La farandole des cendres
Noiryc avait appris à Lermin à utiliser son don bien plus facilement qu’avec Bachy. Observer un feu, ne pas se montrer et écouter les « pensées superficielles », comme disait le duc, pour les différencier des pensées plus profondes qu’on ne pouvait pas atteindre ne faisaient plus problème. Il devait encore apprendre à dialoguer par l’intermédiaire du feu. Il commençait à entrevoir toutes les possibilités de ses facultés, même s’il n’était que novice.
De plus, savoir sa sœur en sécurité dans un château à Cossée le rassurait, même s’il se sentait frustré de ne pas la voir. Il s’était demandé si le fumeux qu’il avait vu dans le feu d’Erloa était Noiric ou un autre fumeux. Il n’avait pas osé le demander au Cosséen ; il voulait aller au bout de sa formation. Noiryc était totalement déconcerté par le caractère entier d’Erloa. Il lui avait raconté son enlèvement et la manière dont elle s’était échappée, avec une pointe de fierté. Lermin avait très bien capté que, malgré sa carapace, Noiryc aimait sa sœur, ce qui lui plut. Elle était dans de bonnes mains. Alors que la situation à Chandelon était catastrophique.
Même si on dénombrait beaucoup de décès, la fièvre rouge apportée par les moustiques n’était pas mortelle pour tous. Elle faisait gonfler les ganglions des patients, les rendant méconnaissables pendant une dizaine de jours. Dans le pire des cas, les ganglions enflés étouffaient la personne ou bloquaient définitivement la circulation sanguine. Dans d’autres cas, le malade perdait l’usage d’un membre ou de deux ; on dénombrait ainsi énormément de personnes inaptes au travail. Tous les Chandelonnais atteints souffraient également énormément.
La petite ville de Pastel avait subi le plus fort tribut de cette épidémie. Une centaine de victimes y avaient laissé la vie. Cela donnait froid dans le dos. Ils n’avaient pas pu endiguer la propagation des moustiques ; leur plan avait admirablement fonctionné.
Malgré la terreur qui régnait à Pastel et qui se répandait dans le pays, le roi Nilakin avait tenu à ce que Saleïs ait un bel hommage. Il fallait qu’on célèbre la vie, la mort et de nouveau la vie. Ils étaient Paalistes, ils ne renieraient pas leur foi.
Beaucoup de nobles chandelonnais avaient fait le déplacement afin de l’honorer. Pour Lermin, ce serait la première fois qu’il siégerait à côté de son père, à la place du diplomate. Il portait un habit blanc royal, exactement le même que celui de son père, excepté le col qui différait. Le sien était cousu de fil d’argent, tandis que celui du roi était d’or.
Saleïs était sur un brancard porté par ses frères et sœurs. Il arriva au cimetière sous une haie d’honneur composée uniquement d’enfants du pays qui lançaient des pétales de fleurs multicolores. La musique était douce, comme l’aimait Saleïs. Si son fils n’était pas là, puisqu’il était envoyé en mission à l’autre bout de l’archipel, ses filles étaient présentes dans des saris de couleurs vives. Son épouse, très digne, vêtue de blanc, tentait de sourire malgré sa peine.
Lermin réalisa que son oncle était aimé de tous. La fête était belle. On le déposa en terre. Les enfants de la haie d’honneur vinrent se placer devant chacune des personnes qui composaient la famille royale. Lermin avait devant lui la petite Lisu, la fille de son ami Djanouba, qui était détentrice, sans le vouloir et même sans le savoir, de toute la médecine de Chandelon. Lermin l’avait retrouvée très facilement dans les rochers autour de Pastel. Il connaissait le lieu comme un refuge pour nombre de gamins qui chapardaient çà et là quelques pommes ou friandises. Depuis, elle ne quittait plus le prince.
Il déposa la main sur son épaule. La petite était dans une jolie robe d’enfant avec des fleurs dans les cheveux. Elle était très fière d’être devant Lermin.
On recouvrit son corps d’écorces des arbres de sa forêt. Un grand feu était allumé ; on y brûlerait ce qu’il aimerait revoir dans une vie prochaine.
Noiryc lui avait appris à monter haut afin d’avoir une vue circulaire à plus d’une lieue à la ronde. Lermin découvrit avec effroi que tout autour de la cérémonie, des centaines de soldats, armés jusqu’aux dents, allaient attaquer dans les minutes qui venaient. Une seule issue était possible : un petit couloir entre les buissons, juste derrière le bûcher.
Il revint rapidement dans son corps et passa le message à son père. Celui-ci analysa la situation d’un regard circulaire. Il se tourna vers son fils et déclara d’une voix haute et intelligible :
— Voici le temps des farandoles qui mèneront Saleïs à une autre vie. À toi l’honneur, commence la danse et entraîne ces enfants et les amis de ton oncle dans la saltarelle !
— Mais père…
— File ! lui murmura-t-il. Pour Chandelon, obéis ! Tu dois continuer à vivre avec Barden et Aély. On se reverra dans une autre vie.
Un nœud dans l’estomac, Lermin s’exécuta. Il fit une farandole, fit le tour du bûcher et s’enfuit avec tous les enfants dans les buissons. Il fut à peine sorti que le carnage commença. Tous les danseurs entrèrent dans la colline sans s’en rendre compte. Aély, qui était restée sur l’île, le regarda avec des yeux ronds. Il était interdit de ramener les quidams sur ce lieu légendaire, sans quoi il n’aurait plus été mythique. Lermin l’interpella avec un grand sourire :
— Eh bien la vieille, ne veux-tu pas danser avec nous ?
— Mes os ne me le permettent pas !
— Aide-moi à poser ce coffre plus loin, il gêne la farandole !
Une fois que le coffre eut bougé de quelques pouces, Lermin continua la danse et entraîna les personnes à deux lieues du drame. Il lâcha la ronde, leur proposa de poursuivre la danse afin de créer une deuxième saltarelle. Aucun des convives ne réalisa sur l’heure qu’ils venaient d’être sauvés. Ils dansèrent dans la nature, tandis que Lermin retourna sur la colline les bras ballants.
Il changea encore le coffre à l’autre bout de l’île. Il fit un feu et demanda à Aély de le veiller.
Lermin entra dans le feu. Il dirigea la fumée du bûcher vers certains soldats, pour les asphyxier et leur brouiller la vue. Hélas, on ne pouvait le réaliser que si la personne était proche du foyer. Leurs maigres tentatives n’empêchèrent pas qu’on assassine l’ensemble des convives. Lermin se sentait tout à fait impuissant. De désespoir, il monta dans le ciel et découvrit, non loin, un second feu. Il y descendit prudemment. Il reconnut le conseiller de Barnisie et l’assassin vert.
Depuis qu’on avait fait passer le message qu’un assassin habillé de vert sévissait à travers le pays, on ne l’avait plus revu. Aély pensait qu’il était reparti ou mort dans un de ses meurtres, qu’elle exécutait en enterrant les cailloux. Depuis le mariage de Lermin, elle avait enfoui quelques-uns des plus gros cailloux qui devaient représenter les Peldonistes importants.
Il était loin d’être mort. Lermin en eut des frissons dans le dos. C’était lui qui était manifestement le chef de l’expédition.
Lermin appela Noiryc à la rescousse. Il alla ensuite à Pastel dans le feu de Barnisie ; elle tournait en rond, attendant le résultat de ce guet-apens. Lermin demanda à Noiryc de parler à Axile, qui travaillait dans les combes du château. Il fallait qu’elle quitte Pastel au plus vite. Hélas, son feu était éteint.
Il retourna sur la Colline. Il fallait qu’il ait l’aide de Noiryc pour sauver Axile. Par chance, ce dernier n’était pas loin d’un feu. Lermin le supplia d’aller dans son antre au grenier avant que les Peldonistes ne la capturent. Noiryc passa par un cierge presque totalement consumé. Il vint à l’oreille de la jeune ingénieure et tenta de la prévenir. Elle redressa la tête, ne vit personne et se replongea dans ses calculs.
Noiryc revint dans le feu de la colline :
— Elle m’entend mais elle ne m’obéit pas !
— C’est normal, elle ne vous voit pas et elle ne sait pas que je suis fumeux. Ne peut-on pas créer le doute dans son esprit, par la fumée ?
— Certes, mais dépêchons-nous, son cierge est pratiquement consumé.
— Dites-lui que le lac qui alimente le château en eau est presque à sec.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire...
— Je vous montrerai plus tard.
Noiryc délivra le message. Axile se leva et regarda par la fenêtre. On était en saison sèche, il faisait chaud, tout le monde utilisait de l’eau. Elle s’étira. Il fallait qu’elle aille voir le lac. Elle avait l’étrange impression qu’elle devait vérifier la conduite de l’eau, ou le lac en lui-même. Elle avait dit au roi que le lac ne serait sans doute pas suffisant. Si le château venait à manquer d’eau, ce serait l’hécatombe car, pour combattre la maladie que Barnisie répandait, il fallait de l’eau, beaucoup d’eau froide pour dégonfler les ganglions.
Elle quitta Pastel à cheval et se dirigea vers la montagne. En chemin, elle regardait si les tuyaux souterrains étaient toujours enterrés.
Lermin était assis sur un rocher au bord de la route. Dès qu’elle l’aperçut, elle lui sourit :
— On dirait que tu m’attends ! dit-elle.
— C’est le cas. Viens t’asseoir à côté de moi, j’ai un besoin immense d’amour.
— Ici ? Dans la nature ?
— Non, je veux juste sentir ta vie près de moi, pas nous ébattre.
Le teint verdâtre de son amant l’alarma aussitôt. Elle descendit de cheval et se blottit contre lui. Il lui narra le massacre qui avait eu lieu quelques heures auparavant. Il lui expliqua qu’elle ne pouvait plus rentrer à Pastel sans quoi elle deviendrait une monnaie d’échange pour qu’il se rende. Elle calcula le temps qu’il faudrait au messager pour prévenir Barnisie de la réussite de l’opération. Lermin la fixait, les sourcils froncés.
— Il faut que je retourne à Pastel, dit-elle. Je dois emporter tous mes plans.
— Non. C’est trop tard.
— Lermin, j’ai travaillé dessus depuis presque tout un été, insista-t-elle. Je te promets de ne pas me faire prendre et, si c’était le cas, tant pis pour moi, tu ne te rendras pas.
— Hors de question !
— Tu n’as pas d’ordre à me donner !
— Oh si, je suis ton roi !
Lermin eut une étrange impression en se nommant roi. C’était le cas, même si son royaume était plus que bancal et qu’il ne pouvait pas se présenter comme tel. Axile fut aussi surprise que lui ; ils se regardèrent un moment, Lermin lui sourit et pencha la tête, un peu gêné.
— Eh bien, je te désobéis alors ! dit-elle.
Lermin prit un bâton et l’assomma. Il la transporta jusqu’à la colline. Il changea le coffre et déposa sa tendre aimée à Cémana, sur la plage.

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