières avant de s’apaiser. Il avait été surpris par le choix qu’elle avait fait de Sirac comme garde personnel. Celui-ci était timide, bougon et laid, mais c’était un excellent soldat.

Pour Erloa, la réalité était tout autre. Elle vouait une haine viscérale à Tiboin. Il l’avait humiliée jusqu’au plus profond de ses entrailles. Elle s’en voulait de ne pas l’avoir démasqué plus tôt, de lui avoir accordé sa confiance. Les frères voulaient Chandelon ; c’était la seule raison pour laquelle ils avaient précipité le mariage.

Elle se sentait seule, abandonnée de tous dans ce château inhospitalier. Nécaira était venue la trouver le lendemain matin dans sa chambre. Elle lui avait confié avoir reçu pour mission de lui faire visiter ce village « si extraordinaire ». La jeune Cosséenne avait été flattée d’être désignée pour cette tâche, ne comprenant le piège qu’à leur retour.

— Ce n’était pas un piège, dit Erloa. C’était une manière de me protéger. Qui te l’avait demandé ?

— La mère de Noiryc.

— C’est qui ?

— Elle n’est jamais à la cour. Elle était là au moment du procès, puis elle est repartie avant le raz-de-marée.

— Je n’ai plus revu l’enfant, Curieuse, qui m’a servi de couverture pendant cette expédition. L’aurais-tu revue ?

— Non mais je peux me renseigner, si tu veux.

— Oh oui, merci.

Le matin suivant, Erloa n’avait toujours pas de nouvelles de Curieuse. L’inquiétude la gagnait. Elle descendit déjeuner et trouva Noiryc dans la cuisine. Elle savait qu’il mangeait tôt, l’y ayant déjà croisé lorsqu’elle cherchait le guérisseur. Elle se servit un bol de gruau d’avoine et réclama du miel. D’un mouvement de menton, le cuisinier désigna le pot posé devant Noiryc. Erloa fut surprise par la distance du cuisinier, mais elle comprit aussitôt que son attitude changerait du tout au tout si le seigneur était présent dans la pièce.

Elle s’installa face à Noiryc. Celui-ci avait suivi ses allées et venues avec une pointe d’amusement. Il lui tendit le miel. Sans un mot, elle s’en servit abondamment.

— Eh bien, petite princesse, est-ce du gruau au miel ou du miel au gruau ?

Erloa haussa les épaules et entama son bol avec conviction. Noiryc souffla bruyamment. Erloa se souvint qu’elle devait faire preuve de plus de diplomate et qu’il attendait une réponse.

— C’est sans doute parce que je suis enceinte. À Chandelon, je n’aimais pas trop le sucré.

— Tu n’es plus à Chandelon, répliqua Noiryc d’un ton ferme mais dépourvu d’agressivité.

— Je ne risque franchement pas de l’oublier, rétorqua Erloa.

— Je te permets de porter cette tunique brillante, mais uniquement en privé. Pour les apparitions publiques, je veux que tu arbores une chasuble de ma couleur.

Elle le dévisagea un instant, faillit répondre, puis s’abstint. Il l’observait, légèrement sur la défensive.

— Savez-vous où est Curieuse ?

— Qui est Curieuse ?

— La gamine qui nous suivait. J’en avais fait mon petit page et je ne l’ai plus vue depuis un moment.

— Erloa, ne reprends pas tes mauvaises habitudes... dit-il doucement.

Erloa s’arrêta de manger. Elle s’était juré d’être patiente, pourtant, il avait le don de la mettre en colère.

— Mes mauvaises habitudes ? répliqua-t-elle. Vous appelez ça des mauvaises habitudes, le fait de se soucier des personnes dont j’ai la charge ?

Noiryc se figea. Il frappa la table du poing et gronda :

— Ici, c’est moi qui suis responsable des gens qui passent le seuil. Tu n’as aucune charge, aucun droit. Est-ce clair ?

Erloa sursauta légèrement au bruit, mais se reprit immédiatement.

— Dans ce cas, où est-elle ? Je peux vous garantir qu’elle a franchi la porte en même temps que nous, lors de notre arrivée en Cossée.

Noiryc grimaça, ignorant la réponse. Erloa leva un sourcil et lui lança un large sourire moqueur. Noiryc souffla et lâcha :

— Qui en avait la charge ?

Erloa ricana. Son vis-à-vis plissa les yeux, se crispant davantage. Erloa se calma ; il était encore possible qu’il la prive de sortie. Elle répondit plus posément :

— Moi. Je viens de vous le dire.

— Va te promener, dit-il de mauvaise humeur. Je me renseignerai d’ici ce soir. Je te rappelle que nous dînons ensemble tous les soirs. Puisque tu t’es remise du choc, je t’attends dès ce soir dans la salle à manger. Compris ?

— Oui ! dit-elle en enjambant le banc pour quitter la table.

— Finis d’abord ton bol, ajouta-t-il machinalement.

Erloa s’arrêta et le dévisagea, incrédule.

— Pardon ? murmura-t-elle.

— Tu n’as que la peau sur les os et j’ai horreur du gaspillage. Alors, s’il te plaît, finis ce déjeuner.

— Il est vide.

Elle se leva pour partir. Noiryc se redressa d’un bond, saisit le bol et se planta devant elle avant qu’elle n’atteigne la porte.

— Non, il reste encore une grosse cuillère.

Elle hésita entre la révolte et la soumission, avalant finalement la dernière cuillère. Elle n’avait aucune envie d’obéir. Il n’avait même pas employé un ton provocant ou agressif, mais plutôt celui de son père. C’était peut-être cela qui l’énervait le plus.

— Tu dois manger pour deux, insista-t-il plus fermement. Allez hop, ne fais pas d’histoire pour si peu.

Butée, Erloa le fixa en niant lentement de la tête. Il persista par un large hochement de la sienne. Erloa prit le bol, racla consciencieusement les parois pour qu’il ne reste rien, sous le regard satisfait de Noiryc. Il fallait simplement savoir qui était le chef, se dit-il. Avec un brin de douceur et beaucoup de fermeté, j’arriverai à la mettre au pas.

Elle tenait la gamelle vide d’une main et la cuillère pleine de l’autre. Elle déposa le bol sur la table, souleva sa chasuble et étala le reste de gruau sur son ventre.

— Eh bien, voilà, papa ! Comme ça, tout le monde aura mangé !

Elle esquiva la gifle de Noiryc et s’enfuit dans l’escalier. Elle atteignit rapidement sa chambre, Noiryc sur ses talons, et s’enferma à double tour. Appuyée contre la porte, elle reprit son souffle en l’entendant tambouriner de l’autre côté, ce qui la fit rire. Perle, sa nouvelle femme de chambre, vint voir la source du raffut et regarda sa jeune maîtresse, intriguée.

Erloa se nettoya et changea de chasuble en lui racontant l’épisode. La servante était à la fois impressionnée et choquée qu’on ose tenir tête à Noiryc. Après un long moment, Erloa demanda à Perle de vérifier que le seigneur n’était plus dans les parages. Celle-ci revint en annonçant qu’il était sorti.

Erloa décida d’aller chercher la petite Curieuse en ville ou au port. Elle sortit du château, Sirac sur ses talons. Si le garde avait été flatté d’être désigné pour sa protection, il n’en était pas moins contrarié. Il estimait qu’une femme n’avait pas besoin de garde puisqu’elle était censée rester entre quatre murs. De plus, Noiryc l’avait accablé de recommandations, ce qui l’indisposait davantage : rien n’est plus désagréable que de contrarier une princesse, et celle-ci ne manquerait pas de le faire.

Pour preuve, dès cette première sortie, sa protégée s’était mis en tête de chercher une « enfant d’ordures », comme on appelait ces petits orphelins qui fouillaient les déchets des cuisines. Elle avait sellé son cheval elle-même et expliquait au garde, en attendant qu’il prépare le sien, le but de leur promenade.

— Petite princesse, tenta Sirac sans grand espoir, le port n’est pas un endroit pour toi. Le raz-de-marée y a fait beaucoup de dégâts. Nombre de bateaux ont été projetés contre les maisons. Plus d’une centaine d’habitants de Tannère se retrouvent à la rue. On déplore également de nombreuses victimes, écrasées par une embarcation ou un pan de mur.

Erloa le regarda, les yeux exorbités.

— Comment se fait-il que je ne sois pas au courant ? murmura-t-elle.

— Pourquoi veux-tu qu’on te le dise ?

— Eh bien, parce qu’il faut du monde pour aider ces habitants à se reloger, à les soigner, ou encore à enterrer les morts !

— Mais ce n’est pas le rôle d’une princesse !

— C’est ce que nous allons voir. Nous y allons immédiatement !

Sans plus attendre, elle éperonna son cheval. Dès les premières maisons, elle fut assaillie par une odeur nauséabonde. Ce n’était pas seulement dû à la catastrophe, mais au manque d’hygiène chronique des habitants. Elle avait déjà été frappée par cela à Guerlon. Contrairement à Chandelon, les Guerlonnais jetaient leurs eaux usées dans la rue et ne se gênaient pas pour y faire leurs besoins. Le crottin de cheval ajoutait une couche supplémentaire ; le tout dégageait une odeur insupportable, surtout depuis qu’elle était enceinte. La nausée la guettait, mais elle se boucha le nez pour atténuer le fumet.

À une centaine de pas du port, l’effluve devint encore plus insistante, mais elle fut rapidement éclipsée par l’horreur du spectacle qui s’étalait devant elle. Les gens, hagards et affamés, cherchaient de la nourriture dans les décombres ou pleuraient un membre de leur famille.

Erloa avançait au pas, se demandant par où commencer. À Chandelon, lors d’un incendie, un commissaire organisait toujours le travail des sauveteurs. Ici, rien de tel : chacun se débrouillait comme il pouvait, sans ordre, sauvant ce qui pouvait l’être mais perdant un temps précieux.

Soudain, elle perçut des cris sous un amas de gravats et de planches. Elle sauta de cheval et ordonna à Sirac de faire de même. Elle mobilisa quelques villageois désœuvrés pour accélérer le travail, donnant des directives précises pour retirer les planches une à une, sans faire bouger l’ensemble, afin de ne pas ensevelir vivante la victime sous les décombres.

Ils dégagèrent une femme et son bébé. Dès leur sortie, les sauveteurs poussèrent des cris de victoire et les victimes furent immédiatement prises en charge par deux villageoises. Un quidam, voyant l’efficacité de la manœuvre, demanda de l’aide pour l’un des siens. Ainsi passa la journée.

Elle aperçut Noiryc à plusieurs reprises lors de différentes opérations, mais le duc l’ignora royalement. Cela conforta Erloa dans l’idée qu’elle était là où elle devait être.

Épuisée, elle retourna au château à la tombée du jour. Elle se plongea dans un bain, tentant d’oublier les misères de la journée. Elle avait vu trop de morts et se sentait surtout responsable de la disparition de Curieuse. Craignant que l’enfant ne fût enterrée sous les décombres, elle fondit en larmes. On vint la prévenir que Noiryc ne dînerait pas avec elle ce soir-là. Soulagée, elle se coucha et s’endormit profondément.

Le lendemain matin, alors que le château sommeillait encore, la porte de la chambre d’Erloa s’ouvrit timidement. Erloa avait pris l’habitude de dormir avec un poignard sous son oreiller. Au bruit du grincement, elle se réveilla et, d’un mouvement naturel et discret, attrapa son arme. En un instant, elle fut debout, la lame pointée vers son visiteur.

C’était Curieuse. Elle était sale, les pieds écorchés, le visage triste et éploré. Elle raconta ses aventures à sa maîtresse. Leur plan avait parfaitement fonctionné. Elle avait traîné en chemin vers le port, s’arrêtant à gauche ou à droite comme convenu. Une fois à bord, elle avait retiré son foulard et s’était retrouvée face à un homme portant un tatouage qui lui barrait le visage d’une oreille à l’autre.

« Le même que celui qui voulait mon caillou », se dit Erloa.

L’homme l’avait emmenée à cheval jusqu’au convoi transportant la cour, Birion et Tiboin vers la falaise. Tiboin était furieux. Il avait tourné autour de la fillette, indécis, avant de décider qu’elle retournerait avec eux à Guerlon. Il ne voulait pas qu’Erloa ait une alliée en Cossée. Il l’avait ligotée au dernier chariot du convoi. Arrivés à Genval, les gens étaient pressés de passer de l’autre côté, car Guerlon bougeait et menaçait de s’effondrer d’un instant à l’autre. Les uns s’agglutinaient près de la passerelle, les autres tenaient les cordes côté Guerlon pour accélérer le passage. Birion était en tête ; Tiboin attendait encore côté Cossée. Curieuse espérait que, dans la précipitation, on l’oublierait.

Il n’en fut rien. L’homme au tatouage vint la chercher alors que Tiboin était sur le pont. Il défit ses liens lorsqu’un sinistre craquement se fit entendre. Le garde lâcha l’enfant et se rua vers la passerelle. Celle-ci venait de céder. Tiboin était tombé au fond du ravin. De l’autre côté de la falaise, Birion hurla, puis se tut. Curieuse en profita pour fausser compagnie et se cacha derrière la maison du passeur.

Deux jours plus tard, Suajo arriva. Elle lui expliqua ce qu’elle avait vu. Il descendit le long de la paroi et remonta avec la fibule de la cape de Tiboin. Il la confia à Curieuse pour qu’elle la donne à Erloa, puis la ramena lui-même au château.

Erloa tenait la fibule en main, partagée sur la conduite à tenir. Elle demanda à l’enfant si elle savait où se trouvait Suajo. Mais l’enfant ne la regardait pas ; elle fixait le métal ensanglanté avec des yeux vides, comme si elle voyait encore le corps de Tiboin se briser dans le ravin. Elle tremblait de tout son corps, non pas de froid, mais d’une terreur silencieuse qui l’empêchait même de pleurer. La petite acquiesça, mais ajouta que Suajo lui avait interdit de le révéler à sa maîtresse. Erloa n’en fut pas étonnée et n’insista pas. Elle la prit dans ses bras et la berça en silence. au out d'un temps assez long Erloa lui demanda doucement :

— Suaj a-t-il rendu hommage aux morts ?

La petite releva la tête vers sa protectrice avec de grands yeux ronds.

— A-t-il prononcé des mots pour Tiboin ou pour les autres victimes ?

— Oui, mais il était mort ! Il a dit qu’il n’avait jamais été digne de toi, qu’il n’était qu’un lâche et un goujat.

Erloa acquiesça avec une grimace. Elle aussi aurait aimé le lui cracher au visage. Elle décida qu’elle irait lui rendre hommage dès que la ville serait déblayée.

Elle descendit aux cuisines avec Curieuse et y trouva Noiryc, déjà en train de déjeuner. Il leva à peine les yeux de son bol de gruau.

— Eh bien, je vois que tu as retrouvé ta petite protégée, dit-il. C’est bien ainsi, tu auras de quoi t’occuper sans faire de scandale dans les décombres de la ville.

Erloa poussa un long soupir. Avant de répondre, elle assit curieuse sur la petite table près de la cheminée, lui tendit un bol de gruau. Elle se retourna enfin vers Noiryc et demanda calmement :

— J’ai fait scandale, moi ?

— N’as-tu pas ordonné à des hommes de déblayer en priorité une maison ?

— Certes, mais c’était pour sauver une femme et son enfant. Est-ce un mal ?

— Sauver, non. Donner des ordres, oui.

— Mais je n’y serais pas parvenue seule !

— Alors, ne t’en mêle pas.

Erloa fulminait. Elle toisait Noiryc, la rage au bord des lèvres. Lui semblait s’en moquer éperdument. Il releva les yeux et poursuivit :

— Tu ne retourneras pas en ville aujourd’hui, ni les jours suivants.

— De toute manière, il n’y aura plus de survivants. Nous sommes arrivés trop tard pour les derniers. Sachez pourtant que si les décombres ne sont pas évacués dans les heures qui viennent, des maladies se propageront au sein de votre population...

— C’est mon problème, tonna-t-il.

— Non. C’est le problème de tous ! Tant que vos paysans jetteront leurs eaux souillées dans la rue, tant qu’ils ne se laveront pas au moins une fois par semaine, ils resteront la proie des maladies et provoqueront des épidémies.

Noiryc la dévisagea, les yeux ronds. Il n’avait manifestement jamais entendu pareille théorie. Il éclata d’un rire sonore et répliqua :

— Qu’est-ce donc que cette fable ?

Erloa bouillonnait de ne jamais être prise au sérieux. Mais si elle voulait que les choses changent, il fallait ruser.

— Trop compliqué pour toi ! grinça-t-elle à mi-voix.

— Pardon ?

Erloa leva les mains et déclara avec ironie :

— Je n’ai rien dit. Je ne suis qu’une femme qui ignore ce qu’elle avance et qui n’a aucune culture ! De plus, je suis étrangère, et chez moi, les mœurs sont si différentes que même se laver est considéré comme barbare ! Et, pour couronner le tout, j’étais la femme d’un Guerloche !

— En effet.

— Eh bien voilà. Je n’allais pas vous proposer une petite expérience sur les blessures que vous avez aux bras. Vous auriez pris cela pour un ordre !

— Et quelle serait-elle, cette expérience ?

— de Laver votre bras droit tous les jours, et pas votre bras gauche. Vous observerez très rapidement que le bras droit guérira bien plus vite que l’autre !

Noiryc regarda les écorchures sur ses bras. Elles étaient de même taille, mais la plaie droite était plus profonde que la gauche. Il releva les yeux, croisa le sourire moqueur de la princesse et se raidit.

— C’est, en effet, ridicule. Que comptes-tu faire aujourd’hui ?

Erloa fut surprise par la question. Elle pensait aller à la faille pour rendre hommage à Tiboin, mais elle se doutait qu’il ne l’accepterait jamais. Elle répondit vaguement :

— Eh bien, entre autres, m’occuper de cette enfant.

— Bien. Tant que tu joueras à la poupée, tu ne feras pas de bêtises.

Erloa fut soufflée par la riposte et se rebiffa aussitôt. Noiryc la regardait avec un large sourire narquois.

— Écoute, mon grand, rétorqua-t-elle. Tente la petite expérience sur tes bras, et on verra qui pourra retourner à ses soldats de plomb.

Noiryc frappa la table. Erloa se leva d’un bond et quitta la cuisine pour se réfugier dans sa chambre. Comme la veille, elle s’enferma et rit de sa réponse. Elle s’avoua que ces joutes verbales l’amusaient profondément, pourvu qu’elle ait le dernier mot. Perle ne fut plus surprise de la voir collée à la porte, mais elle était curieuse de connaître le contenu du dialogue.

La princesse aperçut Noiryc partir vers le port. Elle se demanda s’il suivrait ses conseils. Elle donna quelques ordres à Perle pour qu’elle s’occupe de Curieuse, puis descendit à l’écurie. Sirac l’attendait.

— Petite princesse, nous ne pouvons pas aller en ville aujourd’hui, la prévint-il.

— Je sais, grinça-t-elle. Ce n’est pas une raison pour ne pas sortir de ce maudit château.

Sirac la suivit sans sourciller. Au bout d’une heure de cheval, ils s’arrêtèrent tranquillement près d’un ruisseau pour abreuver les bêtes. Sirac mit pied à terre pour se soulager un peu plus loin. Erloa éperonna son cheval et galopa jusqu’à Genval, ce lieu où, quelques jours plus tôt, elle avait traversé le pont reliant la Cossée à Guerlon.

Elle attacha sa monture et suivit un sentier descendant le long de la falaise. De nouveau, l’odeur de charogne la prit à la gorge. Elle faillit marcher sur un bras en décomposition. Elle continua malgré tout ; elle voulait s’assurer que Tiboin était bien mort. Quelques pas plus loin, elle découvrit une tête écrasée entre deux rochers : il ne restait que des lambeaux de cervelle, un œil et une mâchoire à ses pieds. C’en fut trop. Elle remonta quatre à quatre et vomit, expulsant toute l’horreur de la scène. Sirac arriva à cet instant. Il descendit à son tour le long de la falaise.

Il revint dix minutes plus tard, bien plus pâle. Il lui tendit l’épée de Tiboin, qu’il avait retrouvée coincée entre deux rochers.

— Pour ton fils, murmura-t-il.

Erloa hocha la tête.

— Il faut rentrer, petite princesse, dit-il ensuite. Le seigneur t’attend pour le souper et nous serons déjà en retard.

— Je vais rester ici encore un peu. Je dois lui rendre hommage.

Incrédule, Sirac la dévisagea, la croyant folle. Il n’était pas loin de la vérité. Malgré la colère et l’amertume d’avoir été trompée, elle était profondément choquée qu’il soit mort ainsi, écrasé entre deux parois.

— Je ne m’éloignerai pas de toi. Je suis responsable de ta sécurité. Alors, s’il te plaît, évite le courroux de mon maître et suis-moi.

— Je me moque de ses colères ! Je me moque de tout ça ! Mon mari est mort ! cria-t-elle.

Elle pleura sans discontinuer pendant une bonne demi-heure. Une fine pluie, le petit crachin bien connu de Cossée, se mit à tomber.

À la tombée de la nuit, Sirac alluma un feu en bougonnant. Erloa ne bougea pas d’un pouce. Apathique sur son rocher, perdue dans son deuil, elle était partagée entre des sentiments contradictoires. Noiryc arriva au milieu de la nuit. Sirac, trempé et d’une humeur exécrable, n’avait pas quitté Erloa d’une semelle. Noiryc le renvoya au château après l’avoir brièvement remercié de l’avoir protégée. La princesse avait toujours le regard perdu vers les flots, complètement anéantie. Noiryc déposa sa cape sur ses épaules.

Puis, sans fioriture, il guida Erloa vers les chevaux. Elle monta comme un automate. Ils rentrèrent au pas jusqu’au château. Une fois arrivés, Noiryc l’aida à descendre et la mena lui-même à sa chambre. Il donna quelques ordres à Perle pour qu’elle lui coule un bain chaud et la mette au lit.

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