Les ombres de Maison Baude
Maison-Baude était un château juché sur le sommet d’une lande, à peine plus haute que les autres. Quelques chaumières l’entouraient, constituant le village. Erloa trouvait l’ensemble lugubre. Bâti dans une pierre grise tirant sur le noir, le château affichait une décoration intérieure austère. La femme qui veillait sur elle — non pas une servante, mais une gardienne chargée de s’assurer qu’Erloa ne quittait pas l’enceinte, qu’elle mangeât à table et se promenât au moins une heure dans le jardin — menait une vie bien rangée. Elle restait aussi désagréable qu’au premier jour. Erloa la surnomma dès lors sa « Cerbère ».
Curieuse était venue avec Zeluse. Cependant, Zéluse l’avait pris sous son aile et la formait à être guérisseuse. Erloa ne la voyait plus beaucoup mais la savait en sécurité.
Chaque matin, Erloa entendait des cris stridents qui s’éloignaient ensuite, comme si une bête gardait le château la nuit pour être remisée dans sa niche dès l’aube. Lorsqu’elle demanda à sa Cerbère de quel animal il s’agissait, celle-ci entra dans une grande colère et lui répondit en cosséen par une flopée de phrases qui ne devaient pas être tendres. Noiryc dut intervenir ; il n’expliqua pas davantage la nature de cette bête à Erloa, se contentant de dire brièvement :
— Ne parle plus de ça.
Erloa devait apprendre le cosséen. Depuis que Guerlon avait largué les amarres, les Cosséens prenaient plaisir à dialoguer dans leur langue d’origine. La Cerbère prétendait ne parler que son dialecte natal, sauf lorsqu’Erloa désobéissait à un ordre. Dans ce cas, elle le formulait en marchandais. Erloa n’arrivait toujours pas à déterminer ni le lieu ni le moment où elle avait entendu cette femme avant son arrivée à Maison-Baude, mais elle avait assez d’oreille pour savoir qu’elle l’avait déjà croisée.
Noiryc, également, ne parlait plus en guerlonnois. Il avait signifié à Erloa que cet apprentissage faisait partie de ce qu’elle devait maîtriser pour la fin de sa grossesse. Cette naissance marquerait la fin du délai qu’il lui accordait pour devenir une véritable Cosséenne. Ce serait aussi le jour où il ferait d’elle sa femme.
Pour l’heure, elle avait encore deux cycles devant elle et remit ces soucis à plus tard.
Ce jour-là, elle entendit à nouveau les hurlements de la « bête » et voulut assouvir sa curiosité. Elle les suivit jusqu’au fond du jardin. Là se dressait une petite maisonnette proprette longeant le parc. La Cerbère en sortit. Erloa se cacha et attendit qu’elle fût assez loin pour s’approcher. Les cris n’étaient plus que de légères plaintes. Elle regarda par la fenêtre : une jeune fille de son âge environ était assise à terre, se balançant doucement en chantant une comptine.
Chez Erloa, on nommait les personnes fragilisées « les Gentils », car ils étaient incapables de mentir ou de faire sciemment du mal ; ils étaient bénis de Paale. Les parents de ces enfants recevaient de petites offrandes de la part de leurs voisins et, si le Gentil était orphelin, il pouvait passer de maison en maison, assuré d’avoir toujours gîte et couvert.
La Gentille devant elle était bien coiffée et propre, mais cachée. Cela choquait profondément Erloa. Elle savait qu’à Guerlon on les considérait comme une honte, mais ignorait qu’il en était de même en Cossée. Quoi qu’il en soit, elle décida de faire de cette jeune fille son amie.
Erloa, qui n’avait aucun goût pour le jardinage, se mit à parfaire les sentiers afin de passer le plus de temps possible dans le potager. Elle garda les gâteaux secs qu’on lui servait au milieu de l’après-midi pour les partager avec la jeune fille, qui avait le droit de se promener dans un petit jardin extérieur, à l’abri des regards.
La servante chargée des bains d’Erloa s’occupait de cette jeune fille durant la journée. Celle-ci était presque toujours endormie, sans doute saoule, dès le déjeuner avalé. Cela laissait à Erloa l’espace nécessaire pour s’immiscer dans la vie de la Gentille sans que personne ne le sache.
La jeune fille fut très vite intéressée par cette nouvelle venue qui passait chaque après-midi lui offrir un biscuit. Erloa savait qu’il fallait beaucoup de régularité pour l’apprivoiser et ne dérogea jamais à leurs rendez-vous.
Cette Gentille parlait quelques mots de cosséen. Sans le savoir, c’est elle qui motiva Erloa à progresser dans la langue. Chaque jour, elle demandait à Zéluse de lui traduire quelques phrases qu’elle apprenait par cœur pour communiquer avec la « Gentille ». Un jour, elle surprit la servante appeler la jeune fille ; Erloa sut alors qu’elle s’appelait Cyroine. Elle aima ce prénom.
Cyroine avait très bien compris qu’Erloa attendait que la servante dormît pour arriver. Au bout d’un certain temps, c’était elle qui quittait la maisonnette pour attendre sa nouvelle amie à l’entrée de son jardinet. Elles s’asseyaient alors sur le muret ; Cyroine mangeait ses biscuits avec avidité, puis serrait la main d’Erloa avant de s’en aller. Erloa jouait avec elle à des jeux simples qui amusaient la Gentille. Erloa adorait son rire et ne se lassait pas d’inventer de petites blagues pour la distraire. Elle élabora aussi un rituel d’au revoir, afin que la jeune fille sache que le temps était écoulé : elle levait la main, Cyroine levait la sienne, et elles frappaient deux fois dans leurs paumes.
Un jour, Erloa était occupée à nettoyer les parterres du jardin en arrachant les mauvaises herbes. Accroupie, absorbée par son travail, elle entendit tout à coup la Cerbère rappeler Cyroine. Elle se retourna et vit son amie courir vers elle. Elle n’eut que le temps de se préparer à recevoir cette tornade d’affection. Cyroine la fit basculer. Erloa rit avec elle tout en se relevant. Cyroine l’enlaça et Erloa la calma en la berçant un peu. Cette dernière pouvait être très câline, comme elle le démontrait alors.
La Cerbère arriva quelques secondes plus tard. Elle observa la scène d’un œil sévère et saisit la manche de Cyroine pour qu’elle se dégage. Cyroine n’en démordait pas et s’accrochait à Erloa. Craignant que la femme ne lui reproche cet élan et ne mette fin à leurs petits rendez-vous, Erloa s’écarta tout doucement de la jeune fille, lui fit un clin d’œil et leva la main. Cyroine dodelina de la tête, peu heureuse de devoir la quitter, mais frappa deux fois dans la main d’Erloa puis s’éloigna.
La Cerbère avait observé la scène avec suspicion, ce qui ne différait pas de sa mine habituelle. Elle prit délicatement l’épaule de Cyroine et retourna vers la maison.
L’après-midi suivant, Erloa vint à l’heure consacrée. Elle fut étonnée que Cyroine ne fût pas devant son jardin. Elle s’aventura jusqu’à la fenêtre : Cyroine était au bout de la table, devant son assiette. Elle vit Erloa et mit sa main devant sa bouche en riant. La Cerbère entra dans la salle ; Erloa se cacha. La vieille dame prit la gamelle de la Gentille et sortit aussi rapidement de la pièce.
Cyroine se leva et quitta la table pour aller dans son jardin. Erloa, toujours cachée, ne voulait pas que la Cerbère la vît, mais Cyroine fit le tour du jardin en riant, croyant à un nouveau jeu.
— Cyroine ! appela la Cerbère.
Cyroine retourna près de la porte où l’attendait la vieille femme.
— Tu ne dois pas aller plus loin que le muret, c’est compris ? Je vais partir très peu de temps et, quand je reviendrai, je veux que tu sois ici et que tu n’ennuies pas la Gralnic. Compris ?
— Gralnic amie, dit Cyroine.
— Non, la Gralnic n’est pas ton amie, c’est la femme de ton frère. C’est tout. Tu as compris ?
— Gralnic amie, répéta Cyroine.
— Par Paale, que tu peux être épuisante ! Dis à Maman que tu as compris que tu ne devais pas quitter le jardin !
— Compris.
La Cerbère partit en se retournant plusieurs fois pour s’assurer que Cyroine ne la suivait pas. Cyroine, de son côté, fixait le dos de sa mère et, dès qu’elle ne la vit plus, fit le tour de la maison pour retrouver Erloa.
Erloa était encore sous le choc : elle venait de réaliser que sa Cerbère était sa belle-mère, ce qui expliquait pourquoi elle osait répondre à Noiryc là où les autres femmes ne le faisaient pas, et que son amie était en réalité sa belle-sœur.
Elle comprit aussi qu’elle avait dû la froisser exagérément en lui demandant de quel animal provenaient les cris qu’elle entendait chaque matin. Elle en fut honteuse.
Elle donna les biscuits traditionnels à Cyroine mais, de temps en temps, guettait l’arrivée de sa belle-mère pour ne pas être découverte. Quand elles la virent approcher, Erloa sonna l’heure du départ. Cyroine n’en fut pas surprise ; elle sembla comprendre que leur amitié devait rester secrète.
Noiryc était parti depuis trois ou quatre jours. Il revint le lendemain. Comme chaque soir lorsqu’il était à Maison-Baude, ils soupèrent ensemble. Cette fois, la Cerbère, sa belle-mère, était là. Elle ne mangeait jamais avec eux mais se tenait debout dans un coin de la pièce. Erloa avait l’impression de passer un examen ; les deux l’observaient du coin de l’œil. Elle avait l’habitude et s’en sortait relativement bien. Quand ils eurent fini, Erloa attendit patiemment qu’il l’autorisât à se lever pour se retirer. Elle aurait alors fait son devoir et pourrait vaquer à ses occupations. Mais il ne semblait pas pressé. Erloa tambourinait légèrement sur la table en suivant un air chandelonnais. La mère de Noiryc toussota. Noiryc lui lança un regard fatigué et se tourna vers sa femme :
— Que s’est-il passé, hier matin ? demanda-t-il.
Erloa plissa les yeux pour se souvenir de ce qu’elle avait fait ou de l’élément de sa vie qui aurait pu changer. Elle grimaça, ignorant de quoi il parlait.
— Ma vie est tellement trépidante que je n’arrive plus à me rappeler de tout ce qui a pu se produire ! dit-elle ironiquement.
— Tu te moques de moi ?
— Non, pas vraiment, pourquoi ?
— N’as-tu pas fait une rencontre ?
— Ah, c’est juste ! se remémora-t-elle avec un petit sourire. Une jolie rencontre, d’ailleurs. J’étais en train de ramasser les feuilles quand ta sœur est venue me rendre visite. Nous nous sommes saluées, puis ta mère l’a récupérée.
— Comment sais-tu que c’est ma sœur ?
Elle hésita un tout petit peu trop longtemps. Noiryc la visait déjà avec une pointe de suspicion.
— Tout se sait en Cossée... murmura-t-elle avec un petit sourire.
— Erloa, s’il te plaît, ne recommence pas à me cacher...
— Où est le souci, Noiryc ? l’interrompit Erloa. J’ai vu Cyroine. Est-ce tellement dangereux ou mauvais ? Tu as peur de quoi ? Que je lui fasse du mal ? Ne t’inquiète pas, dans notre pays, si peu civilisé, nous considérons ta sœur comme une Gentille. Tu sais ce que ça veut dire ? Ça signifie que les familles qui ont un enfant comme ça ne vivent pas dans la honte mais dans la fierté. Ils sont fiers parce que Paale a reconnu en eux des parents aptes à s’occuper d’un enfant fragilisé. Nous ne pouvons jamais lever la main sur un Gentil, nous lui devons respect et accueil. Alors, dis-moi, qu’est-ce qui te tracasse ?
Noiryc ne sut que répondre. Au bout d’un moment, il grommela :
— Je n’ai jamais dit que ton pays n’était pas civilisé...
— Vraiment ? répliqua Erloa avec un sourire non feint. Tant mieux, je vais pouvoir t’apprendre des tas de choses !
Noiryc rit doucement. Depuis qu’il lui avait démontré qu’un tutoiement était tout aussi respectueux, voire plus, qu’un vouvoiement ironique, il fermait les yeux sur cette familiarité. À vrai dire, cela ne lui déplaisait plus. Il commençait à percevoir Erloa comme une femme trop intelligente pour son genre, mais du coup, nettement plus intéressante.
Erloa se tourna alors vers sa belle-mère. Elle dit en marchandais :
— Je vous présente mes excuses, Madame. Je ne voulais en aucun cas vous froisser quand je vous ai demandé d’où venaient ces cris.
La Cerbère réagit tout de suite en haranguant son fils. Noiryc traduisit sur un ton légèrement fatigué :
— Pourquoi l’as-tu vouvoyée ?
— Mon Dieu, ça ne vous embête pas, toutes vos convenances à la noix ? s’écria Erloa. Est-ce que je lui manque vraiment de respect si je lui présente des excuses ?
Noiryc balaya la question d’un geste las.
— Parle-moi plutôt de ta sœur !
— On ne parle pas des Patauds devant une femme enceinte !
— Tu crois que c’est contagieux ? répliqua Erloa en riant. Fadaises que tout ça ! Dis-moi, où vivait-elle avant que je n’arrive ?
— Ici.
— Ici, dans le château ? Ou ici, à Maison-Baude, dans la petite maison du bout ?
— Ici, dans le château, répondit Noiryc.
— Et c’est parce que je suis là que vous la reléguez dans cette pièce humide, avec pour surveillance une servante qui ronfle à partir du déjeuner ? C’est ridicule et honteux ! Elle n’a pas à changer ses habitudes parce que je suis là !
Sa mère grommelait quelques bribes de phrases entre ses dents. Erloa n’aimait vraiment pas cette femme. Cette fois, elle lui reprochait de s’être approchée de sa fille. Elle voulait que Noiryc lui interdise de la voir. Pour arriver à ses fins, elle évoqua le danger potentiel que Cyroine représentait pour le bébé à venir. Ça fâcha Erloa ; elle bouillonnait en silence. Noiryc ne répondit rien. Il quitta la table et la pièce.
Erloa se leva à son tour et se dirigea droit vers la Cerbère. Elle la toisa un instant et dit :
— Ta fille ne me fera pas de mal, tu le sais très bien ! Tu veux la garder pour toi et, ce faisant, tu ne penses pas à elle ; tu redoutes simplement que je prenne une place dans sa vie. C’est de l’égoïsme. Tu ne la feras pas grandir comme ça !
Sa belle-mère voulut la gifler. Erloa attrapa la main au vol, comme elle en avait l’habitude dans ce pays, et la tordit.
— On ne touche pas une femme enceinte. Et de toute manière, tu n’arriveras pas à me mettre au sol, alors oublie !
Puis elle sortit de la pièce. Elle monta dans ses appartements et rit doucement en refermant la porte. Zéluse était là, au coin du feu. Elle vit la mine allègre de sa patiente et l’interrogea du regard. Erloa lui raconta la scène. Zéluse sourit à son tour.
Zéluse était la seule personne avec qui Erloa pouvait discuter sans élever le ton ou devoir se défendre. Durant les deux mois qu’elle venait de passer auprès d’elle, c’était devenu une amie, même si Erloa ne savait pas grand-chose d’elle. C’était elle qui lui apprenait le cosséen, elle qui la calmait face aux exigences de sa belle-mère. Elle savait qu’Erloa voyait Cyroine et elle n’avait trouvé cela ni dangereux ni mauvais. Elle avait observé la morosité d’Erloa virer, au fur et à mesure que l’amitié se tissait, en une humeur plus positive. D’après son expérience, l’esprit heureux de la mère influait tellement favorablement sur le caractère du bébé qu’elle l’avait plutôt encouragée à la voir qu’à en avoir peur.
Zéluse était venue à Maison-Baude trois ou quatre jours après Erloa ; elle s’était déjà taillé une réputation dans le village. Sa sérénité, son calme et sa science en faisaient une grande guérisseuse. Même la Cerbère lui avait confié ses intestins et ses articulations.
Erloa se remémorait cette fin de repas avec un petit sourire amusé. Puis, tout à coup, elle demanda :
— Penses-tu que Cyroine crie chaque matin parce qu’on l’éloigne du château ?
— C’est bien possible, en effet. Je ne l’ai pas encore vue et cela m’étonnerait qu’on me la présente...
— Ah bon ? Pourquoi ?
— On ne soigne pas les Patauds en Cossée, murmura Zéluse, un peu honteuse.
Zéluse observait sa patiente bouillonner. Elle était bien trop impulsive ; cela n’allait pas améliorer la relation avec sa belle-mère. Elle soupira et leva les yeux vers elle.
— Dis-moi ! demanda Erloa.
— Je sais que tu viens d’un pays très cultivé et très humain. Ce n’est pas la même chose ici. Avant de te lancer dans une campagne que tu ne gagneras pas, essaie de penser à Cyroine. Tu veux continuer à la voir ? Alors, vas-y doucement, petite touche par petite touche. La première sera que tu puisses lui parler sans te cacher tous les après-midi.
— Je n’y arriverai jamais, cette Cerbère est trop possessive pour ça ; elle imagine que si je joue avec Cyroine, je lui vole sa fille.
— Oui, tu as raison. C’est pour ça que tu dois le faire doucement.
Erloa s’assit lourdement sur sa chaise. Elle en avait assez d’être sous le joug des hommes et de cette belle-mère. Elle devait bouger. Zéluse lui avait interdit le cheval jusqu’à l’accouchement ; elle s’était mise au jardinage, mais elle devait déjà batailler pour avoir un râteau. Sa seule distraction était d’aller au marché une fois par semaine. Celui-ci était composé de quatre échoppes malingres qui vendaient des petits riens.
Elle épancha toute cette amertume auprès de Zéluse. Celle-ci la regarda avec un gentil sourire.
— Sais-tu comment les femmes se saluent en Cossée ? lui demanda la guérisseuse.
Erloa nia d’un mouvement de tête.
— Elles mettent leur main sur l’épaule de leur congénère et disent : « Je te salue entre femmes et fière de l’être ! ». Certes, elles le murmurent si un homme est dans les parages, mais lorsqu’il n’y en a pas, elles prennent plaisir à le crier.
Erloa émit un petit rire sardonique.
— Cela doit en enrager plus d’un !
— C’est certain !
Zéluse posa ses longs doigts sur le genou d’Erloa et continua :
— Tu ne peux pas changer la Cossée, petite princesse, mais tu peux l’améliorer.
Zéluse la fixait intensément. Elle semblait hésiter sur ce qu’elle allait ajouter. Elle observa le feu un instant, puis se leva pour se planter devant la fenêtre. Elle l’ouvrit toute grande. Un courant d’air frais entra dans la pièce. Erloa frissonna.
— Viens voir la Cossée, petite princesse. Viens admirer ce pays.
Erloa se leva et se dirigea, un peu malgré elle, vers le froid. Zéluse lui montra les landes, lui apprit comment on pouvait prévoir le temps rien qu’en observant la brume. Erloa lui demanda pourquoi les arbres changeaient de couleur. Ils étaient tous magnifiques, dans des tons chauds. Zéluse lui expliqua ce qu’était l’automne. Zéluse respira longuement, jeta un œil dans la chambre et revint au paysage :
— Regarde donc comme c’est beau ! répéta-t-elle avec une certaine emphase.
Elle changea de ton et dit à mi-voix :
— Suajo est au village. Il voudrait te voir. N’en parle pas devant le feu, il y a un Fumeux qui nous observe.
Après la première surprise, les questions se bousculèrent dans la tête d’Erloa. Elle était heureuse de savoir que Suajo n’était pas loin, et elle se demandait si le Fumeux qui habitait le feu n’était pas son frère. Elle ne le dit pas à Zéluse, hocha la tête et revint vers le feu.
— Très beau en effet, mais très froid aussi ! Ferme la fenêtre, s’il te plaît.
Zéluse sourit. Elle ferma la fenêtre. Erloa observa le feu ; elle ne voyait rien qui pût lui faire croire qu’il y avait un Fumeux dedans. Elle demanderait plus tard à Zéluse. Pour l’heure, elle alla se coucher.

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