L’Éclat du verre

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Erloa avait été enfermée dans sa chambre pendant plus d’une semaine. Noiryc lui apportait son gruau d’avoine matin, midi et soir, accompagné chaque fois d’une plume et d’un morceau de parchemin. Il lui demandait d’écrire la seconde partie de la phrase ; elle refusait, et il repartait aussitôt. Cela ne menait à rien. Elle se rendit compte qu’il fallait que, cette fois, Noiryc gagnât. Elle était allée trop loin, vis-à-vis de ses gens qui se gaussaient de la dispute ; il fallait qu’il pût sortir la tête haute du conflit. Elle réfléchit à la phrase qu’elle ajouterait afin que cela restât plausible. Quand il arriva avec la feuille, elle écrivit une seconde partie édulcorée : « et heureuses d’être libres ».

— Eh bien voilà, lui dit-il, ce n’est pas si difficile ! Tu peux manger avec moi ce soir.

— Je préfère le gruau ! rétorqua-t-elle.

— Tu mangeras quand même avec moi.

— Je te manque tant que ça ?

Il fut surpris par la question. Il sourit et dit simplement :

— Encore quelques petites choses à régler. La première est le vouvoiement.

— Dans ce cas, donne-moi le gruau !

Noiryc s’arrêta pour entendre la suite.

— Des fois que ça se termine sans manger, ajouta-t-elle dans son dos.

Il éclata d’un rire sonore et continua sa route. Erloa rentra dans ses appartements en souriant. Elle s’avoua que les joutes avec Noiryc l’amusaient plus qu’elles ne l’indisposaient, mais elle voulait qu’elles portassent sur ses libertés et non sur les coutumes.

Perle la fixait avec un demi-sourire.

— Alors, ça fait du bien d’être débarrassée de ce poids, non ?

— Quel poids ?

— Celui de lui tenir tête.

— Je lui ai écrit n’importe quoi, pour qu’on puisse un peu bouger ! J’ai des fourmis dans les jambes, moi !

Perle regarda directement les jambes de sa maîtresse d’un air horrifié. Erloa en sourit :

— C’est une expression.

— Ah bon ! Vous avez de drôles d’expressions chez vous !

— C’est vrai ! avoua Erloa en riant.

Elle réfléchit un instant et continua :

— La prochaine fois, j’organiserai ma chambre autrement, nous en ferons une salle de gymnastique. Je n’en peux plus de tourner en rond.

— Mais tu faisais déjà de la danse, non ?

Erloa sourit. Perle appelait « danse » ses exercices mille fois répétés qu’elle exécutait en une suite de cent six mouvements. Il était certain que n’importe qui y verrait une danse lente dont le corps dessinait des formes abstraites mais harmonieuses. En réalité, il n’en était rien : chaque geste était posé en fonction d’une attaque ou d’une défense possible face à un adversaire imaginaire. À force de les répéter, une fois dans le combat, le mouvement devenait juste et puissant. C’est ainsi qu’elle arrivait à retourner n’importe quel homme qui avait deux têtes de plus qu’elle. C’est également comme ça qu’elle parvenait, à chaque coup, à éviter les gifles qui semblaient être monnaie courante à Guerlon comme en Cossée.

Erloa descendit manger. La table était dressée et le plat sentait bon. Noiryc n’était pas encore là. Elle traîna dans la pièce en s’arrêtant devant la fenêtre. Elle adorait regarder par la fenêtre. En Cossée, elles étaient pourvues de carreaux de verre, ce qui n’existait pas à Chandelon. À cause des variations d’épaisseur, chaque carreau déformait légèrement le paysage. En penchant la tête de gauche à droite, les landes dansaient devant Erloa.

Le soleil était encore haut dans le ciel ; pourtant, il était déjà nettement moins élevé que quelques jours plus tôt. Toutes les fenêtres de la salle à manger donnaient sur les terres. Cela n’aurait pas plu à son père qui aimait le large quand il devait réfléchir. Peut-être que les appartements de Noiryc donnaient aussi sur la mer. Elle soupira ; elle le verrait bien assez tôt.

Noiryc entra comme un tourbillon dans la pièce. Quelle différence avec son demi-frère qui avait le talent de la surprendre par l’arrière ! « Au moins, se dit-elle, il ne m’aura pas par surprise. » Noiryc la fixa avec une pointe d’étonnement. Puis il se reprit et se retourna pour que la femme qui se tenait derrière la porte entrât.

— J’ai engagé cette femme pour toi, dit-il.

— Mais qu’en ferai-je ? Je ne sais déjà pas très bien comment occuper Perle !

— Elle veillera à ta santé. Elle est guérisseuse et sage-femme. Elle s’appelle Zéluse.

Zéluse était une belle femme, aussi grande que toutes les Cosséennes, mais de carrure nettement moins large. Ses yeux bleus exprimaient beaucoup de douceur et de sérénité ; son maintien reflétait la quiétude et une autorité naturelle proche du maternel. Elle devait avoir une quarantaine d’années et les portait admirablement. Erloa la dévisagea, presque étonnée du choix de Noiryc. Elle s’adressa directement à l’intéressée :

— Merci de vous être engagée à mon service, Zéluse. Vous pouvez rejoindre vos appartements, nous nous verrons demain matin.

La femme s’inclina et se retira.

— Pourquoi la remercies-tu pour le service qu’elle te rendra ?

— Elle aurait pu refuser.

— Elle n’a pas vraiment eu le choix. C’est plutôt moi que tu devrais remercier !

— Oh pardon ! Merci, grand et généreux bienfaiteur ! dit-elle avec emphase en s’inclinant légèrement. Cela dit, je crois que c’est un petit cadeau que vous vous faites, car vous n’aimeriez pas qu’un autre homme me touche.

Pris à son propre jeu, Noiryc la foudroya d’un regard noir. Elle en ricana. Il lui tendit la main, un peu brutalement. Elle eut un mouvement de recul.

— De quoi as-tu peur ? lui dit-il. Pose ta main sur la mienne, on passe à table.

Erloa s’exécuta. On servit le premier plat. Il lui tendit une miche de pain. Elle se rappela qu’il fallait la prendre au risque de l’offenser. Elle faillit la prendre de la main gauche et se rattrapa de justesse.

— Bien, lui dit-il.

Erloa leva les yeux au ciel. Il trempa son pain dans le plat ; elle attendit respectueusement qu’il l’eût goûté, ainsi que le veut la coutume, pour tremper le sien. Elle voyait bien qu’il l’observait du coin de l’œil. Elle comprit que le repas n’était là que pour lui apprendre les règles de bienséance. Elle s’appliqua donc à la tâche.

— Demain, je voudrais que tu fasses quelque chose de ta journée.

— Que me proposez-vous ? répondit-elle prudemment.

— Tu devrais peindre, broder ou faire de la musique...

Erloa le fixa avec une pointe de scepticisme.

— Les arts, c’est très peu pour moi ! J’irai me promener !

— Pas question ! Il t’est interdit de prendre un cheval sans moi.

— Pourquoi ? demanda Erloa dont la moutarde commençait à monter.

— Devine ! La dernière fois que tu es partie, c’était pour nous fausser compagnie.

— Eh bien, venez avec moi, alors !

— Pour que tu salues les femmes devant mon nez en leur lançant des phrases subversives ? Je ne suis pas assez nigaud pour cela. Tu resteras au château et tu t’y occuperas aux arts. Si tu n’y connais rien, je t’enverrai un professeur. Je te laisse choisir celui que tu veux.

Erloa réfléchit le temps de deux sabliers. Elle regarda par la fenêtre et déclara :

— Bien. Je ferai du vitrail.

— Tu n’as rien trouvé de plus féminin ?

— Il n’y a aucune féminité à faire des points de croix ! S’il y a bien un art qui m’intéresse dans votre patrie, c’est celui du verre. Cela me passionne. Je mettrai un peu de couleur à vos vitres.

Noiryc la dévisageait avec des yeux ronds. Cette fille avait un réel talent pour aller là où il ne s’y attendait pas. Elle mangeait, un petit sourire aux lèvres, puis le fixa avec une pointe de provocation. Il n’allait pas répondre à cette énième agacerie. Il avait déjà vu des maîtres-verriers en action ; elle n’en aurait pas les capacités. Il valait mieux accepter et qu’au bout de deux semaines, elle fût tellement abattue qu’elle suppliât d’arrêter. Elle s’engagerait alors dans un art plus raisonnable.

— D’accord, dit-il. Tu iras en ville demain avec Sirac et Lavry. Tu demanderas toi-même au maître verrier de t’enseigner. S’il accepte, ce qui m’étonnerait, tu pourras t’y adonner. Sinon, tu commenceras à apprendre la pistrelle.

— Non, le trifion.

— On verra.

— C’est tout vu !

— C’est moi qui décide ! gronda-t-il en la menaçant d’un doigt autoritaire.

— De toute façon, je ferai du vitrail ! rétorqua-t-elle en écartant la main de Noiryc par un mouvement machinal.

Noiryc resta sans voix. Comment parvenait-elle à être aussi provocatrice ? Erloa réalisa que son geste était de trop par le silence qui s’éternisait. Elle mordit sa lèvre et le regarda d’un air penaud.

— Excusez-moi, dit-elle, je ne voulais pas vous offenser.

— Écoute, petite princesse, je sais que tu ne viens pas d’ici et je fais un effort pour supporter tes enfantillages.

— J’avais fait un terrible effort pour bien manger ! l’interrompit-elle, la bouche en cœur. Mais chez nous, on ne montre pas du doigt. C’est une de nos règles de politesse.

— Et ton « chez nous » est ici, que tu le veuilles ou non. J’admets que nos bienséances sont plus difficiles pour toi parce que tu viens d’une île moins civilisée, mais...

— Quoi ? s’insurgea-t-elle. Tu oses prétendre que ton pays est plus civilisé que le mien ? Alors qu’en Cossée on juge de manière arbitraire, que la femme a un statut de rien et que trois quarts de la population ne savent pas lire ! Tu trouves ça une bonne évolution ?

Noiryc frappa du poing sur la table.

— Ça suffit ! cria-t-il.

Erloa était furieuse, elle voulut quitter la table. D’une poigne de fer, il la maintint assise.

— C’est moi qui décide quand tu pourras te lever.

Elle le toisa.

— Voilà une jolie preuve de civilisation !

Noiryc la fusilla du regard.

— Quitte cette table, vrombit-il.

— Merci, papa ! dit-elle.

Et elle s’échappa avant qu’il ne la rattrape.

Le lendemain, elle partit de bonne heure avec ses deux gardes à ses flancs. Ils la menèrent droit chez le maître verrier et attendirent devant la boutique, persuadés qu’elle se ferait éconduire. Ils riaient d’elle, convaincus qu’elle n’arriverait jamais à ses fins.

Quand Erloa demanda à l’artisan de lui apprendre son métier, il la regarda avec une pointe de scepticisme et de désolation.

— C’est le duc qui t’envoie ? se renseigna-t-il prudemment.

— Bien sûr !

— Il voudrait que je t’enseigne à faire des vitraux ?

— Oui.

— Mais, petite princesse, ça exige de la force, une bonne résistance physique...

— Montrez-moi !

L’homme l’entraîna un peu malgré lui dans son atelier. Il partageait un énorme four avec le forgeron, lequel se trouvait dans une cour intérieure. Le verrier lui expliqua que le forgeron fabriquait les épées et que son associé formait les futurs soldats de la cour. En effet, en passant la porte, elle vit une dizaine de jeunes hommes s’entraîner à l’escrime. Ceux-ci s’arrêtèrent à son passage et s’inclinèrent. Leur maître d’armes, intrigué par le silence succédant aux cliquetis des lames, passa la tête. Erloa et lui se figèrent : c’était Suajo.

Le maître d’armes la salua comme s’il ne la connaissait pas ; elle fit de même et entra dans l’atelier du verrier.

Ce jour-là, justement, il venait de sortir du feu quatre plaques de couleurs différentes. Erloa s’émerveilla devant les magnifiques tons. Flatté, l’homme lui fit un exposé passionné de son métier. Erloa s’emballa également. C’était un art fait pour elle, relativement physique et très créatif. Elle réalisa que porter les verres, les sortir du four et couler le plomb qui enserrait les carreaux exigeraient trop de force pour elle. Par contre, dessiner les carreaux, les tailler et les sertir seraient réalisables. Elle le proposa au verrier qui, trop heureux de trouver un compromis à la demande du duc, accepta de lui apprendre.

Elle ressortit, victorieuse. Les deux gardes furent surpris et quelque peu marris car, dès à présent, ils devraient passer leur temps devant l’atelier. Ils remontèrent à pied jusqu’au château. Erloa était contente, non seulement d’avoir réussi à convaincre le verrier en tronquant certes la démarche – puisque ce n’était pas le duc qui le demandait mais bien elle – mais elle y était parvenue. Elle était très excitée à l’idée de commencer à apprendre et de voir la tête de Noiryc quand elle lui dirait que désormais elle y retournerait chaque matin.

Noiryc ne crut pas un instant sa femme. Il descendit l’après-midi même chez le verrier pour vérifier ses dires. Quand l’artisan le vit entrer dans l’atelier, il eut quelques sueurs froides le long de l’échine. Noiryc était un véritable chef. Les paysans le respectaient avec une pointe de crainte, car tous redoutaient ses colères qui se terminaient régulièrement par le fil de sa lame.

— Alors, verrier ? Comme ça, tu peux apprendre à ma femme à faire des vitraux ?

— Puisque tel est votre désir, seigneur.

— Ce n’est pas mon désir, je te demande si tu en as la capacité.

— Bien sûr, monseigneur. Je maîtrise parfaitement mon art, dit-il avec une pointe d’orgueil.

— Ça, je le sais, je t’ai déjà vu à l’œuvre. Je suis seulement étonné qu’on puisse apprendre cela à une femme.

Le verrier se sentit sur un terrain boueux. Peut-être que la petite princesse ne lui avait pas tout avoué. Il opta pour la vérité car, après tout, c’était plus défendable.

— Votre duchesse m’a dit que vous vouliez que je lui enseigne le vitrail. Seulement, je ne peux pas, sans la mettre en danger, lui faire cuire des carreaux. Nous avons convenu qu’elle apprendrait à sertir et à découper le verre dans mon atelier. Une fois qu’elle connaîtra la technique, je pourrai venir au château lui déposer les carreaux colorés qu’elle me demandera.

Noiryc prit conscience qu’Erloa était redoutable à plus d’un point. Il en rit dans sa barbe et accepta le marché. Tout à coup, il entendit des cliquetis de fer dans la cour de derrière. Il dégaina son arme et déboula dans la cour. Le verrier, sur ses talons, lui expliqua qu’il s’agissait des jeunes nobles qui s’exerçaient aux armes afin de rentrer dans la garde royale. Noiryc rengaina son épée, tandis que tous mirent un genou à terre.

Noiryc sourit. Il prit exemple sur Erloa qui saluait toujours le peuple avec simplicité et avec une certaine compassion. Il avait déjà réalisé que c’était très judicieux de sa part : le peuple se sentait compris, protégé, et lui était d’autant plus dévoué. Il prit donc le temps de les saluer un par un, de plaisanter avec eux et de leur souhaiter bonne chance pour l’examen. Il fit appeler le maître d’armes pour le féliciter, mais celui-ci était justement absent.

Il permit à Erloa de descendre durant les deux semaines suivantes pour apprendre le vitrail.

Erloa remontait tous les jours au château à pied puisqu’elle ne pouvait plus prendre sa jument. D’autre part, Zéluse lui avait fortement déconseillé de monter à cheval avant la fin de sa grossesse. Elle aimait le travail du verre ; elle terminerait son premier vitrail d’ici la fin de la semaine, elle en était très excitée.

Cela lui plaisait également de quitter le château et de ne plus y être enfermée. Les murailles gris foncé, les couloirs qui n’en finissaient pas, les pièces sombres et peu colorées lui donnaient le cafard. Savoir qu’elle ne pouvait pas franchir la porte seule en faisait une prison. Dorée, certes, mais prison quand même.

Noiryc était heureux de la voir si rayonnante. Elle partageait chaque soir ses découvertes et il approuvait la thèse de ce jeune Chandelonnais dont il rendait visite de temps à autre. Elle était bien plus conciliante. Ils avaient certes encore quelques joutes verbales, mais l’un et l’autre y prenaient un certain plaisir car ces dernières étaient moins agressives qu’avant.

Ce jour-là, elle remontait au château avec son premier vitrail terminé. Les gardes le portaient à côté d’elle et elle ne se lassait pas de le contempler. Elle avait hâte de le montrer à Noiryc.

Soudain, sortant d’une ruelle, trois hommes les assaillirent. Les mains chargées, Lavry et Sirac n’eurent pas le temps de prendre leurs armes que les bandits étaient déjà sur eux. Lavry fut tué dans les secondes qui suivirent. Sirac lança le vitrail sur l’un d’eux. Le verre éclata en morceaux. Erloa en prit un débris pointu pour se défendre. Deux autres hommes sautèrent des toits et tuèrent Sirac.

Erloa était seule, mais bien décidée à se battre jusqu’au bout. Elle tua l’un d’eux en lui coupant la carotide avec le morceau de vitrail. Elle récupéra l’épée de Sirac et lança son morceau de vitrail dans l’œil d’un des assaillants. Celui-ci s’effondra. Les trois restants s’avancèrent lentement vers elle en la menaçant. Erloa réalisa qu’ils la voulaient vivante ; cela lui donna un espoir de gagner. Elle recula, espérant arriver jusqu’au poste de gardes, même si celui-ci était encore à une cinquantaine de pas, derrière deux tournants en épingle à cheveux. Un dernier malandrin sauta d’un mur et l’assomma.

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