Les Cicatrices du verre
Les Cicatrices du verre
Quand elle se réveilla, elle était dans la cale d’un bateau. Elle avait une large et profonde coupure qui rayait la paume de sa main gauche. Le clapotis des vagues lui apprit qu’elle était encore au port. Il fallait absolument qu’elle s’échappe avant qu’ils prissent la mer.
Elle se leva ; elle avait encore très mal à la tête. Elle tâta la porte : celle-ci était fermée à clé. Elle observa la pièce ; il n’y avait qu’une paillasse faite d’un sac en toile de jute. Elle défit la couture et récupéra le fil. Elle testa sa résistance : cela suffirait, jugea-t-elle.
Tout à coup, elle entendit du bruit. Elle se recoucha et fit semblant de dormir. Après avoir vérifié qu’elle était encore inconsciente par un judas dans la porte, un homme entra avec un plateau dans une main. Il s’approcha d’elle. Erloa attendit qu’il fût à portée pour se lever d’un bond. Elle lui envoya le tranchant de sa main dans la nuque. Elle était presque à la porte quand l’homme l’attrapa par les cheveux. Erloa poussa un petit cri. Elle prit la main de son adversaire et la fit passer au-dessus d’elle. L’homme s’étala à ses pieds dans un bruit sourd, le souffle coupé.
Erloa entendit du mouvement sur le pont. Elle n’avait pas le temps de le ligoter ni le courage de le tuer. Elle sortit de la pièce et chercha rapidement à s’orienter. Elle se cacha sous l’escalier et tendit le fil à travers les marches.
— Par ici, dit un homme en ouvrant la cale. Il descendit en criant :
— Erloa !
Erloa reconnut la voix de Noiryc mais n’eut pas le temps de retirer son piège que celui-ci se prit les pieds dans le fil et tomba des cinq marches suivantes. Erloa sortit de sa cachette. Noiryc la regarda, tellement soulagé de la retrouver qu’il lui pardonna sur-le-champ ce guet-apens.
Erloa écarquilla les yeux et s’excusa :
— Désolée, je ne savais pas que vous viendriez.
— C’est mal me connaître, dit-il en riant.
Le geôlier sortit à ce moment-là de la cellule. Il brandit son épée en arrivant sur eux, prêt à fendre Noiryc, toujours allongé sur le sol. Erloa prit le sabre de Noiryc qui était tombé lors de sa chute, et le lança dans la gorge de l’assaillant. Noiryc fixa Erloa avec des yeux ronds ; il regarda l’adversaire qui émettait encore quelques borborygmes à leurs pieds et réajusta son regard sur Erloa. Il ne dit rien, se releva, rectifia sa tunique, jeta une dernière fois un coup d’œil sur l’homme qui était mort à présent. Il reprit son sabre, toujours soufflé par la rapidité, la précision et la force du geste de son épouse.
Il s’approcha d’elle et l’observa de plus près. Elle était couverte de taches de sang.
— Es-tu blessée ? lui demanda-t-il doucement.
Elle se mit à trembler et nia d’un mouvement de tête. Elle était verdâtre. Il l’enveloppa de sa cape et la serra contre lui.
— Par tous les dieux, petite princesse, tu m’as fichu une sacrée trouille !
Erloa sentit ses forces l’abandonner. Il la prit dans ses bras et la porta jusqu’au pont.
— Je peux marcher, murmura-t-elle.
— Pas question, tu te laisses faire.
Erloa n’eut pas le courage de rouspéter. Il enjamba quelques corps, sous l’acclamation de plusieurs soldats de sa garde. Ils sortirent du bateau ; un nombre impressionnant de badauds les guettaient. À la vue d’Erloa, plusieurs grondèrent. Erloa ne comprit pas pourquoi, mais elle était trop anéantie pour s’en intéresser. Elle ferma les yeux.
— Est-elle vivante ? demanda quelqu’un.
— Oui. Elle est seulement très éprouvée, répondit Noiryc d’une voix forte.
La population applaudit. Noiryc s’engouffra dans un carrosse qui les attendait. Celui-ci s’élança directement.
Erloa était atone. Elle était assise à côté de Noiryc, se laissant bercer, contre son épaule, par le roulis de la carriole. Noiryc lui caressait les cheveux très tendrement. Il vit sa main gauche dont la coupure, faite par le tesson de carreau qu’elle avait empoigné pour se défendre, s’était remise à saigner. Tout doucement, il examina la plaie.
— Il va falloir nettoyer cela convenablement, dit-il.
Cela fit sourire Erloa.
— Au moins, dit-elle, je ne me tromperai plus de main pour manger !
Noiryc rit avec elle et prolongea son étreinte encore plus tendrement. Erloa se laissait faire, heureuse d’être dans des bras protecteurs. Au bout d’une demi-heure, elle réalisa qu’ils ne rentraient pas au château. Elle murmura :
— Où va-t-on ?
— À la Maison Baude. On ne t’y retrouvera pas. Essaie de dormir, on est loin d’arriver.
Elle ferma les yeux et sombra dans un sommeil profond.
Le lendemain matin, Erloa se réveilla dans un lit à baldaquin dont les rideaux avaient été tirés. Elle mit un temps à se remémorer les événements de la veille. Elle sourit à l’idée d’avoir fait tomber Noiryc dans les escaliers. Il ne l’avait pas trop mal pris. Elle se rappela aussi la manière dont il l’avait portée jusqu’à la carriole. Il se devait d’être le sauveur vis-à-vis de ses hommes. Elle se demanda si Sirac avait survécu et qui étaient ses assaillants. Des étrangers, ça c’était sûr. Des Hennacoriens ?
Elle réalisa que son caillou était resté à Tannère. Elle eut le ventre noué. Depuis qu’elle travaillait le vitrail, elle ne le mettait plus autour de son cou car il était lourd et la gênait pour sertir les carreaux. Il fallait absolument le récupérer.
Elle entendit quelqu’un ronfler de l’autre côté du rideau. Elle souleva la lourde tenture et vit, près du feu, Noiryc qui dormait comme un loir. Il avait retiré ses bottes qu’il avait manifestement laissées dans le couloir.
Il avait attaché son avant-bras à l’accoudoir du fauteuil comme s’il avait peur que ses rêves ne l’emportassent. Cela fit sourire Erloa. Elle fit le tour de la pièce, regarda par la fenêtre et joua avec les déformations du verre. Elle déposa sa main sur la vitre et observa la différence d’épaisseur. Elle avait faim ; elle voulut sortir de sa chambre mais celle-ci était fermée à clé.
Elle se mit devant le feu et réfléchit à la manière de récupérer le caillou. Elle ne voulait surtout pas que Noiryc fût au courant. Tiboin l’avait déjà trompée, il en serait de même pour son nouveau mari. Elle regarda les flammes danser. Elle pensa à son frère, ce fumeur qui n’arrivait pas à communiquer avec elle. Elle savait, au fond d’elle, qu’elle ne parviendrait jamais à le joindre ; avoir laissé les mouchoirs à Tannère n’avait aucune importance, elle n’y croyait plus.
Cette attaque sonnait la fin des maigres libertés qu’elle avait eues. Elle réalisa qu’elle avait non seulement raté sa mission en ne gardant pas le caillou sur elle, mais qu’en plus, elle était prisonnière d’un pays et d’un homme dont elle n’arrivait pas à savoir s’il était bon ou mauvais. La petite compensation avait été le vitrail qui lui serait désormais interdit. Elle en fut totalement découragée et en pleura doucement.
Elle sentit la grosse paluche de Noiryc sur son épaule. D’un mouvement discret, elle sécha ses larmes. Il la fixa sévèrement et dit :
— Il va falloir qu’on s’explique, petite princesse. Je vais demander qu’on te coule un bain, puis tu me rejoindras dans la salle à manger.
Erloa le regarda partir et fermer la porte à clé derrière lui. Elle ne bougea pas d’un pouce, fixa le feu et se remit à pleurer. Peu après, la porte se rouvrit : deux hommes entrèrent en tenant une bassine d’eau bouillante, un troisième apporta une baignoire, et un quatrième un petit tonneau rempli d’eau florale qui refroidirait en même temps qu’elle parfumerait son bain. Puis ils partirent, laissant la place à deux femmes d’un certain âge. L’une était chargée de draps et de linge, l’autre, les bras croisés, tenant dans une main les clés, fixait la princesse d’un regard soupçonneux. Celle-là était bâtie comme un roc dur et saillant : maigre, épaules larges, tenue droite et démarche ample et peu féminine. D’un petit geste autoritaire, elle invita celle dont les bras étaient chargés de linge à s’occuper d’Erloa.
La servante s’avança. Erloa retira sa chasuble avant que celle-ci ne l’aidât ; elle n’aimait pas qu’on l’habillât ou la déshabillât, et entra dans l’eau sans demander l’autorisation. La femme qui donnait les ordres à l’autre n’apprécia qu’à moitié l’attitude de la princesse. Elle grommela quelque chose en cosséen qu’Erloa ne comprit pas.
Erloa se détendit dans l’eau. Elle observa son corps : il était couvert d’ecchymoses. Le bébé bougea. Cela la fit sourire. C’était à lui qu’elle devrait s’accrocher pour pouvoir survivre. Elle joua avec son ventre, poussa doucement là où elle voyait une petite bosse. Elle était, comme la mère de Noiryc, décidée à ne pas en faire un Guerlonnois, même s’il avait été conçu par un prince de ce pays. Elle ressentait encore une lourde rage en elle d’avoir été trahie de la sorte.
— Et si tu es une fille, tu seras Chandelonnaise !
La femme n’apprécia manifestement pas qu’on parle dans une autre langue et donna l’ordre à la servante de lui verser sur la tête un baquet d’eau afin de lui laver les cheveux. Erloa en fut surprise mais ne rouspéta pas. Il fallait qu’elle se laissât faire si elle voulait les amadouer et, à vue de nez, ce n’était pas facile.
Dès que les cheveux furent lavés, la servante tendit un linge devant la baignoire pour qu’Erloa sortît de l’eau. Erloa en fut déçue ; elle eut envie de se prélasser encore un peu avant d’affronter Noiryc. Docilement, elle se leva afin qu’on la frictionnât.
« Pourquoi devrait-elle se battre avec Noiryc ? » se demanda-t-elle tout à coup. Elle n’avait enfreint aucune règle, pourtant elle avait bien vu à son regard que la discussion serait houleuse. La servante l’assit sur un tabouret et, quand elle lui présenta une jambe de son caleçon, Erloa s’en empara pour s’habiller toute seule. La cerbère souffla bruyamment ; Erloa lui lança un regard déterminé.
Une fois prête, la femme l’invita d’un geste autoritaire à la suivre. Erloa soupira, rassembla ses forces et emboîta le pas.
Noiryc l’attendait dans une pièce sombre éclairée par plusieurs chandeliers. Une lourde fumée avait déjà envahi le plafond. Sur la table, il n’y avait qu’une corde nouée à plusieurs endroits. Il était dos à elle, regardait le feu en dansant d’un pied sur l’autre. Erloa avança jusqu’au milieu de la pièce. La cerbère lui apporta une chaise et, toujours sans un mot, la lui désigna pour qu’elle s’y asseye.
Erloa la toisa un instant et resta debout. La femme le lui demanda en guerlonois. Erloa fut étonnée d’entendre son accent ; elle connaissait cette voix. Elle la fixa, les sourcils froncés, en cherchant où elle avait pu la percevoir.
Comme Erloa n’obéissait pas à son ordre, la femme interpella Noiryc qui se retourna et, d’un geste impatient, la fit taire. Elle souffla et recula jusqu’à la porte. Noiryc s’avança vers Erloa. Il ne la quittait pas des yeux. Elle non plus.
— Puis-je savoir à quoi tu joues ? gronda-t-il.
Erloa écarquilla les yeux sans comprendre.
— Dis-moi pourquoi tu voulais absolument apprendre l’art des vitraux.
— Parce que j’aime ça... répondit-elle.
— Mais encore ? Ne me mens pas, Erloa, je le saurai tout de suite et je te promets que je ferai fi de la règle qu’on ne touche pas à une femme enceinte.
— T’ai-je déjà menti ? répliqua-t-elle.
— Tu me vouvoies ! ordonna-t-il. Oui, tu m’as menti, au moins deux fois, mais je n’ai rien dit parce que j’attends que tu sois délivrée de ce fardeau ! dit-il en montrant le ventre. Mais cette fois, je ne laisserai passer aucun mensonge et, pour preuve, voici la lanière dont je me servirai.
— Tu crois que tu me fais peur ?
— Vous ! hurla-t-il. Tu me dis « vous » !
— Si ça vous chante ! rétorqua-t-elle en faisant un petit mouvement désinvolte.
— Alors ? Pourquoi le vitrail ?
— Je n’avais aucune autre intention que celle de me divertir d’une vie qui m’ennuyait !
— Je ne vois pas en quoi ta vie était si pénible.
— Elle n’était pas pénible, elle était vide ! s’emporta-t-elle. Elle n’était qu’un long espace sans lendemain. Je vous défie de rester ainsi sans rien faire pendant des jours et des jours, sans espoir que cela change. On en perd la notion du temps. Vous m’interdisez toute sortie à cheval, vous n’admettez aucun livre à ma portée, même les promenades sont réduites à l’espace de la cour intérieure. Vous me demandez pourquoi je veux m’occuper, mais réfléchissez, sacré nom d’un chien !
Noiryc la fixait, les sourcils froncés. Certes, elle disait ce qu’elle pensait et il ne s’était jamais posé la question de savoir à quoi une femme pouvait s’occuper. Il avait interdit les sorties pour la protéger d’elle-même et surtout pour ne pas devoir la chercher on ne sait où. Quant aux livres, il n’avait tout bonnement pas imaginé que cela pût l’intéresser. La femme qui était restée devant la porte maugréa en cosséen. Noiryc lui lança un petit regard agacé.
— Je vous le jure, continua Erloa plus calmement, vous pouvez me frapper autant que vos bras peuvent le supporter, je ne pourrai avouer rien d’autre !
Noiryc tourna autour d’elle ; elle resta debout, fixe. « Mais pourquoi donc cette défiance ? Se demande-t-il que j’ai moi-même cherché les ennuis ou quoi ? » pensait-elle. Elle ne comprenait pas de quoi il l’accusait et encore moins ce qu’elle devait dire pour avoir la paix.
Noiryc revint devant elle, un peu plus calmement.
— Savais-tu que Suajo habitait là ?
— Je l’ai découvert quand je suis allée la première fois chez le verrier, avoua-t-elle. Vous pensez qu’il est responsable de l’attaque ?
— Non, c’est lui qui m’a prévenu.
— Ben alors, où est le problème ?
— Le problème est que tu ne me l’as pas dit !
— Vous ne me l’avez pas demandé !
— Une femme doit tout dire à son mari ! la tança-t-il en la menaçant d’un doigt.
Erloa leva la main pour écarter le doigt ; il le leva légèrement pour qu’elle ne l’attrapât pas. Elle laissa la main retomber.
— Mais quel est le souci si Suajo me protégeait ?
— Le souci est que je ne peux pas te faire confiance et que Suajo a failli perdre la vie. Voilà le souci, petite princesse !
— Suajo ? demanda-t-elle avec une pointe d’inquiétude. Il va bien ?
— Oui. Il est sorti d’affaire. Si j’avais su qu’il préférait les hommes, il ne t’aurait pas quittée !
« Mais il est vraiment jaloux, ma parole », se dit-elle. Elle faillit éclater de rire. Elle regarda Noiryc avec un large sourire moqueur. Noiryc en rougit.
— N’aie pas de crainte, mon garçon, il a l’âge d’être mon père ! lui dit-elle.
— Ne m’appelle plus « mon garçon », dit Noiryc en levant sa grande paluche pour la gifler.
Erloa intercepta son poignet et le tordit dans le même mouvement. Elle se dégagea rapidement, prit la lanière et la lança dans le feu. Celle-ci s’enflamma directement. Elle se retourna vers son mari, prête à l’attaque. La cerbère devant la porte aboya en cosséen, les yeux sortant de la tête. Noiryc la fit taire et, par quelques mots secs, la fit sortir de la pièce.
— Tu ne me toucheras pas, dit-elle. Arrêtons là ces simagrées, je porte un enfant. Dis-moi clairement ce que tu me reproches et on trouve un arrangement.
Noiryc souffla. Il lui désigna la chaise. Erloa alla s’y asseoir docilement et lui montra un tabouret pour que Noiryc y allât également. Décontenancé, Noiryc passa sa main dans ses cheveux et approcha le tabouret d’Erloa. Il s’y installa tout en la fixant. Puis il dévisagea sa femme longuement. Erloa ne l’avait pas non plus quitté des yeux. Son front était légèrement buté, l’ourlet de sa bouche retroussé trahissait sa détermination. La fumée était assez présente pour qu’il pût percevoir convenablement ses pensées superficielles. Il prit le temps de les écouter.
« Mais qu’est-ce qu’il redoute ? se disait-elle. Qu’est-ce qu’il espère de moi ? Pourvu qu’il ne s’imagine pas que je vais passer ma vie à jouer de la pistrelle ! »
Noiryc sourit. Elle l’amusait. Non, elle ne serait jamais aussi docile qu’une Cosséenne et c’était tant mieux. Un sacré petit bout de femme !
— Alors ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu me reproches ?
— Vous, lui rappela-t-il.
« Et susceptible avec ça ! » pensa-t-elle en levant les yeux au ciel.
— Excusez-moi, monseigneur ! Quelle est ma conduite outrancière qui vous importune ?
— Tu es totalement irrespectueuse.
— Ah bon, et quand ça ? rétorqua-t-elle, sincèrement étonnée.
— Mais presque tout le temps ! Dès que tu me tutoies, par exemple !
— Fadaise ! répliqua-t-elle en balayant l’argument d’une main. Le tutoiement est une convention. Si tu l’acceptes, ce n’est plus un manque de respect. J’en sais quelque chose : j’ai dû m’y habituer en arrivant en Cossée. Autre exemple ?
Noiryc n’en croyait pas ses oreilles.
— Le ton obséquieux que tu emploies quand tu dis : « Quelle est ma conduite outrancière qui vous importune ? », dit-il en l’imitant.
Erloa eut un petit sourire ennuyé. « Il marque un point », pensa-t-elle. Elle haussa les épaules et lâcha :
— Certes, vous avez raison. Mais vous l’aviez cherché. De plus, cela prouve bien que le tutoiement est parfois plus respectueux que le vouvoiement.
Noiryc éclata de rire. Elle finissait toujours par le désarmer. Erloa le fixait, non plus butée, mais avec une pointe d’inquiétude dans le fond des yeux.
— Qu’est-ce qu’on va faire, Noiryc ?
— Par rapport à quoi ?
— Eh bien, face à cet enlèvement, pardi !
— Ils sont tous morts, petite princesse, n’aie pas de crainte.
— Y avait-il un homme qui avait un tatouage allant d’une oreille à l’autre ?
— Un percepteur de Guerlon ? Je ne crois pas.
— Il faut neutraliser celui-là. C’est lui qui est responsable de la première agression et il est resté, bien malgré lui, en Cossée.
— Comment le sais-tu ?
— C’est Curieuse, ma petite protégée comme vous l’appelez, qui me l’a dit.
— Je le ferai chercher. D’autre part, réfléchit-il tout haut, il n’ira pas loin : aucun Cosséen ne voudrait abriter un percepteur de Guerlon. Et puis, rassure-toi, personne ne pourra jamais venir jusqu’ici. Nous sommes à vingt lieues de toute mer.
Erloa baissa les épaules. « C’est foutu pour le caillou, je n’arriverai jamais à le récupérer », se dit-elle. Noiryc la fixait, les sourcils légèrement froncés. Elle détourna le regard pour le poser sur le feu. Noiryc mit la main sur sa cuisse ; Erloa sursauta, directement sur le qui-vive.
— N’aie pas peur, petite princesse, tu es en sécurité, dit-il doucement. Qu’est-ce qui te tracasse encore ?
— Rien... murmura-t-elle.
— Je ne te crois pas. Vas-y, tu peux me faire confiance...
« Comment faire confiance à un homme qui compte employer la force pour me faire dire n’importe quoi ? » pensa-t-elle avec une pointe d’aigreur. Noiryc écarta les sourcils en soupirant.
— Tiboin avait dit la même chose, murmura-t-elle avec une grosse boule d’amertume dans la gorge.
— Même si Tiboin était mon frère et t’a trahi, il n’en sera pas de même pour moi, dit-il.
Erloa haussa faiblement les épaules. Elle n’y croyait pas. « La confiance, ça se mérite et ça doit être réciproque », se dit-elle. Noiryc perçut la pensée ; il en fut décontenancé. En quoi sa conduite lui prouvait-elle le contraire ? Lui avait-il démontré tellement de défiance ? Sans doute, en la privant de sortie, s’avoua-t-il, mais c’était pour la protéger d’elle-mêmeIl soupira. Il ne savait pas vraiment comment la prendre.
— J’ai demandé à Zéluse de venir s’installer ici. Veux-tu que je lui demande d’apporter quelque chose ?
« Le caillou ! » pensa-t-elle, directement, mais elle nia d’un mouvement de tête. Noiryc laissa couler un temps. Il se leva et tourna autour de la table. Il était complètement décontenancé par les pensées d’Erloa. Il l’entendit encore le soupeser intérieurement :
« Soit il me demande ce qu’il contient et je saurai à quoi m’en tenir, soit il me fait confiance et dans ce cas, je le pourrai également. »
— Il y a un petit coffre qui a survécu au feu. Je voudrais qu’elle puisse me l’apporter, dit-elle tout de go.
Noiryc ouvrit la bouche pour demander ce qu’il contenait, puis se retint, juste à temps et déclara :
— Ce sera fait.
— Merci, dit-elle, et Curieuse, la fillette que j'ai recueillie, pourrait-elle l'accompagner?

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