Le supplice du moustique

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Lermin se retira sur la colline durant le cycle suivant. En bougeant l’île de cette façon pendant les vingt-quatre heures qui suivirent le massacre de Than, ainsi qu’on le nommait dans le pays, Lermin ne s’était pas rendu compte que chaque voyage épuisait les forces de ceux qui participaient à cette transhumance. Aély était fatiguée outre mesure. Il fallait de toute urgence reprendre le rythme habituel et ne déplacer la colline que chaque nuit.

Il devait aussi organiser la résistance et sa riposte afin de retrouver son trône et la quiétude de l’île. Il savait, grâce à Saleïs, que les enfants et les petits-enfants d’Aély seraient des alliés sans faille. Cela faisait quinze personnes, dont sept femmes, Axile comprise.

Aély n’était ni une mère ni une grand-mère exemplaire. Elle aimait sa progéniture à sa façon. Elle devait, pour la bonne cause, s’absenter durant des semaines avant de les retrouver. Ceux-ci, par ailleurs, ne s’étonnaient jamais de la voir débarquer n’importe quand, n’importe où, mais en général au moment où ils en avaient le plus besoin. Cette fois, ils étaient tous perdus par la tournure des événements et l’attendaient avec impatience.

Aély et Lermin avaient donc déposé la colline à proximité de chacun d’eux. À chaque rencontre avec un de ces descendants, Lermin pouvait compter sur leur allégeance. C’était déjà cela. La dernière à qui ils rendirent visite fut Axile. Depuis qu’il l’avait larguée à l’autre bout de l’île, il ne l’avait pas revue. Il imaginait trop bien sa colère pour ne pas redouter cette entrevue.

Cémana était un petit paradis ; cela aurait pu être, pour Axile, l’occasion de se reposer du dur labeur qu’elle avait effectué à Pastel. Il lui avait dit de rester sagement dans ce comté qu’il reviendrait la chercher. C’était bien mal connaître Axile. Celle-ci ne pouvait pas voir un moulin sans l’analyser et, au besoin, le réparer ou inventer n’importe quelle astuce pour rendre la vie plus facile à celui qui l’hébergeait. C’était aussi une redoutable langue pendue.

Quand Lermin débarqua à sa recherche, elle n’était plus au petit village où il l’avait déposée. On le guida vers le port le plus proche où elle avait entendu parler d’un problème de grue pour charger les navires.

Lermin fit le tour des chantiers navals, mais son nom paraissait maudit. Les marins s’éloignaient rapidement de Lermin dès qu’il posait la troisième question. Légèrement en colère, il entra dans la première auberge qu’il croisa. Il n’y avait là que quelques badauds qui finissaient leur bière dans un semblant de lucidité. Il commanda à son tour une bière. Le patron déclina : depuis que leur Père avait changé, les boissons alcoolisées étaient interdites. Lermin montra les trois clients attablés.

— Et eux ?

— Ce sont des marchands.

— Et qui vous dit que je ne suis pas marchand ?

— Vous êtes du nord, mais vous m’avez interpellé en chandelonnais. Toute personne qui me parle en chandelonnais n’aura aucune boisson spiritueuse. C’est ainsi. Comment se fait-il que vous ne le sachiez pas ?

— Je reviens de voyage, mentit-il avec une pointe de mauvaise humeur. Donnez-moi un godet d’eau fraîche !

L’homme retourna vers son comptoir et se mit à trifouiller dans son dos. Lermin eut peur qu’il l’empoisonne, passa le comptoir pour voir ce que l’aubergiste trafiquait. Il y avait là une petite pompe qu’il maniait en tournant une manivelle horizontale. Lermin sourit.

— Qui vous a installé ce système ?

— Une jeune femme, elle a travaillé ici quelque temps.

— Où est-elle ?

L’homme tenta un repli, mais Lermin, excédé de se faire balader, le coinça dans l’encolure de la porte en brandissant son petit poignard.

— Vous allez me dire très gentiment où est cette femme, parce que je la recherche.

— Elle a été interceptée par les harangueurs.

— Qui sont les harangueurs ?

— Ce sont les hommes qui contrôlent que nous obéissons aux nouvelles lois imposées par les prêtres et par notre nouveau Père. C’est eux qui nous obligent à croire en Peldon, c’est encore eux qui nous punissent si nous désobéissons ou blasphémons. Il y a trois jours, ils sont venus nous dire que toute la famille royale était morte de n’avoir pas écouté Peldon. Axile a crié dans la foule que Lermin était vivant et qu’il relèverait le pays.

— Que vont-ils lui faire ?

Fataliste, le tenancier haussa les épaules :

— Sans doute subira-t-elle le supplice du moustique.

— Qu’est-ce donc ?

L’homme expliqua alors qu’on enfermait le condamné dans une pièce avec une centaine de larves porteuses de la fièvre rouge, prêtes à éclore. Les moustiques contaminaient le prisonnier et celui-ci était ensuite mis dans une cage sur la place publique. Non seulement, il mourait doucement devant le peuple, dans d’atroces douleurs et avec une déformation de son corps, mais en plus, le condamné contaminait d’autres insectes qui voletaient autour de lui grâce aux lanternes qu’on fixait à la cage ; ceux-là piqueraient à leur tour quelques personnes du village.

— Tout le monde ne meurt pas de la fièvre rouge, que font-ils des survivants ?

— Personne ne survit.

— Ce n’est pas vrai, expliqua Lermin. Si les ganglions ne gonflent pas trop, le patient n’est pas étouffé. Comment se fait-il que vous ne le sachiez pas ?

— On nous a dit de tuer la personne atteinte afin de diminuer les risques de contamination, avoua le tenancier.

— Qui est votre guérisseur ?

— Avant, nous avions une très bonne guérisseuse, Zéluse, mais elle a quitté Cémana. Maintenant, nous avons un homme qui vient de Kyrven.

Complètement découragé, Lermin retourna à la colline et expliqua à Aély la situation.

Le château de Cémana était celui de la candeur. Il ressemblait, du temps de Cémane, à un immense chalet accueillant dont le jardin débordait de fleurs et de fruits. Lorsque Lermin était petit et qu’il avait passé trop de temps dans les bibliothèques de Pastel, on l’envoyait chez sa tante pour le calmer. Lermin n’aimait pas spécialement ces séjours car il s’ennuyait profondément. Certes, Cémane se pliait en quatre pour que ses vacances soient agréables, mais les livres lui manquaient parce que sa tante ne lisait que des contes ; aucun traité politique ni scientifique n’ornait sa bibliothèque. C’était grâce à elle qu’il cuisinait si bien.

Lermin connaissait par cœur ce château. Il était très simple, de grandes pièces étaient décorées de peinture florale qui donnaient à l’ensemble un aspect trop chargé, presque exigu. Il était uniquement en bois, avec de larges fenêtres ornées de jolis volets peints. Il n’y avait aucune prison, car Cémane ne pouvait entrevoir qu’un de ses sujets soit mauvais. Lorsque c’était le cas, elle utilisait le vilain à parfaire son jardin, à couper ses fruits ou à la cuisine.

D’après elle, ses gens devenaient bons après ces travaux car il ne respirait que la candeur. En réalité, Aély se chargeait du reste. Elle envoyait les plus durs à la mer ou les déplaçait vers un autre comté.

Ce n’était pas pour rien qu’on appelait ce petit coin de terre le paradis. À présent, depuis l’occupation des Peldonistes, il n’en était plus rien. Les villageois un peu naïfs avaient adopté la religion par peur d’attraper la fièvre rouge avec une facilité déconcertante. Personne n’osait entraver la loi et ils étaient prêts à dénoncer leur frère ou leur voisin de blasphème pour éviter un supplice aux moustiques.

Lermin pensa au château et réfléchit à un moyen de libérer Axile. Il avait allumé un feu pour écouter ce qui se tramait au palais, mais tous les foyers étaient éteints, il faisait bien trop chaud pour cela. Il devrait attendre le soir qu’on allume les chandelles.

Lisu, la petite fille qu’il avait recueillie à la suite du décès de Bachy, vint se coller à lui.

— Lermin, tu m’avais dit qu’on irait nager.

— T’as fini d’arracher les mauvaises herbes ? demanda Lermin dans l’espoir qu’elle lui dise le contraire.

— Oui.

— Emmène-la Lermin ! dit Aély, elle a besoin de bouger et tu auras peut-être les idées plus claires.

Lermin prit un bain dans la mer avec la petite. Contrairement aux enfants de Chandelon, elle nageait comme un poisson. Cela détendit Lermin. Ils revinrent sur la plage ; au loin, ils virent un groupe de villageois qui venaient vers eux d’un air menaçant. Lermin prit Lisu dans les bras et lui souffla avant que les hommes les accostent :

— Mets ta main sur ma cicatrice et surtout ne la lâche pas. Ne dis rien, si on te demande quelque chose, ne parle pas chandelonnais mais seulement la langue des marchands. On va faire semblant que je suis ton papa.

La petite acquiesça d’un mouvement de tête.

Il s’agissait de quatre villageois avec un Kyrvien. Celui-là avait une longue robe mauve dont les poignets étaient brodés d’or. Un large torque en or ornait son cou. Il avait tressé ses cheveux en six nattes qui démarraient au front et longeaient son crâne jusqu’à sa nuque avant de tomber dans le dos. L’harangueur n’avait pas d’arme ; seuls deux paysans qui l’accompagnaient possédaient une courte épée.

Ils entourèrent rapidement Lermin et Lisu.

— Qui êtes-vous ? demanda l’harangueur.

— Je suis un marin, répondit Lermin en marchandais. Je suis ici parce qu’on m’a dit que l’eau guérirait ma fille.

— De quoi souffre-t-elle ?

— Elle ne respire pas très bien.

— D’où venez-vous ?

— De Gaboni.

L’homme plissa les yeux. Il regardait Lermin avec une pointe de méfiance.

— Vous n’avez pas le droit de prendre des bains de mer. C’est contraire aux lois de ce pays.

— Ah bon, je ne le savais pas, cela a changé depuis l’été précédent.

— Rhabillez-vous !

— Bien, excusez-nous, monsieur, nous ne voulions pas vous choquer.

Le groupe fit demi-tour, sans se retourner.

Lermin et Lisu revinrent rapidement à la Colline. Lisu raconta à Aély l’épisode tandis que Lermin ruminait sa colère. Il était furieux qu’en moins de deux cycles les Chandelonnais soient aussi délateurs.

Aély lui mit la main sur l’épaule et tenta de le calmer :

— On est dans le comté le plus naïf, peut-être que tu devrais commencer par celui de Misiane ?

— Par l’impétuosité ? Pourquoi pas... pour l’instant nous devons sauver Axile. Je ne sais vraiment pas comment faire.

— Réfléchis : quelles sont tes forces ?

— Je connais les lieux, point barre.

— Non, tu as deux dons.

— Et alors ? Que puis-je faire avec du feu si ce n’est écouter la sentence que je connais déjà ?

— Enfumer les moustiques.

— Impossible, il faudrait pour cela que les cheminées soient bouchées.

— Et tu ne pourrais pas faire ça avec ton don du bois ?

— Je ne sais pas grand-chose de ce don. Pour ne pas dire rien du tout.

— On dit que les deux aptitudes vont souvent ensemble, dit Aély pensive, qu’en réalité c’est le don de bois qui te permet celui de la fumée. Étant donné que je n’en sais pas plus sur l’un comme sur l’autre, je ne peux pas t’être d’un réel secours.

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