Le Don des bois
Au lieu de se rendre directement à Salèse, Lermin et Saleïs avaient voyagé par la Colline. Ils avaient effectué quelques sondages à travers tout le pays pour analyser l’état d’avancement de la conversion au Peldonisme, et ils en furent horrifiés. Comment était-il possible que le peuple ait changé de religion si rapidement ? L’argent et les promesses avaient dupé un bon tiers de la population.
Ce petit voyage avait permis à l’oncle et au neveu de mieux se connaître et de s’apprécier profondément. Saleïs, fort déçu par son propre fils, voyait en Lermin la seule porte de sortie à la crise actuelle. Lermin, quant à lui, était ravi de discuter à bâtons rompus avec un adulte de l’âge de son père, qui ne le prenait ni pour un imposteur ni pour un imbécile. Ils eurent des conversations passionnantes sur les politiques des îles alentours, et même plus loin, car Saleïs lui apprit comment l’on vivait à Guerlon, l’île où sa sœur devait régner.
Il n’était pas rare qu’ils passent la nuit à deviser sur un thème ou un autre. Lermin buvait ses paroles, son expérience et la finesse de son analyse. Ce soir-là, les deux hommes se turent un long moment. Le feu crépitait doucement, laissant place à la réflexion.
Lermin regardait les flammes. Saleïs lui avait demandé s’il était aisé de repérer un « fumeux » qui y logerait ; Lermin avait grimacé, ignorant la réponse. Bachy avançait lentement dans son apprentissage ; en réalité, ils n’avaient pas fait un pas depuis la révélation du possible empoisonnement. Ils avaient passé leur temps à espionner les différents feux peldonistes pour trouver l’antidote, au cas où ils parviendraient à leurs fins.
Saleïs gronda contre l’imprévoyance du guérisseur ; il trouvait tout aussi important de savoir si le feu était habité ou non. Lermin était d’accord avec son oncle. Il devait impérativement surveiller les flammes et repérer les fumeux. Quand il était dans le feu, Bachy lui avait appris à éviter les résineux, qui crépitent trop fort et empêchent d’entendre les conversations. S’il entrait dans un résineux, il fallait se dévoiler davantage que si c’était un feu de feuillus. La mousse était aussi à éviter, ainsi que les petits branchages. Une bonne bûche, bien sèche, de chêne ou de hêtre, était parfaite.
Hélas, on ne choisissait pas toujours. On entrait dans le feu, on évaluait nos chances d’être vu, et si la place était trop découverte car les flammes étaient trop fortes, il fallait attirer la fumée à soi pour se créer ainsi un espace invisible. Tout cela, c’était la leçon théorique de Bachy. Il conseilla à son oncle de brûler les essences qui crépitaient abondamment pour ne pas être entendu.
De son côté, Saleïs était perdu dans ses pensées, sombres et noires. Certes, sa vie sur terre ne serait plus très longue ; les Peldonistes le tueraient tôt ou tard, il le savait. Si Paale existait, elle lui donnerait très vite un autre corps pour qu’il puisse continuer à défendre son territoire, car Saleïs en était certain : sa mission serait de protéger Chandelon éternellement. Pour cette vie, la suivante, et la suivante encore.
Il savait que Lermin n’était pas très religieux. Il ne lui en voulait pas ; à son âge, il était comme lui, rempli de questions, attendant des réponses cartésiennes, simples, éclatantes. La vie lui avait fourni des ébauches de clés brouillonnes, tarabiscotées, contradictoires. Pourtant, il croyait en Paale. Il présumait d’autres vies, d’autres espoirs et, surtout, il était persuadé qu’Elaap pouvait se donner un mal de chien pour arriver à ses fins, il serait et resterait toujours perdant.
— Elaap est voué à…
— Taisez-vous, oncle ! dit tout à coup Lermin en fixant le feu. Je pense qu’il est habité.
— Vas-y, lui souffla-t-il. Je fais le guet.
Lermin attrapa un piquet et le planta dans le sol à côté de lui. Il le tint d’une main pour s’empêcher de danser avec la fumée, puis entra rapidement dans le feu.
Quand un fumeux en rencontre un autre dans un feu, ils se voient comme s’ils étaient dans la vie réelle, dans une salle dont d’énormes bûches constituaient la voûte. Le sol est composé de cendre ou de terre noircie. Lermin n’y avait jamais fait attention ; ce n’est que lorsqu’il fut dans le feu qu’il s’en aperçut. L’homme l’attendait. Il était manifestement heureux que Lermin soit entré dans le feu pour pouvoir discuter. Il était très grand, avec une bonne tête de plus que Lermin. Il était aussi blanc qu’un linceul, et ses cheveux étaient proches de la couleur du feu.
— Je viens en paix, dit-il dans un mauvais marchandais dès que Lermin fut devant lui.
— Qui êtes-vous ? demanda Lermin.
— Parlez-vous cosséen ou guerlonnais ? répliqua l’homme. Je viens seulement observer vos us et coutumes.
— Oui, répondit Lermin. Pourquoi voulez-vous connaître nos usages ?
— J’ai, dans ma cour, une jeune fille chandelonnaise qui me perturbe. Dites-moi comment deux femmes se saluent à Chandelon et je m’en irai. Je me suis rendu compte que je n’étais pas à la bonne heure ; tout le monde dort ici, alors que chez moi, c’est la fin du jour. J’ai parcouru beaucoup de foyers, mais ils se meurent tous. Vous êtes les seuls à parler autour d’un feu.
Tout à coup, Lermin réalisa qu’il y avait peut-être un décalage horaire qui ne lui permettait pas de communiquer avec Erloa.
— Vous venez de Guerlon ?
— De Cossée, plus exactement. Guerlon s’en est allée, alors je crois que je peux dire que nous sommes devenus indépendants sans pouvoir l’affirmer.
Le cœur de Lermin battait la chamade.
— Guerlon est partie ?
— Oui, il y a quelques jours. Le prince Tiboin était chez nous avec sa jeune épouse, qui est chandelonnaise. Quand l’île a quitté ses amarres, il est allé rejoindre son royaume en me laissant sa femme sur les bras. Celle-ci en est furieuse. Sous le couvert d’une promenade, elle est partie jusqu’à l’endroit où les deux îles se frottaient avant que Guerlon ne prenne le large.
Lermin comprit tout de suite que la Chandelonnaise était sa sœur.
— Bien mal lui en a pris, car elle a découvert toute la cour de son mari, ainsi que lui-même, déchiquetés par les rochers et la mer au moment où il traversait pour rejoindre leur île. Ce n’est pas un tableau pour une jeune femme ! Elle en a été traumatisée. Elle est restée toute la nuit sans bouger au pied de la falaise. Puis, elle s’est enfermée dans sa chambre, ce qui est normal en Cossée ; c’est ainsi qu’on fait son deuil : trois jours sans voir personne. Mais au bout d’une semaine, elle ne voulait pas en sortir. Mon guérisseur en était inquiet. Il disait qu’il fallait qu’elle quitte son isolement afin de ne pas tomber dans la mélancolie.
» Je suis venu une première fois visiter les feux de Chandelon. Je suis allé directement sur le feu d’un foyer où l’on enterrait un mort. Vous fêtez les morts, alors que nous, nous les laissons en paix. Je lui ai proposé d’aller faire un hommage à son mari, bien que chez nous ce soit tout à fait proscrit. Certes, elle est sortie de sa langueur, mais ce n’est pas plus facile pour autant. Ce soir, je lui ai dit qu’elle n’arriverait à rien en se cabrant à chaque ordre que je lui donne, et savez-vous ce qu’elle m’a répondu ?
Lermin nia d’un mouvement de tête.
— « Ne sois pas si sûr de toi, mon garçon, tu n’arriveras pas à me mettre au pas. »
Lermin faillit éclater de rire.
— Vous vous rendez compte ? Elle m’a traité de « mon garçon » et elle me tutoie ! Je dois remettre cette femme dans le droit chemin ! Elle ne supporte pas qu’on lui dise ce qu’elle doit faire ou apprendre. Pour l’instant, je ne peux pas la toucher parce qu’elle est enceinte ; je lui laisse jusqu’à la fin de sa grossesse pour se mettre au pas.
Lermin retrouvait sa sœur dans toute sa splendeur, enceinte qui plus est. L’homme devenait intarissable. Il faisait ce qu’il pensait être bon, même si dans son monde la femme n’avait aucun droit. Erloa devait en effet être insupportable. Cependant, il fallait qu’elle reste en Cossée. La situation à Chandelon était trop incertaine et Lermin préférait qu’elle soit en sécurité.
L’homme lui raconta enfin le but de sa visite : au retour de cet hommage, Erloa avait mis la main sur l’épaule d’une femme et elle avait dit : « Par ce signe, je te salue entre femmes… ». Lermin reconnut directement la phrase qu’Erloa et ses compagnes lançaient avant un combat. Il était étonné qu’elle n’ait pas été jusqu’au bout.
— Elle s’est arrêtée là ?
— Ce n’est qu’une partie, je m’en doutais ! Je la lui ai fait écrire ce soir. Comme je suis fumeux, il est très facile de lire ce qu’elle écrit, parce qu’elle le prononce dans sa tête. Elle a cru que je savais lire votre langue ; du coup, elle s’est arrêtée. Quelle est la suite du salut de vos femmes ?
— Les femmes ne se saluent pas comme ça, dit Lermin. C’est un petit clan de filles, étudiant les arts du combat à la cour, qui a inventé ce cri pour s’éperonner quand elles vont affronter un groupe d’hommes.
— Rhaa, je m’en doutais ! Et quelle est la fin de la phrase ?
Lermin hésita. Il ne voulait pas non plus créer d’ennuis à Erloa. Cependant, il trouvait qu’elle exagérait. Il réfléchit puis lui dit :
— J’ai une proposition à vous faire. Vous m’apprenez à être un bon fumeux, et je vous aide à comprendre la Chandelonnaise.
— Top là ! Dites-moi déjà la fin de la phrase !
— Ça ne va pas vous plaire : « Mort aux bœufs qui pensent nous être supérieurs ! »
L’homme éclata d’un rire sonore.
— Elle ne manque pas d’audace ! dit-il. C’est ce que j’aime chez elle. Je lui trouverai une réponse qui lui clouera le bec !
— Je vous donnerai la réponse la prochaine fois. Elle en sera complètement pantoise.
— Merci. Auriez-vous un petit conseil pour que la vie soit plus supportable ?
— Que fait-elle de ses journées ?
— Elle ne doit rien faire, et d’ailleurs elle s’amuse à me narguer en rangeant et nettoyant ses appartements.
— Ici, la noblesse doit aider les domestiques si leurs tâches sont terminées. Cela fait partie de leur éducation. Occupez-la. Tant que son esprit sera absorbé par autre chose, elle ne ruminera aucune autre mauvaise idée. Je dois vous laisser, mon oncle va s’inquiéter.
— Je viendrai vous trouver, répliqua le Cosséen. Je saurai où vous êtes.
— Il faut que vous m’appreniez tout ça. Au revoir, monsieur !
Lermin retourna près de son oncle. Il lui raconta sa conversation. Saleïs fut heureux d’apprendre que sa nièce était dans de bonnes mains. Il pensait connaître l’homme : un certain Noiryc. Lermin fut soulagé de la savoir en sécurité et sous bonne garde, car l’homme ne s’en laisserait pas compter.
— Comment as-tu su que nous avions un fumeux ? demanda Saleïs.
— Les yeux. J’ai aperçu deux yeux sous la bûche. C’est très pâle, mais je crois que vous pourriez les voir.
— Tu me montreras la prochaine fois. Demain, nous serons chez moi. Je devrai te former à l’essence des arbres. Ce n’est pas difficile, mais je voudrais que tu prennes le temps de comprendre. Nous avons besoin de temps pour la crise actuelle, et si mon fils est encore là, il faut garder l’image d’un gentil prince idéaliste. Tu as en toi un autre pouvoir, et à mon avis, tu ne le sais même pas !
Aély, qui dormait à côté d’eux lors de toute cette conversation, se réveilla à ce moment-là. Elle intervint tout en s’étirant :
— Il y a un tas de choses qu’il ne connaît pas encore sur lui-même, et c’est de ta faute, Saleïs ! C’est avec cela qu’on doit commencer.
Elle s’étira encore une fois, se gratta le dos et avisa le ciel qui rosissait.
— Ne me dites pas que vous avez discuté pendant toute la nuit ?
— Et on n’a même pas vu le temps passer ! avoua Lermin en regardant le jour se lever.
Aély était très fatiguée. Lermin était inquiet pour sa santé. Ses étirements étaient moins souples qu’au début de sa formation, sa démarche moins rapide et son corps plus voûté. Barden cria famine à ce moment-là. Aély soupira en fixant le bébé. Lermin se précipita sur le berceau et la prit dans ses bras. Il la nourrit tandis qu’Aély, heureuse de cette trêve de nourrice, préparait un petit-déjeuner costaud. Il fallait que la relève soit assurée rapidement pour que les sages puissent se perpétuer. Mais il fallait aussi que quelqu’un vive sur la Colline afin de prendre soin des sages suivants, car si Aély mourait dans l’année, les deux sages en herbe ne seraient pas en âge de s’occuper l’un de l’autre.
Tout en faisant ces réflexions, Lermin fixa la vieille femme, marquant sur son front la barre de ses inquiétudes. Aély se retourna, avisa sa mine et lui sourit :
— Lermin, tu n’es pas obligé de porter toute la misère du monde. Je vais bien, je résisterai encore quelques années, ne te tracasse pas pour moi.
Lermin lui sourit à son tour :
— Je ne sais pas comment tu fais pour lire dans mes pensées. Prévoir le pire, c’est souvent l’éviter. Tu n’es pas à l’abri d’un arrêt cardiaque ou d’une maladie, comme Barden.
— C’est là que tu te trompes. Je suis à l’abri de tout ça. Bachy y veille. Il a une partie de mon cœur ; tant que celui-ci battra sur la Colline ou à Pastel, je serai vivante et je guérirai de mes blessures. Je t’avoue que je préférerais avoir ton âge et ne pas sentir toutes les courbatures, l’arthrose et les rhumatismes qui m’assaillent chaque matin, mais cela, c’est la vie. Les accepter, c’est s’en rendre maître.
— Décidément, je ne suis encore qu’un néophyte quant à toute la magie que vous utilisez ! Ces cœurs qu’on place à gauche ou à droite me paraissent bien étranges !
Saleïs éclata de rire.
— Aucune magie que cela, Lermin ! Ou alors la magie de l’amour ! Bachy et Aély forment un couple depuis plus de cinquante ans !
Lermin dévisagea la vieille dame, les yeux sortant de ses orbites. Mille questions se bousculèrent dans sa tête, mais aucune ne sortit de sa bouche. Aély le regardait en ricanant doucement du coup qu’elle lui avait fait.
— Certes, le couple que je forme avec Bachy n’est pas conforme à ce que tu connais ! Mais en effet, c’est l’amour de ma vie.
— Et le vieux Barden ?
— Un compagnon de travail.
— Mais quand je vous disais que vous étiez en couple, tu ne l’as pas démenti !
— Certes, c’est plus facile à comprendre…
— Et vous avez eu des enfants ?
— Oui, quatre. C’est Bachy qui les a élevés. Ils sont grands maintenant ; l’un est déjà grand-père.
— Et tes enfants savent-ils qu’ils sont les enfants du plus grand mythe de Chandelon ?
— Ils s’en doutent, mais ils n’en ont jamais eu la confirmation. Tu en connais un, c’est Suajo.
Lermin et Saleïs enfourchèrent leur cheval et quittèrent la Colline relativement tard. Ils avaient quatre lieues à franchir pour arriver à Salèse ; ils voulaient entrer à cheval, comme s’ils avaient voyagé durant les six jours sans s’arrêter. Lermin était perdu dans ses réflexions. Il apprenait vite, certes, cependant, il ne pouvait percevoir la situation que par touches successives, ce qui ralentissait considérablement sa progression d’analyse et d’action.
— Tu ne peux pas tout connaître en une fois, lui dit Saleïs au bout d’une heure de route. N’en veux ni à ton père, ni aux sages, ni à moi. Il y a des éléments qui nous paraissent tellement évidents que nous ne pensons même plus à t’en faire part. Par contre, n’hésite pas à poser des questions, je serai toujours là pour y répondre.
— Qui sont les autres enfants d’Aély et Bachy ? demanda tout de go Lermin.
— La comtesse de Sendre, Calrice, et celui qui est grand-père. Je ne crois pas que tu le connaisses ; il vit sur la côte nord de Chandelon, c’est Noualu, un forgeron qui veille sur la côte.
— C’est lui qui fait toutes les armes de Chandelon. Je ne l’ai jamais vu, en effet, mais j’en ai entendu parler. Mon épée est de sa facture.
— Ces quatre enfants sont viscéralement attachés à notre île. De ceux-là, tu ne devras jamais te méfier.
— Mais bien de leurs petits-enfants, puisque c’est Solaire qui a tué Calrice.
— Sauf que Solaire était d’un premier lit du comte. En général, le sang qui coule dans les veines des descendants d’Aély ou de Barden est lié de manière indestructible à cette terre et à ses libertés.
Lermin pensa directement à sa liaison avec Axile. Il en sourit ; au moins, celle-là ne serait jamais en porte-à-faux avec son devoir de prince, elle resterait du même bord que lui. Saleïs surprit son sourire et ricana :
— Oui, Axile n’est pas un mauvais plan !
Ils rirent tous les deux. Ils chevauchèrent encore. Le paysage avait changé ; la savane du centre s’éloignait pour faire place à la forêt. Lermin était toujours émerveillé par les bruits si différents qu’on y entendait. Les oiseaux multicolores chantaient à tue-tête, les feuilles des arbres semblaient fêter leur venue par un vent frais qui changeait tellement de la pesanteur de la savane. Puis il y avait ces grincements presque joyeux. Lermin tenta de percevoir d’où ils pouvaient provenir, mais dut renoncer : trop de branches, trop d’oiseaux, trop de nature ! La route était bien entretenue, mais les arbres ployaient leurs branches sur la terre battue, ce qui donnait l’impression d’un chemin peu soigné.
Saleïs était de bonne humeur. Il se tourna vers son neveu et dit :
— Je suis content d’avoir passé ces quelques jours avec toi. Notre collaboration sera grande.
— Merci de me faire confiance, bredouilla Lermin, qui n’avait pas l’habitude d’être complimenté.
Puis ils continuèrent à avancer en silence. Lermin levait la tête de temps en temps, émerveillé par cette nature luxuriante. Saleïs l’interrompit dans son enchantement.
— Vois-tu la manière dont les arbres te saluent ?
— C’est magnifique !
— Tu n’as pas compris ce que je viens de te dire, Lermin ! Regarde la flore devant toi, une fois que tu passes en dessous, et derrière toi.
Lermin observa la végétation avec plus d’objectivité. Tout à coup, il eut l’impression que les arbres lançaient leurs branchages vers lui. C’était cela, le bruit qu’il n’arrivait pas à comprendre.
— Voilà, tu as capté ! dit Saleïs en riant. C’est mon don des bois. Ils me salueront indéfiniment. J’agis comme un aimant ; les arbres alentours me montrent du respect en me désignant ainsi de leurs branchettes, et celui en dessous duquel je me trouve m’englobe pour me protéger.
— Pas vraiment un don, alors ! Vous êtes aussi visible que si vous étiez sur la terre battue ! Sauf si on arrive à en jouer… murmura Lermin pour lui-même.
Saleïs le regarda avec un grand sourire. Celui-ci se transforma en une grimace de douleur. Une flèche venait de le toucher à l’épaule. Deux autres sifflèrent aux oreilles de Lermin. Celui-ci attrapa les rênes du cheval de son oncle et galopa ventre à terre sur la route. Saleïs se tenait comme il pouvait au pommeau de sa selle, mais était ballotté d’un côté à l’autre, incapable de s’y maintenir. Un groupe de quatre cavaliers les prit en chasse. Saleïs demanda à Lermin de le laisser en pâture. Le prince refusa. Il continua à galoper. Dans un râle, l’oncle lui dit de bifurquer à droite, directement dans la jungle. Lermin obéit. Curieusement, les arbres s’écartèrent à son passage et se refermèrent après.
Ils arrivèrent à une petite cabane de chasseur. Lermin porta Saleïs sur son épaule et le déposa sur une table dont les pieds menaçaient de flancher. Il sortit de sa besace de quoi soigner la blessure. Il s’en occupa durant l’heure suivante.
Saleïs lui prit le bras pour qu’il arrête de s’agiter autour de lui.
— C’est foutu, Lermin, souffla-t-il. Je vais mourir. Sauvons ce qui peut l’être : mon don. Je vais te le transmettre. Prends ton couteau, ouvre-toi les trois doigts centraux de ta main droite.
Lermin obéit. Le mourant lui demanda alors de l’aider à le mettre sur le côté, et lui demanda d’entailler son crâne à la base de celui-ci. Lermin, qui avait vu le crâne d’Aély et de Calrice coupés ainsi, n’hésita pas un instant sur l’endroit à ouvrir.
— Plonge tes doigts coupés dans mon crâne, murmura Saleïs.
Lermin sentit la vie de son oncle s’en aller en même temps qu’il se sentait réchauffé par une force inconnue. Il resta ainsi, transpirant légèrement, jusqu’à ce que son oncle murmure :
— Fais-en grand cas. Nous nous reverrons dans une autre vie.
Saleïs mourut quelques secondes plus tard

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