Le Bûcher de Tiboin

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Une semaine s’était écoulée. Noiryc frappa à la porte et entra sans attendre de réponse, comme à son habitude. Erloa le regarda à peine ; elle était en train de nettoyer ses appartements avec Perle. Noiryc grimaça en la voyant un balai à la main. D’un geste sec, il intima à Perle de s’en emparer, mais la princesse refusa d’un mouvement de tête. Elle était habituée à ranger et à nettoyer ses propres quartiers. Dans son pays, les serviteurs étaient un soutien, non des substituts chargés d’exécuter les basses besognes à la place de leur maître. Tiboin avait été tout aussi agacé que Noiryc lorsqu’il avait vu Laane demander à Erloa de l’aider pour une tâche quelconque, et qu’elle obéissait plus volontiers à la servante qu’à ses propres ordres.

Sur l’heure, Noiryc soupira et lança :

— Ton deuil est fini. Nous irons jusqu’à Genval pour un hommage à ton époux.

— Si vous voulez, murmura Erloa d’un ton indifférent.

— Je le veux ! répliqua-t-il avant de sortir aussi vite qu’il était entré.

Erloa poussa un soupir. Perle, sa femme de chambre, la regardait avec compassion. Erloa lui offrit un sourire fataliste.

— Comment fait-on en Cossée pour montrer qu’on est en deuil ? Porte-t-on des vêtements spécifiques ? Rase-t-on les cheveux ou se grime-t-on en blanc ?

— On se retire trois jours du monde, et puis c’est tout.

— Rien d’autre ?

— Non. C’est étonnant que Noiryc t’ait laissée plus longtemps. Ce n’est pas dans l’usage.

— Et l’hommage ?

— Il n’y a pas d’hommage en Cossée. On enterre les corps près du lieu de culte de l’Unique. Les riches sont même ensevelis dans le temple.

— Personne n’accompagne le mort ?

— Non ! Quelle horreur ! Les camardiens viennent les prendre là où ils sont décédés et les enterrent sans nous. Aller avec eux, c’est comme si l’on cherchait à mourir soi-même.

— C’est qui, un camardien ?

— Ce sont des personnes qui vivent auprès des morts. Ils sont préposés à cette tâche. C’est eux qui ont enterré la cour et ton mari, par exemple.

Elles se turent un instant.

— Puis-je te poser une question sur Chandelon ? demanda timidement la femme de chambre.

— Bien sûr !

— Est-ce vrai que chez toi, il y a une fête lorsque quelqu’un meurt ?

— Oui, une grande fête, car on croit que les morts se rapprochent de Paale et reviennent plus tard sous les traits de quelqu’un d’autre. La fête de la naissance et celle de la mort sont semblables : on verse sur le nouveau-né un peu d’eau et un peu de la terre du lieu de sa naissance. Ainsi, il sait dans son corps et son âme d’où il vient. S’il meurt au même endroit, on le dit chanceux, et l’on est presque certains que l’enfant qui naîtra par la suite à cet endroit est sa réincarnation. Ce sont de très belles cérémonies.

— Comme c’est bizarre, dit Perle. Mais je comprends votre logique. Dans la religion de mes parents, ils croient aussi qu’après la mort, il y a une autre vie. Ils parlent d’une vie céleste, comme si, une fois morts, nous voguions dans le ciel.

— Et toi ? Qu’en penses-tu ?

— Je me pose beaucoup de questions sur les religions des uns et des autres. Mais il ne faut pas le dire.

— Pourquoi ?

— Parce qu’à Guerlon, si l’on ne croit pas à l’Unique, on est passible de la peine de mort, même les femmes. Qalor justifie cela en proclamant que si, pour nous, le décès n’est qu’un passage, on peut mourir tranquille puisqu’on rejoint une vie céleste et éternelle.

— Guerlon est parti maintenant. Penses-tu que Noiryc réinstaurera vos croyances ?

— Je pense qu’il s’en moque ; il n’a jamais été porté par la religion.

— Pourquoi veut-il un hommage, alors ?

— J’ai l’impression qu’il le fait pour toi. J’ai entendu quelques ragots en ce sens.

— Ah bon ? Mais il me déteste !

— Je ne crois pas qu’il te haïsse. Il te considère comme une enfant capricieuse, et cela le distrait de te mater.

Erloa rit doucement. Elle n’était pas capricieuse, elle en était certaine, mais son caractère indépendant paraissait être un caprice aux yeux d’un homme croyant à la suprématie masculine. Elle en fit part à Perle, qui hocha la tête en souriant sans rien ajouter. Erloa comprit que pour la jeune servante, « indépendance » et « caprice » devaient signifier à peu près la même chose. *Comment faire pour rendre les femmes libres dans ces contrées où, depuis la naissance, elles sont sous le joug des hommes ?* songea-t-elle.

— Il te prendra sous sa protection, n’en doute pas, mais peut-être dois-tu lui laisser décider pour toi de temps en temps. Pour que la vie soit plus facile pour vous deux.

Cela fit rire Erloa.

— Peut-être en effet ! J’essaierai de faire un effort. C’est très difficile pour moi, tu sais. Dans mon pays, les femmes ont les mêmes droits et devoirs que les hommes. Elles choisissent leur destinée autant que si elles étaient des hommes.

— Avais-tu choisi de te marier avec Tiboin ?

— Non, parce que je suis de sang royal ; les Dieux décident autrement. Mais s’il m’avait dégoûtée, humiliée ou battue, j’aurais pu m’en aller.

— Mais quand Tiboin t’a donné des coups de ceinture, tu n’es pas partie ?

Erloa ne dit rien, mais un sourire énigmatique étira ses lèvres. Perle la dévisagea avec curiosité. Erloa lui confia alors qu’elle avait lancé la ceinture par la fenêtre avant qu’il ne puisse la toucher. Perle était fascinée. Certes, elle considérait, comme tout le monde, que Tiboin n’était qu’un freluquet, mais de là à ce que la petite princesse, aussi menue qu’un enfant, eût pu le neutraliser, il y avait une marge !

— Il n’en sera pas de même avec Noiryc ! murmura-t-elle pour elle-même.

— N’en doute pas ! S’il ose lever la main sur moi, il sera au sol en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

— Il ne peut pas te battre tant que tu es enceinte.

— Bon à savoir !

Cela fit rire la jeune femme. La chambre était propre, Erloa fut prête. Elle avait remis son unique tunique chandelonnaise sous la cape de Tiboin. Elle emporta avec elle le drap dans lequel elle avait dormi. Arrivée aux écuries, deux chevaux étaient déjà sellés. Elle glissa le drap dans une sacoche accrochée à la selle et caressa l’encolure de la bête, attendant qu’on aille chercher Noiryc. Le duc vit tout de suite qu’elle ne portait pas une chasuble à sa couleur. Il fixa les pans du vêtement, hésita à lui en faire la remarque, mais au vu du front buté de la jeune veuve, il s’en abstint et sonna l’heure du départ. Ils partirent à deux, sans aucune escorte.

Comme pour Sirac, elle éperonna son cheval à la rivière, n’attendant pas que Noiryc ait fini de se soulager. Elle l’entendit jurer mais ne s’en formalisa pas. Elle voulait arriver la première, car elle désirait se changer sans lui. Il la suivit, furieux du mauvais tour qu’elle lui avait joué. Lorsqu’il arriva, elle avait attaché son cheval à un morceau d’arbre qui avait résisté au raz-de-marée. Elle s’était improvisé un sari dans le drap de lit et fixait le monticule de pierres. Au-dessus du tumulus, elle avait déposé la cape de Tiboin. Ses cheveux défaits flottaient dans le vent, au rythme du pan libre de son vêtement. Il fut impressionné par le spectacle. Sa colère tomba. Toutefois, il accrocha son cheval de telle manière qu’elle ne pût s’enfuir sans lui.

Elle se mit à chanter en chandelonnais, une belle mélodie dont les paroles se perdaient dans le vent et semblaient s’imprimer sur les pierres. Noiryc était fasciné. Puis elle retira le sari ; elle était nue. Il faillit intervenir, mais il était trop subjugué par la scène pour faire le moindre mouvement. Elle déposa le vêtement à côté de la cape et les brûla. Le coin de sa bouche se durcit ; elle se mit en colère et cria en guerlonnois :

— Je te donne le sari ! Je ne serai plus jamais cette chose que tu exhibais pour parfaire ton image ! Je te rends ta cape ; ta protection était dérisoire ! Tu m’as trahie, Guerloche, tu m’as dupée jusqu’à l’os. Mais tu as perdu. Je te promets que ton fils ne sera pas aussi lâche et futile que toi ! Je te jure que ce ne sera jamais un Guerlonnais !

Ensuite, elle quitta la tombe d’un pas décidé. Elle passa à côté de Noiryc, le fixa un instant, le visage baigné de larmes.

— Si vous voulez ajouter quelque chose, je vous cède la place.

Elle le dépassa pour se rhabiller près des chevaux. Complètement hébété, il la suivit du regard, puis se concentra sur le talus et improvisa un mot qu’il bredouilla au vent. Contrairement aux paroles et aux gestes d’Erloa, sa voix était creuse, idiote, sans intérêt. Il en fut légèrement honteux. Il se retourna ; Erloa l’attendait en culotte et dans une chasuble de sa couleur. Elle claquait des dents. Il lui déposa sa cape sur les épaules et lui murmura :

— Tu as ma protection, elle sera sans faille.

Erloa restait battue par les vents, comme un vulgaire piquet, fixant la fumée qui dégageait du monticule. Puis, soudain, elle se mit à sangloter. Noiryc ne sut pas vraiment comment réagir. Maladroit, il la laissa en plan pour détacher les chevaux. Il revint vers elle ; elle pleurait à gros bouillons. Il soupira et murmura :

— Allez, viens là !

Erloa se blottit dans ses bras et se vida de toutes ses larmes. Il tapotait son dos, sans oser la serrer davantage, de peur de la briser. Quand elle se calma, elle se détacha de lui en murmurant :

— Merci.

Il en fut ému. Noiryc décréta qu’il était trop tard pour rentrer au château. Ils s’arrêtèrent dans une ferme. Les paysans, d’abord surpris puis honorés d’avoir le duc à leur table, s’affairèrent autour d’eux pour les nourrir. Ils leur proposèrent ensuite le seul lit de leur chaumière. Erloa bredouilla un refus, comme elle l’aurait fait à Chandelon.

— Je te remercie de l’honneur que tu me fais et j’accepte de bon cœur ! la coupa Noiryc avec force en la fixant, les sourcils froncés.

Erloa le dévisagea un instant, sans comprendre, mais elle était trop fatiguée pour se disputer. Elle se coucha et s’endormit aussitôt.

Le lendemain matin, elle fut surprise et amusée de voir Noiryc à ses pieds, ronflant doucement. Elle resta couchée sur le dos, sous la couette, à l’écouter ronronner, sans oser bouger de peur de le réveiller. Elle se remémora la journée de la veille. Elle avait été plus perdue qu’elle ne le voulait face à ce tumulus. Elle était cependant heureuse d’avoir pu exprimer toute sa colère à Tiboin. À présent, leur chemin se séparait définitivement. Elle avait senti un énorme réconfort à se blottir dans les bras du rustaud. Au moment où elle fit cette réflexion, elle perçut, pour la première fois, le bébé bouger dans son ventre. Cela la fit rire silencieusement. Elle posa sa main sur son abdomen et lui murmura :

— Je ne sais pas qui tu seras, petit être, mais je peux prédire que tu ne seras pas la réincarnation de Tiboin puisque tu as été conçu par lui, et c’est tant mieux. Tu ne seras pas Guerlonnais puisque ton père l’a voulu ainsi, ajouta-t-elle avec une pointe de rage.

— Ce sera un Cosséen, n’en doute pas ! intervint Noiryc.

Erloa grimaça. Il l’énervait déjà avec ses certitudes. Elle faillit répondre mais serra les dents. Noiryc se leva d’un bond et dit :

— Puisque tu es réveillée, on va se mettre en route. Tu remercieras nos hôtes en touchant du bout des doigts leur table, l’autre main sur le cœur et en te penchant légèrement. La prochaine fois qu’il nous arrivera de dormir chez des paysans, tu ne refuseras plus jamais leur lit, c’est un affront à leur hospitalité ! D’autre part, lorsqu’ils te servent un bol de soupe, tu le boiras en entier et tu ne donneras rien aux enfants. Ensuite, tu ne les complimenteras pas sur le repas verbalement, mais tu souriras en hochant la tête.

— C’est tout ? répondit Erloa, déjà exaspérée par le ton de Noiryc.

— Non. Tu as utilisé ta main gauche pour manger.

— Ah bon ?

— Ça, je ne comprends pas encore comment tu ne l’as pas assimilé. À Guerlon, c’était la même chose.

— Je suis gauchère.

— Ça ne m’étonne pas. Il va falloir que ça change.

Erloa pouffa.

— Comme si j’arriverais à changer de main rien que d’un claquement de doigts !

Noiryc la pointa, menaçant :

— Tu veux que je t’apprenne ce qu’un claquement de doigts signifie ?

Erloa se raidit et le fixa d’un regard lourd.

— Non, je le sais, dit-elle. C’est toute la bestialité des hommes de Cossée.

Noiryc reçut la définition comme un soufflet. Il avala de travers et grinça :

— C’est uniquement la punition d’une femme insoumise. Ne me tente pas, petite princesse.

— Ne pas pouvoir maîtriser ses pulsions est la plus grande impuissance qu’il soit ! êtes-vous tellement asservi par voss instincts primaires ?

Noiryc ne sut que répondre. Il la prit par le bras , et ils sortirent

Les paysans les attendaient en rang derrière la table. Celle-ci était garnie d’un délicieux petit-déjeuner dont Erloa et Noiryc se délectèrent. Erloa prit soin de suivre les formules de bienséance que lui avait dictées le duc quelques minutes plus tôt. Elle n’avait nullement l’intention de les froisser ou de les humilier. Lors du départ, elle toucha la table, au grand soulagement de Noiryc, puis elle se tourna vers l’homme le plus âgé. Elle s’agenouilla devant lui, prit sa main et la déposa sur sa tête. Surpris, l’homme retira sa main doucement. Erloa se releva. Elle se dirigea vers la mère, prit sa main et la plaça sur son épaule. Elle déposa la sienne sur l’épaule de la femme et dit en chandelonnais :

— Par ce signe, je te salue entre femmes et mort aux bœufs qui pensent nous être supérieurs !

Personne ne comprit les paroles, mais tous furent surpris par la scène et le ton convaincu qu’Erloa avait utilisé. Noiryc serra les dents. Erloa releva la tête ; tout le monde la regardait les yeux ronds. Elle sourit.

— C’est ce que fait une princesse face à son peuple, dans mon ancien pays, expliqua-t-elle en marchandais. La main sur la tête rappelle que les souverains sont là pour le peuple et non pas l’inverse.

— Et pour la femme ? demanda Noiryc.

Erloa marqua un temps d’arrêt en penchant légèrement la tête.

— C’est plus ou moins la même chose, dit-elle avec un sourire espiègle.

Elle passa la porte et monta à cheval sans prononcer d’autres paroles. Les paysans étaient émus ; ils suivirent le mouvement pour faire une petite haie d’honneur en leur souhaitant un bon voyage.

Noiryc et Erloa chevauchèrent une lieue en silence. Noiryc était devant ; il ruminait manifestement les salutations chandelonnaises qu’avait effectuées Erloa. De son côté, elle riait intérieurement du coup qu’elle avait fait car, si en effet l’homme d’une chaumière déposait la main sur la tête d’un châtelain visiteur, il n’en était évidemment pas pareil du geste qu’elle avait accompli face à la paysanne. Elle avait repris une phrase que les élèves féminines de Suajo se lançaient avant et après un combat.

— Qu’as-tu dit à la femme ? demanda tout à coup Noiryc.

— Rien de spécial, bredouilla Erloa en tâchant d’éteindre le sourire qui se cachait derrière ses paroles.

— Mais encore ? insista-t-il en tirant sur les rênes pour lui faire face.

— Eh bien, je l’ai saluée entre femmes ! répondit-elle avant d’éperonner sa jument pour ne pas devoir approfondir la question.

Elle l’entendit jurer et, à son tour, emballer son cheval. Il arriva rapidement à sa hauteur. Elle hésita à forcer l’allure. Il tenta d’attraper ses rênes pour prendre possession de l’animal. Cela donna à Erloa l’impulsion pour enfreindre la règle de rester dans son ombre. Elle se courba sur la selle et accéléra la course. Il faillit tomber, ce qui le rendit encore plus furieux, et la poursuivit sur la lande, tentant vainement de la rattraper. Ils arrivèrent en vue de la ville. Erloa ralentit pour qu’ils soient ensemble quand les paysans qui traînaient près du chemin les apercevraient. Noiryc comprit la manœuvre ; il se mit à côté d’elle et lui demanda :

— Crois-tu vraiment que je n’oserai pas te punir devant mes gens ?

— Me punir pour quoi, donc ? répliqua-t-elle. Pour avoir protégé votre réputation ?

— Pour me narguer à longueur de temps. Ne joue pas avec moi ! grinça-t-il.

Elle lui lança un regard moqueur et ralentit son cheval pour se mettre dans son sillage. Ils traversèrent la ville au pas. À leur passage, la population entama un chant très joyeux en tendant les mains vers Noiryc et Erloa. Celui-ci répondit en frappant sur quelques mains et en lançant des plaisanteries qu’Erloa ne comprit pas. Il fallait absolument qu’elle apprenne le cosséen car désormais, plus personne ne parlerait le guerlonnois.

Une fois devant les écuries, Noiryc tendit les rênes à un palefrenier, il toisa Erloa en lui disant :

— Sois là pour le souper, ne me fais pas attendre.

Elle acquiesça d’un hochement de tête. Il fit un signe impatient pour qu’elle verbalise sa réponse à haute voix. Elle leva les yeux au ciel et lâcha :

— Bien !

— Bien qui ? tonna-t-il.

— Bien, mon seigneur et maître ! répliqua-t-elle avec une emphase mêlée d’ironie à peine dissimulée.

— Non, je ne suis plus ton seigneur, je suis ton mari. Alors tu diras : « Bien, Noiryc » ; à défaut de dire : « Bien, mon époux ».

Erloa fut soufflée par cette révélation. Certes, elle le savait théoriquement, Saleïs le lui avait expliqué dès son arrivée à Guerlon, et Tiboin le lui avait rappelé quelques semaines plus tard, mais elle n’imaginait pas que ce serait ainsi fait, sans promesse mutuelle. Elle le fixa avec des yeux ronds. Il ne fut pas marri de la voir déstabilisée. Il tourna les talons sans une autre parole.

Erloa entra dans l’écurie avec sa jument. Elle la bouchonna, lui donna à manger tout en pensant à sa nouvelle situation. Elle était devenue la femme de l’être le plus détestable sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle se demanda quand il avait pris possession d’elle ainsi. Lorsqu’il déposa la cape sur ses épaules, assurément. Pourquoi ne s’était-elle pas méfiée ? Parce qu’il avait été gentil ? Parce qu’elle avait l’impression qu’il ne remplissait que son devoir ? Parce qu’elle portait le fils de son frère ? Tout simplement, parce qu’elle était en état de choc. Plus émue qu’elle ne l’aurait voulu, elle se maudit d’avoir pleuré comme une fontaine.

Lorsqu’elle arriva dans ses appartements, Perle avisa la cape et lança un chant à travers la pièce. Erloa comprit à ce moment-là que c’était cela que les villageois saluaient : la nouvelle duchesse de Cossée.

Elle était descendue ce soir-là dès qu’on l’avait mandée, parce qu’elle tournait comme un lion en cage dans sa chambre. Elle avait peur de ce qu’il exigerait ; elle n’avait aucune envie de partager son lit. Elle était certaine qu’elle paierait ses insolences, mais elle se demandait à partir de quel jour il les comptabiliserait.

Il était déjà dans la salle à manger et, manifestement, il avait passé du temps à préparer ce « repas ». Sur la table trônaient divers objets. Erloa les énuméra d’un œil presque amusé. Quand elle découvrit la ceinture de Tiboin, elle détermina qu’il réglerait ses comptes depuis son arrivée en Cossée. Machinalement, elle regarda vers la porte qui menait à l’escalier de sa chambre. Un garde se tenait devant ; cependant, la fenêtre était ouverte juste derrière la table.

Noiryc avait suivi son regard ; il devinait aisément que, lorsqu’elle visa sa porte, elle évaluait ses chances de sortie. Il fut content d’avoir été prévoyant. Erloa se mit de l’autre côté de la table, afin qu’il ne puisse pas l’attraper directement. Elle leva des yeux rieurs vers lui.

— Alors ? lui demanda-t-elle.

— Que vois-tu sur cette table ?

— La ceinture de Tiboin, un bol de gruaux, de quoi écrire et une corde.

— Et à ton avis, pourquoi ?

— J’imagine aisément que tu n'as pas apprécié le coup du gruau, mais je ne comprends pas le reste.

— La ceinture de Tiboin ne t’évoque rien ?

— Rien qui te concerne.

— Si Tiboin était trop mou pour te mater, il n’en sera pas de même pour moi, je te le garantis, et si tu n’étais pas enceinte, je te donnerais séance tenante les coups qui te reviennent.

— Quel dommage ! répliqua Erloa avec une pointe de sarcasme.

— Ne sois pas si arrogante, petite princesse, tu n’arriveras à rien.

— Ne sois pas si sûr de toi, mon garçon, rétorqua-t-elle, tu ne parviendras pas à me mettre au pas.

Noiryc prit la ceinture et la claqua sur la table. Erloa ne bougea pas d’un cil. Elle le fixait, déterminée, le front légèrement en avant.

— Ne m’appelle plus « mon garçon » ! et vouvoie-moi!

— ben pourquoi te vouvoyer sion est mari et femme ?

— la femme vouvoie toujours son mari, c'est comme ça ! Passons aux gruaux

Il fit un signe aux gardes pour qu’ils la tiennent par les bras. Erloa avait prévu la manœuvre : elle envoya un coup de pied dans le ventre du premier et la tranche de l’autre main dans la gorge du second. La seconde suivante, elle s’empara du bol et le jeta par la fenêtre. Elle se tourna vers Noiryc, bien campée sur ses jambes, et le toisa.

— Je suis d’accord pour qu’on établisse des bases pour notre vie future, mais on le fera ensemble, sans avoir recours à la force.

— Crois-tu vraiment que tu gagneras à tous les coups ?

— Non. Mais je suis sûre que tu... vous perdrez bien plus que moi.

— Et que perdrai-je donc ?

— La dignité.

Noiryc tourna autour de la table, Erloa l’attendit sans émettre le moindre signe d’anxiété. Elle savait depuis longtemps qu’elle devait passer par là pour se faire respecter ; elle ne reculerait pas. Il s’était planté devant lui ; il avait deux têtes de plus, comment pouvait-elle le défier ainsi ? Il en était presque amusé. Il écarta une mèche de cheveux d’Erloa sans qu’elle ne réagisse.

— Ma dignité, petite princesse, je perdrais ma dignité si je te mate ? Ne crois-tu pas que c’est plutôt l’inverse ?

— Tu perdras ta dignité, mon cher, parce que tu ne gagneras pas à tous les coups. Quant à moi, on oubliera mes défaites pour mettre en exergue mes victoires.

— Tu me dis « vous ». Et je te trouve bien sûre de toi.

— Oh, ce n’est qu’un peu de science élémentaire du comportement, laisse-moi t’expliquer.

— Laissez-moi vous expliquer, la reprit-il. Je t’écoute.

Erloa leva les yeux au ciel et commença :

— Je suis considérée comme petite, menue et sans défense. Vous êtes perçu comme grand, fort et puissant. Quand j’arriverai à vous mettre au sol et, croyez-moi, j’y arriverai, les gens en seront ébahis. Lorsque vous réussirez par la force à gagner une manche, l’incident passera inaperçu puisque c’est ainsi qu’est un homme en Cossée.

Noiryc sourit en penchant la tête. Il devait bien avouer que le raisonnement était juste, bien qu’il doutât qu’elle puisse le mettre au sol. Toutefois, il ne tenta pas le diable devant les deux témoins qui se remettaient tout doucement de leur coup et demanda :

— Et que me conseilles-tu ?

— On s’assied et on discute.

Il lui prit le menton et dit :

— C’est moi qui commande, petite princesse. Ne l’oublie jamais. Maintenant, assieds-toi là.

Erloa obéit en le narguant légèrement. Il s’assit en face d’elle et déclara :

— Tout d’abord, sache que je ne partagerai pas ton bas-ventre avec Tiboin. Je ne te toucherai pas tant que tu n’auras pas accouché.

Erloa ne put réprimer un sourire satisfait.

— Ne te réjouis pas trop vite, petite princesse, tu seras mon épouse et tu me donneras un fils. D’ici là, je te laisse le temps de ta grossesse pour que tu apprennes les us et coutumes de Cossée. Tu les appliqueras sans faute, sans quoi, je te les inculquerai à ma manière. Dignité ou pas dignité.

Erloa élargit son sourire ironique. Cela l’agaça.

— Revenons aux objets, dit-il en s’emparant de la corde. Ça, c’est si tu utilises encore ta main gauche : je te l’attacherai dans le dos.

Erloa accepta la sentence d’un petit mouvement de tête ; elle ne voulait pas choquer les Cosséens. Elle avait déjà eu la main liée ainsi lorsqu’elle apprit à écrire. Noiryc s’empara du parchemin et de la plume d’oie :

— Écris-moi ce que tu as dit à la paysanne ce matin.

Erloa éclata de rire et nia d’un mouvement de tête.

— Je pourrais écrire n’importe quoi, tu n’en saurais rien ! tu ne connais même pas notre écriture.

— 1. tu me vouvoies. 2. Qu’en sais-tu ? Écris, on verra bien si je le traduis.

Elle avait donc écrit la première partie de sa farce. Elle s’était arrêtée en se demandant si elle oserait lui écrire la seconde partie au nez et à sa barbe. Elle avait encore la plume en l’air quand elle entendit dans son dos, Noiryc lire :

— « Par ce signe, je te salue entre femmes… »

Elle déposa la plume. Son cœur battait la chamade. S’il lisait le chandelonnais, il le parlait aussi.

— C’est tout, dit-elle.

Il se leva et frappa des deux poings sur la table devant elle. Erloa releva la tête puis fixa les bras avec un demi-sourire : les blessures du bras droit avaient cicatrisé, tandis que celles du bras gauche suintaient encore. Elle déposa délicatement ses doigts près de la plaie et dit :

— Je vois que tu as tenté ma petite expérience…

Noiryc retira ses bras précipitamment et dit à ses gardes :

— Enfermez-la dans sa chambre.

Les hommes hésitèrent un quart de seconde de trop. Erloa s’était levée, les pointa d’un doigt autoritaire et les précéda vers la porte. Elle se retourna avec un sourire angélique et dit à Noiryc :

— Tu vois, Noiryc, je te laisse deviner ce qu’on retiendra de ce « dîner » !

— Vous ! hurla-t-il sous les ricanements de sa femme.

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