L'ombre des moustiques

6 minutes de lecture

Lermin ne savait pas très bien quoi faire. Aller au château semblait maintenant très risqué, mais il tenait à informer sa femme, Juniste, du malheur qui s’abattait sur leur maison, et il voulait un grand enterrement ; Saleïs avait fait beaucoup pour la nation.

Il fit un feu, chercha alentour du cornouiller pour appeler la Colline au secours. Il trouva quelques branches malingres, mais suffisantes pour établir un échange.

Aély se chargea de prévenir la famille royale et les ducs pour que Saleïs puisse être enterré dignement au cimetière des Grands.

Lermin fit un brancard de la table sur laquelle son oncle était mort. Il y attacha le corps solidement et le traîna jusqu’à l’orée de la forêt. Aély l’attendait.

Lermin passa « la mer » et entra dans la Colline.

Aély lui sembla encore plus petite que d’habitude. Elle était prostrée, avec Barden dans les bras. Barden se dégagea quand elle vit Lermin entrer. L’enfant marcha à quatre pattes jusqu’à lui. Cela fit sourire Lermin ; elle se blottit dans ses bras. Comme lorsqu’il avait sauvé ce petit bout de vie des bras de l’assassin, il ressentit à son contact un immense réconfort.

Aély n’avait pas bougé d’un pouce. Elle fixait le foyer éteint. Lermin s’accroupit près d’elle, lui mit la main sur l’épaule. Elle avait le visage baigné de larmes.

— C’était un grand homme, murmura-t-il.

— Ce n’est pas lui que je pleure, souffla-t-elle. C’est Bachy. Ils l’ont assassiné.

Lermin se laissa tomber près d’elle.

— Ainsi donc, la guerre a commencé.

Ils restèrent ainsi pendant un temps indéterminé. Lermin n’aurait désormais qu’une formation inachevée pour sauver Chandelon. Heureusement qu’il avait croisé Noiryc avant cela et que celui-ci lui apprenait à manier son don de fumeux. Ce serait déjà ça. Il devait savoir si les connaissances que Bachy avait emmagasinées, au cas où Aély décéderait, avaient pu être transmises, mais il n’osait brusquer Aély dans sa peine. C’est elle qui reprit la parole :

— Juste après ton appel, j’ai eu ton père qui m’a appris la mort de mon amour. L’aile de Barnisie avait été fermée grâce au système de poulies mis au point par Axile. Barnisie avait hurlé depuis la porte qu’on la délivre. Le roi s’est présenté devant elle et lui a demandé de lui remettre le poison qu’elle comptait utiliser ce matin. Barnisie a, paraît-il, éclaté de rire. Elle lui a révélé que le poison faisait déjà son œuvre dans les trois lieues alentour. C’est ainsi que le roi apprit qu’elle avait utilisé des moustiques.

— Des moustiques ? intervint Lermin, suffoqué.

— Oui. Elle les avait infestés d’une maladie inconnue à Chandelon, mais tellement courante dans le Nord que les Kyriens en sont immunisés. Chaque Kyrien a dans ses bagages des larves qu’il devra mettre en mouvement dans les trois jours qui viennent. Bachy a couru en ville pour chercher des renseignements et des remèdes auprès des commerçants. Il était chez Djanuba, le marchand d’herbes, lorsque quatre Kyriens sont entrés. Ils ont tué le négociant et ont pris Bachy en chasse. Bachy a pris la fillette de Djanuba, une certaine Lisu, et s’est réfugié dans une grange. Il a fait un feu, a ajouté du cornouiller pour que j’assiste à tout ça, dit Aély en laissant s’éteindre sa voix.

Aély sanglota quelques minutes. Lermin lui déposa une main sur l’épaule. Il était aussi triste pour Djanuba ; c’était un de ses grands amis à Pastel. L’homme avait quelques étés de plus que lui. Il avait déjà été marié et avait eu une petite fille. Sa femme était morte ; l’enfant le suivait partout depuis. Lermin se souvenait vaguement d’elle. Il la voyait de temps en temps jouer dans le fond de la cabine ou de la boutique que Djanuba alimentait. Elle devait avoir sept ou huit ans.

Aély se reprit, elle s’essuya le nez sur sa manche et continua :

— Il a expliqué à la fillette qu’elle devrait te retrouver pour être en sécurité. Il paraît que tu la connais.

Lermin acquiesça d’un petit hochement de tête.

— Il lui a fait les trois coupures au bout des doigts. Heureusement, l’enfant était trop choquée par la mort de son père pour réagir. Puis, dit-elle douloureusement, Bachy s’est ouvert le bas du crâne, il a déposé les doigts de Lisu sur sa plaie. Le savoir a été transmis.

Quand les Kyriens sont arrivés, ils ont trouvé Bachy gisant dans son sang. La petite avait disparu. Il faut que nous la retrouvions avant qu’elle ne soit en danger ou qu’elle ne prenne un autre bateau.

— Partons tout de suite, dit Lermin.

— On doit attendre la nuit, tu le sais bien.

— Désormais, nous devons trouver un moyen de nous mouvoir même en plein jour.

Aély soupira encore une fois. Elle acquiesça et rejoignit Lermin qui observait le coffre sur toutes ses coutures.

L’esprit de Ly, le guerrier, reprit le dessus chez Aély. Penser à venger son amour, imaginer comment préserver ce qu’elle avait créé durant des vies entières, lui donnèrent le courage de se lever et d’aider Lermin à organiser leur défense.

Ils observèrent le coffre durant toute la journée. Mais ce savoir-là, c’était Barden qui le détenait, et Barden n’avait pas un été ; elle ne marchait qu’à quatre pattes et ne pensait qu’à manger. De temps en temps, elle regardait les adultes en émettant quelques cris, puis se concentrait sur un morceau de bois de sa gamelle ou un hochet.

Lermin l’observait à la dérobée. Quelle était la part du sage et celle du bébé ? Il savait que ce petit bout avait toute la science en elle, mais elle était aussi enfant, et l’un et l’autre se battaient continuellement dans son âme pour se forger une place. Lermin se désintéressa du coffre pour revenir sur la petite bataille interne du bébé. Elle n’était manifestement pas dans son état normal ; la part du sage devait tenter de s’exprimer. Il fallait qu’il puisse comprendre ce que le sage lui disait par-delà l’âge du bambin.

Tout à coup, Barden se dirigea vers le coffre et le désigna avec insistance. Lermin observa la surface de l’objet. Comme sur les autres faces, il y avait un nombre important de clous mis dans un ordre précis. Lermin savait que c’était ces bouts de fer qui, par leur nombre et leur place, créaient cet aimant attiré par la pierre magnétique déposée sur tout le territoire de Chandelon.

— Montre-moi, Barden, quels sont les clous qui font bouger le coffre ?

Barden frappa de plus belle en criant avec conviction. Lermin poussa sur les clous, tenta de les écarter ou de les rapprocher.

— Non, dit Aély. Ce ne sont que de simples clous. Je ne pense pas que Barden t’aide. Elle a seulement très faim ; c’est comme ça qu’elle me désigne le coffre afin que je prenne sa bouteille.

Aély se pencha dans le coffre, montra le biberon à l’enfant, qui applaudit des mains. Lermin râla :

— Ventre à pattes ! lui lança-t-il.

Barden rit et se précipita chez Aély pour suivre la progression de la préparation de sa nourriture. Aély prit le bébé sur ses genoux ; celle-ci se cala contre son corps et avala son biberon en regardant Lermin. De temps en temps, elle tournait sa petite main libre, c’était la gauche, comme si c’était un moulin. Aély en sourit.

— Je lui ai appris à dire au revoir, comme ça. Elle te fait la nique, Lermin, elle te dit au revoir !

— Je ne partirai pas de si tôt, petite peste ! répliqua Lermin de mauvaise humeur.

Barden lui sourit en s’arrêtant de boire un instant. Puis elle reprit son biberon comme si sa vie en dépendait.

— Ne crois pas qu’elle puisse déjà nous aider, Lermin, dit Aély. Elle est trop petite.

Barden tapa tout à coup des pieds furieusement. Lermin l’observait. La part de bébé était occupée à ingurgiter son lait ; celle du sage pouvait peut-être prendre le dessus. Il tenta :

— Si le sage qui est en elle m’entend, qu’elle bouge la main droite !

La main droite était coincée dans les plis de la tunique d’Aély. Mais elle se dégagea doucement pour prendre le biberon des deux mains.

— C’est peut-être une coïncidence, dit Aély. Elle aime prendre son biberon à deux mains.

— Si le sage qui est en toi m’écoute, reprit Lermin plus excité, qu’il ferme les yeux de l’enfant.

La petite cligna des yeux un instant. Puis elle fixa Lermin, les yeux pétillants, un large sourire aux lèvres.

— Oh oui, le sage nous entend ! Nous devrons seulement occuper sa partie enfantine pour nous adresser à lui.

Barden tapa son biberon.

Annotations

Vous aimez lire Yaël Hove ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0