Le souffle de Peldon

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Les soldats de Peldon, casernés à Cémana, avaient traqué chaque habitant de la ville pour les contraindre à assister au calvaire d’Axile. Lermin se tenait parmi la foule, aux côtés des parents et des sœurs d’Axile, Glorice et Daline, ainsi que de la famille de Sendre. C’était lui qui était allé les chercher. Ils avaient été endormis, transportés par-delà la colline et réveillés sur la plage de Cémana.

Les tambours annoncèrent l’arrivée de la cage dans laquelle la suppliciée était recroquevillée. De temps en temps, elle relevait la tête pour mieux respirer. Lermin et ses complices eurent le ventre noué en la voyant défigurée par la douleur et par les boursouflures que la maladie provoquait. Un escabeau fut apporté ; le grand prêtre monta sur la cage en grande pompe et commença un discours sur la nécessité de se convertir. Il tenait en main une petite fiole contenant l’antidote de la fièvre rouge, qu’il distribuerait à ceux qui renieraient la déesse Paale et ses enfants.

— Que celui qui renonce à Paale et à ses demi-dieux soit récompensé !

— Moi ! cria Lermin. Donnez-moi votre remède !

— Viens ici, enfant de Peldon, et tu seras guéri !

Comme dans un mécanisme huilé par le comte de Sendre, tout se déroula selon le plan minutieux que Lermin et lui avaient mis au point.

En égorgeant le prêtre, le signal fut donné. Les cinq complices allumèrent simultanément leurs torches pour protéger Lermin. Un soldat voulut intervenir ; le comte de Sendre dirigea son flambeau vers lui, et l’homme devint une torche vivante, ce qui fit reculer la foule terrifiée. Lermin écarta sa chemise et montra son tatouage.

— Je suis Lermin, roi de Chandelon ! cria-t-il. Et je vous exhorte à ne pas vous convertir. Cette fiole ne contient que de l’eau florale, mais la maladie n’est pas mortelle. Comme preuve, cette femme, ici présente, reviendra parmi vous dans une quinzaine de jours ; elle vous donnera les consignes pour y survivre. N’oubliez pas Chandelon ! Soyez fiers d’être paalistes !

Comme son ami fumeux le lui avait appris, il écarta les barreaux avec une facilité déconcertante. La population se tut, subjuguée par les gestes de leur roi. Glorice scanda :

— Lermin ! Lermin !

D’abord timidement, puis de plus en plus fort, la foule reprit le cri avec elle. Entouré de la famille de Sendre qui le protégeait d’un éventuel assaut des soldats, Lermin prit Axile dans ses bras et traversa la place. Il avait laissé son tatouage bien visible pour que chacun reconnût l’emblème royal.

Une carriole les emmena ensuite à la plage, où ils s’endormirent pour se réveiller à quelques pas du château.

Depuis une semaine, Axile, percluse de douleurs et brûlante de fièvre, se battait contre la mort. Lermin s’était installé au château avec la petite Lisu. Aély, pour sa part, parcourait le pays avec Barden, comme elle le faisait depuis des siècles. Elle ne prodiguait pas de soins mais répandait la nouvelle : « Le roi Lermin est vivant, il vient de sauver une suppliciée. »

Ce matin-là, Lermin fut réveillé par Glorice.

— Sire, un chevalier accompagné de sa garde est à nos portes.

— Comment est-il vêtu ? demanda immédiatement Lermin.

— Richement, et de vert. C’est peut-être l’homme qui a occis vos parents.

— Je vais le tuer !

— Mon père vous le déconseille. Ils sont très nombreux et le château est encerclé. Ils ont pris notre population en otage. Suivez-moi, je vous prie !

— Et Axile ?

— Nous l’emportons.

Lermin prit Axile dans ses bras et suivit la jeune fille qui passa par la cheminée. Elle l’emmena à travers un dédale de couloirs si étroits que Lermin dut transporter Axile sur son épaule comme un vulgaire sac de farine. Couverts de toiles d’araignée, ils arrivèrent dans une chambre secrète où les attendait la comtesse de Sendre. Il déposa Axile dans un lit tout frais. Glorice l’emmena ensuite dans une pièce adjacente à la première et lui fit signe de s’asseoir à la table. Sans un mot, elle lui désigna un parchemin et une plume.

Lermin était à peine assis qu’il entendit des pas derrière lui. Il voulut dégainer son épée, mais Glorice lui mit la main sur le pommeau en le sommant de se taire. Elle montra un petit conduit qui amplifiait le son de ce qui se passait dans la salle d’audience.

— Bonjour, comte !

— Mon seigneur, répondit le comte.

— Où est votre fille ?

— Glorice est dans un moulin, Daline est dans sa chambre, et je n’ai plus de nouvelles des deux autres depuis longtemps. Je sais qu’Axile a quitté le château de Pastel. Quant à Solaire, depuis qu’elle s’est convertie, elle n’est plus revenue.

— Solaire est morte, répondit le chevalier. Elle était ma femme.

Le comte porta une main à son cœur et s’appuya à une colonne en murmurant une prière pour sa fille. Il regarda le visiteur et dit :

— Vous êtes donc mon gendre ?

— Si on veut. Solaire était une de mes épouses, mais elle n’était qu’un pion sur un échiquier.

Le comte bouillonnait de rage. Il était rouge et tremblait légèrement.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis Peldon, l’envoyé de Dieu. Ne soyez pas en colère, votre fille est une martyre, elle ira directement au paradis. Quant à vous, puisque vous êtes la famille d’une martyre, vous êtes déjà bénis.

Le chevalier regarda autour de lui. D’un claquement de doigts, il ordonna qu’on allumât des torches.

De son côté, Lermin comprit immédiatement qu’il était un Fumeux. Il écrivit sur le parchemin :

« Allez parler à votre père, dans le creux de l’oreille, comme si c’était un secret : dites-lui qu’Axile est arrivée à bon port, à Gaboni, et qu’elle a survécu à la maladie. Dites-lui que je suis avec elle. Si l’homme vous interroge, faites semblant de refuser de le dire, et quand il vous menacera, lâchez le secret. Ne pensez à rien d’autre, il entend ce que vous pensez ! »

Glorice entra dans la pièce avec bonne humeur. Elle s’arrêta net en découvrant les soldats et les chevaliers, se concentrant uniquement sur sa réplique. Le comte était assis, complètement atterré. Il n’arrivait plus à réfléchir, et c’était tant mieux. Peldon se désintéressa de lui et visa la jeune fille. Son père lui fit signe de se retirer, mais le chevalier la prit par le bras alors qu’elle reculait.

— Qu’as-tu à dire, petite ? lui demanda-t-il.

— Rien de bien méchant, mon seigneur. La jument a mis bas.

— Menteuse, dit-il en serrant un peu plus fort son bras. Dis-moi la vérité !

« Plutôt crever ! » pensa-t-elle, avant de dire à voix haute :

— Vous pouvez vérifier !

L’homme frappa violemment la jeune fille. Glorice tomba. Le comte voulut intervenir, mais trois soldats l’obligèrent à rester assis. Peldon posa son épée sur la gorge de Glorice. Celle-ci pinça les lèvres.

« Tu crois vraiment que je vais te dire que ma sœur est sauve et qu’elle prépare une rébellion à Gaboni avec Lermin ? Tu peux me tuer, pauvre imbécile ! »

Le chevalier émit un rire sardonique.

— Alors comme ça, elle est sur Gaboni ? dit-il.

Glorice prit une mine effrayée.

— Non, non, elle n’est pas là ! Elle est à Cémana !

— Je devrais te tuer pour me défier de la sorte, mais je te laisserai la vie sauve, en mémoire de ta sœur aînée. Tu diras à tous que Peldon est l’Envoyé de l’Unique. Il entend ce qu’on pense, Il connaît la vérité ! Personne ne peut Lui mentir sans trouver la mort ! Il n’y a aucune rébellion possible. Je gagnerai, vous servirez l’Unique.

« C’est vraiment un Messie ! » pensa Glorice, la mine horrifiée.

Cela fit rire Peldon, qui dit :

— Un messie, oui, j’adore ! Allez, gamine, sois mon témoin !

— Oui, monseigneur, dit Glorice en se retirant.

Peldon fit demi-tour et quitta le château d’un pas allègre, ses gardes à sa suite.

Ils attendirent longtemps avant de reprendre leur souffle.

Le comte était complètement perdu. S’il était l’un des plus astucieux ingénieurs, il n’était vraiment pas doué en politique. Il ne comprenait absolument pas ce qui venait de se dérouler sous ses yeux.

La réunion suivante se tint dans la chambre secrète où Axile s’était endormie. Lermin expliqua ce qu’était un Fumeux : comment il pouvait percevoir les pensées superficielles et dialoguer avec des personnes très éloignées rien qu’en utilisant la fumée. Il faudrait donc se méfier des feux.

— Ou alors, en jouer ! intervint la comtesse de Sendre.

La comtesse de Sendre était restée une très belle femme. Assez petite, ses grossesses lui avaient laissé quelques rondeurs qu’elle portait très harmonieusement. Elle avait les mêmes yeux que sa mère, Aély : noisette, malicieux et surtout empreints d’une grande sagacité. Elle avait son esprit guerrier et le cœur viscéralement lié à Chandelon et à Paale, qu’elle honorait chaque jour dans la prière et le recueillement.

Lermin lui sourit, puis se tourna vers Glorice et continua :

— Comme l’a fait admirablement Glorice ! Bravo, vous nous avez sortis d’un mauvais pas. Pour l’heure, nous devons faire croire que nous sommes bien à Gaboni.

— Nous allons faire un autre décor de cette pièce, intervint le comte, qui commençait à trouver la situation amusante.

Lermin sourit.

— Je vous fais confiance pour créer une ambiance différente presque tous les jours. Mais à présent, il ne faut pas qu’en cuisine on sache qu’on est au château. Tout le monde doit croire qu’Axile est à Gaboni.

— Je ferai croire aussi que je suis vivante, intervint d’une voix tremblante Axile depuis son lit.

Tout le monde se tourna vers elle. Elle sourit faiblement. Lermin prit directement sa température et l’ausculta. Il soupira, soulagé.

— Tu as réussi ce long combat ! Bienvenue dans la clandestinité.

Lermin et Axile restèrent encore une semaine dans la chambre secrète, en attendant qu’Axile reprenne des forces. Cela permit à Lermin de faire connaissance avec le comte et de l’apprécier. Les deux hommes se complétaient bien : l’un était l’astuce, l’autre la stratégie. Ils se répondaient, et Axile, assise dans son lit, n’était pas en reste, pas plus que sa sœur Glorice. Il leur fallait organiser leur défense, compter leurs alliés et chasser les intrus. En réalité, ils passèrent ces jours à élaborer une multitude de plans aussi farfelus les uns que les autres, mais qui ne faisaient pas avancer la situation. Trop d’inconnues, trop d’incertitudes les enrayaient à peine eurent-ils effleuré leurs lèvres.

Les nouvelles du pays n’étaient pas bonnes. Les Chandelonnais étaient devenus méfiants, délateurs, tristes. Ils cachaient leurs garçons pour qu’ils ne fussent pas immolés, tuaient leurs enfants atteints de la fièvre rouge, comme on le leur avait ordonné, afin d’endiguer la pandémie. Lermin était effrayé qu’en si peu de temps, son peuple fût tombé si bas. Il en était terriblement découragé. Il n’osait plus entrer dans un feu ni même s’approcher d’une flamme, de peur d’y croiser Peldon. Il vivait à la lumière du jour.

Afin de mettre Axile et Glorice à l’abri, il les emmena à la colline. Il fut accueilli par Lisu qui se languissait de sa venue. Elle sauta dans ses bras, tandis que la petite Barden se dirigeait vers lui à quatre pattes. Axile regarda les enfants avec une pointe d’amusement.

— Donc tu es papa ! lui dit-elle.

— C’est vrai ? reprit Lisu. Tu es mon nouveau papa ?

Lermin haussa les sourcils, surpris.

— Dis oui, s’il te plaît ! insista l’enfant.

Dans le dos de l’enfant, Aély hochait vigoureusement la tête pour qu’il acceptât la proposition. Lermin était incapable de répondre ; tout cela allait bien trop vite. Axile éclata de rire. Elle frappa dans le dos de Lermin en disant :

— Allez, Sire ! Tu es papa et ne te cache pas, tu es fier de l’être !

— Oui, souffla Lermin.

Lisu se blottit dans ses bras et lui murmura :

— Merci.

— Je ne suis pas si sûr d’être un cadeau. Je ne suis même pas certain de pouvoir te voir grandir.

Lisu haussa les épaules et dit :— Ça n’a pas d’importance, je veux un papa.

Ils restèrent ainsi quelques minutes avant qu’Aély ne coupât cette trop grande émotion qui coupait les ailes du roi :

— Ce n’est pas tout ça, que faisons-nous avec les filles de Sendre ?

— Elles iront à Gaboni.

— Il est hors de question que je quitte Chandelon ! s’insurgea Axile. Cela donnerait raison à Peldon. Je veux tenir ta promesse et aller à Cémana pour qu’on me voie vivante et qu’on arrête de tuer ceux qui sont atteints de la fièvre rouge.

— Je n’ai aucun remède contre cette maladie, répliqua Lermin. J’ai été un peu présomptueux en le leur promettant.

— Je peux leur dire ce qui me soulageait et annoncer que ce n’est pas une maladie mortelle à tous les coups ; cela leur donnera du courage. Je peux aussi leur conseiller de mettre des voiles sur leurs fenêtres afin que les moustiques n’entrent pas et, surtout, leur dire de ne plus parler devant un feu, de peur d’être entendus par Peldon.

— Ma sœur a raison, Sire, vous devez vous appuyer sur vos soldats et actuellement vous n’en avez que deux ! intervint Glorice.

— Je suis d’accord avec les filles, renchérit Aély. Il faut que le peuple sache qu’il n’est pas abandonné. Parle à Noiryc, lui seul peut voir si Cémana est sûr.

— C’est qui Noiryc ? demanda Glorice.

— Le mari de ma sœur.

— Je pensais qu’il s’agissait de Tiboin de Guerlon.

Lermin expliqua la coutume de prendre la femme de son frère si celui-ci venait à mourir. Il relata la situation de la Cossée, perdue au milieu des îles du Nord depuis que Guerlon avait quitté ses amarres.

— Depuis quand Guerlon est-elle partie ? demanda Glorice, étonnée.

Lermin réfléchit un instant, puis répondit :

— Depuis quelques mois déjà. Ma sœur était tout juste enceinte et elle est près d’accoucher.

— Je ne l’ai pas vue passer devant le château, or c’est sa trajectoire.

— Peut-être n’y as-tu pas fait attention, intervint Axile. Je m’étonne que ta sœur accepte d’être la femme d’un autre !

Glorice en rit doucement. Elle connaissait bien Erloa ; c’était une de ses amies. Elles avaient été formées ensemble par Suajo quelques années plus tôt.

— Pas facilement, je l’avoue, répondit Lermin avec un petit sourire également. Mais Noiryc l’aime ; de cela, j’en suis sûr. Dès qu’il me parle d’elle, ses yeux trahissent largement ses sentiments. Je ne serais pas étonné qu’elle l’apprécie aussi. Sans doute n’a-t-elle pas encore fait le pas de se l’avouer. Donc, je ne dois pas me faire de souci pour elle. Et Noiryc est un espion hors pair. Sauf que maintenant que je sais que Peldon est Fumeux, je n’ose plus faire un feu !

— Noiryc est aussi l’un de vos alliés, intervint Glorice. C’est bon d’en avoir en dehors du pays.

— En effet, petite, réagit directement Aély. Lermin, tu dois avoir une armée. Je m’en veux de ne pas y avoir pensé plus tôt ! Et cette armée, tu la formeras à Gaboni ; en voici les chefs !

Perplexe, les sourcils froncés, Lermin pencha la tête. Il se demanda si Aély disait cela pour pousser les filles à quitter Chandelon ou vraiment pour lui fournir une armée. Aély hocha vigoureusement la tête, ses yeux pétillants d’excitation. Glorice avait été une grande amie d’Erloa. Elle avait suivi la formation de Suajo avec elle ; c’était une combattante, elle réagissait comme un général, en comptant les alliés et les ennemis. Elle réagissait au quart de tour dans des situations périlleuses, comme celle de se trouver face à Peldon. C’était sur elle qu’il devrait former son armée. Axile serait utile à la duplication des forces des soldats, car son armée n’aurait jamais un nombre d’hommes aussi important que celui de Peldon.

Il approuva le plan d’Aély.

La sage continua :

— Il te faut évidemment un maître d’armes et un ferronnier, nous les avons ! J’enverrai Noualu et Suajo là-bas.

— Suajo est introuvable, réfuta Lermin. Noiryc l’a recherché afin de lui confier de nouveau la protection d’Erloa.

— Suajo est près d’Erloa, il ne la quittera pas sauf si elle lui en donne l’ordre et que cet ordre est approuvé par moi. Lermin, tu dois savoir si on peut faire confiance à Noiryc !

— Je suppose, répondit Lermin. Pour ma part, je ne lui ai pas dit qui j’étais ; il croit que je suis un noble qui résiste à l’envahisseur. Je pense qu’on devrait demander à Erloa si nous pouvons lui faire confiance. J’ai ma petite idée quant à lui parler par l’intermédiaire de Noiryc. Nous allons risquer un feu, Aély, tu le surveilleras. Je crois que tu es la seule à détecter s’il est habité. Glorice, éloignez-vous du foyer avec Lisu. Si jamais Peldon le visite, il ne faudrait pas qu’il vous voie en même temps qu’Axile.

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