Genval
Un liquide chaud envahit soudain le lit d’Erloa. Elle souleva la couverture et réalisa avec stupeur qu’elle venait de perdre les eaux.
— Oh non, murmura-t-elle, pas déjà !
Accoucher signifiait la fin de la trêve, le début effectif de sa vie conjugale. Noiryc lui avait annoncé, dès le premier soir, qu’il ne partagerait sa couche qu’une fois l’enfant de Tiboin venu au monde.
Les premières contractions la saisirent. Elle appela Curieuse, qui dormait dans la pièce adjacente depuis quinze jours. Celle-ci prévint Zéluse par l’intermédiaire d’une servante.
Deux heures plus tard, Erloa avait mis au monde une petite fille.
Noiryc fut le premier à pénétrer dans la chambre. Erloa n’en fut pas surprise. Elle était en train d’allaiter l’enfant, selon la coutume de Chandelon. En Cossée, les mères ne nourrissaient leur bébé qu’après la montée de lait, mais Erloa en avait décidé autrement. Sa belle-mère avait désapprouvé avec véhémence, mais Zéluse avait cautionné la méthode en comparant la femme à une brebis ou à une vache : le petit meurt s’il ne boit pas le colostrum.
Erloa trônait au milieu de son lit, les cheveux collés par la sueur sur son front, le bébé contre son sein, tétant déjà goulûment. Sa chemise ouverte laissait entrevoir une épaule bien dessinée, des clavicules saillantes et une poitrine généreuse. Noiryc s’arrêta sur le seuil. C’était la seconde fois qu’il voyait sa femme ainsi dénudée. Ses sens en furent bouleversés, exactement comme la première fois. Avant cet hommage à Genval, il s’était promis que si elle refusait sa couche, il demanderait au paldoc du Chamboux, Rastan, de la prendre sous son aile. Mais en la voyant nue, vivant sa fragilité et sa détermination, il avait changé d’avis. Il en ferait sa femme, vraiment.
Depuis lors, les autres femmes l’ennuyaient. Il aimait son caractère fort et s’était avoué qu’elle avait plus à lui apprendre que n’importe quel savant. Pour lui, Erloa s’était trompée sur un point : ce n’est pas sa dignité qu’il perdrait, mais sa détermination à en faire une femme docile. Il avait besoin de répondant, de joutes verbales, et même de corps à corps. Cela, il l’aurait bientôt, dès qu’elle serait relevée de couche, et il s’en réjouissait.
Il lui sourit et la félicita avec douceur. Erloa était radieuse. Elle ne s’attendait pas à ce que l’accouchement fût si rapide ; on lui avait prédit des heures de torture.
Noiryc s’assit sur le bord du lit et observa l’enfant.
— Elle s’appellera Iris, dit-il. En hommage à son père.
— Pas question. Elle se nommera Genval.
— C’est au père de choisir le prénom. Iris est joli et c’est l’emblème de la famille royale de Guerlon.
— Tu n’es pas le père, à ce que je sache ! s’écria Erloa.
— Je serai son père, que tu le veuilles ou non. Elle s’appellera comme je l’ai décidé.
— Et tu lui donnes un prénom qui rappelle Guerlon ? C’est une excellente idée ! Ainsi, toute la Cossée se souviendra que tu as du sang de l’envahisseur !
Noiryc soupira.
— En Cossée, toutes les filles ont un prénom de plante. Pourquoi voudrais-tu Genval ?
— Parce que c’est le symbole de notre indépendance vis-à-vis de Guerlon. On peut faire une entorse pour celle-ci. Je te promets que les autres auront toutes un nom de plante, pourvu qu’elle pousse en Cossée. On les nommera chiendent, ortie, ou même lichen, si tu le désires.
— Genval, c’est aussi la tombe de Tiboin.
Erloa haussa les épaules. Si elle avait choisi « Genval », c’était certes pour le symbole déclaré à Noiryc, mais aussi parce que c’était le lieu où elle avait commencé sa croisade pour libérer les femmes. Elle continuerait en montrant l’exemple avec sa fille.
Noiryc la dévisagea avec une pointe d’amusement. C’était aussi à Genval qu’il était tombé amoureux. De manière très familière, il lui tapota la cuisse et conclut :
— Ce n’est pas pour ce symbole d’indépendance que tu veux ce prénom, je le sais, mais je l’accepte, car tout le monde le verra comme tel. Et la prochaine, ce sera Lichen, pour montrer que les femmes doivent s’accrocher aux hommes pour pouvoir vivre !
Erloa fronça les sourcils. Noiryc éclata de rire. Il se leva et quitta la chambre sans se retourner. Erloa fut surprise de la facilité avec laquelle il avait baissé pavillon ; cela la déçut presque. Cela l’amusait d’argumenter, de voir Noiryc se démêler dans ses positions.
Le cycle des relevailles passa bien trop vite pour Erloa. Elle le fit traîner en longueur jusqu’au jour où elle reçut la visite de Noiryc, accompagné de Zéluse. Il voulait qu’elle l’auscultât afin de déterminer si Erloa était apte à assurer sa fonction d’épouse. Zéluse n’eut d’autre choix que d’approuver. Noiryc somma alors Erloa de quitter sa chambre pour intégrer la sienne, le soir même.
Erloa franchit le seuil, résignée. Elle observa la pièce : deux grands chandeliers dégageaient une fumée légèrement trop âcre pour être agréable ; la fenêtre était close. Elle aperçut sur une table les deux parchemins sur lesquels elle avait écrit les parties de la fameuse phrase prononcée à Genval.
« Par Paale, qu’il est rancunier ! », se dit-elle.
Noiryc ferma la porte à clé derrière lui. Elle se rappela que Tiboin avait fait de même lorsqu’il avait voulu la battre. Avec une franche déception, elle se demanda s’il comptait encore l’intimider par la force.
— Je ferme la porte à clé parce que ce qui se passera ici ne concerne que nous deux, dit-il. Et, oui, je suis très rancunier.
— Je n’ai rien dit ! protesta-t-elle en rougissant.
— Mais tu l’as pensé, n’est-ce pas ?
— Certes !
— Bien, voilà qui est honnête.
— Tu peux m’accuser d’être insolente ou capricieuse, mais pas de malhonnêteté ! s’insurgea-t-elle.
— Ah bon ? Et ça ? lui demanda-t-il en brandissant la seconde partie de la phrase. Avoue que ce n’est pas vraiment cela que tu as dit, ce jour-là, à cette femme.
— C’est vrai, répondit Erloa avec un petit sourire ironique. Veux-tu me renvoyer dans ma chambre pour une semaine ?
— Non, je connais la seconde partie, mais j’aimerais l’entendre de ta bouche.
— Pourquoi ne peux-tu pas faire fi de cet épisode ?
— Tu sais très bien qu’il n’y a pas une femme en Cossée qui ne salue plus sa congénère sans mettre une main sur son épaule ! Je voudrais que tu te retires de la tête l’idée qu’un jour tu arriveras à en faire des femmes libres !
— De quoi as-tu peur, Noiryc ? rétorqua-t-elle vivement.
— Je n’ai peur de rien ! répliqua-t-il, piqué dans son amour-propre. Je sais ce que tu trames, je sais pourquoi tu as appelé notre fille Genval. Mais toi, petite princesse, sais-tu pourquoi j’ai accepté ? Tu ne connais pas mes forces, tu ne t’es jamais préoccupée de mes tourments et tu ne sais pas jusqu’où je peux aller pour avoir gain de cause. Alors, tu vas me dire ce que tu as dit, maintenant !
— Je t’ai écrit cette seconde partie, gronda Erloa, pour que tu t’en sortes la tête haute. Parce que je me doutais que si je laissais entrevoir la véritable fin de la phrase, cela risquait d’être connu de tous car, comme tu me le répètes assez souvent : tout se sait en Cossée !
— Tu vas me faire croire que tu as éprouvé de la pitié pour moi ? lança-t-il, dubitatif.
— Plutôt de la compassion. Nous étions dans une impasse. Je savais par Perle que les gardes n’avaient pas été discrets. Soit je te disais n’importe quoi pour en rester là, soit on continuait notre jeu. J’ai estimé qu’il avait assez duré et je t’ai laissé gagner. Cela ne te suffit pas ?
Noiryc passa la main dans ses cheveux. Il ne s’attendait pas à cette réponse, mais il savait qu’elle était sincère. Cela l’intrigua. Il l’observa. Il avait allumé les deux cierges pour avoir un maximum de fumée et entendre convenablement ses pensées superficielles. Pour l’heure, elle élaborait seulement sa défense au cas où il compterait la battre. Il tourna autour d’elle. Elle suivait son mouvement du regard pour ne pas l’avoir dans le dos. Elle était méfiante. Il l’avait cherché. Il reprit la parole sur un ton plus doux :
— « Morts aux bœufs qui pensent nous être supérieurs... » C’est cela, la seconde partie de la phrase.
— Comment le sais-tu ?
— Tout se sait en Cossée ! Et cette phrase n’est en rien chandelonnaise, n’est-ce pas ?
— Quand même un peu, avoua-t-elle.
— C’est exact. Ce sont les jeunes filles, élèves de Suajo, qui la lancent au moment où elles s’apprêtent à combattre des garçons... Je sais, la coupa-t-il. Tu es l’une d’elles, tu m’en as fait plusieurs fois la démonstration. Tu me prends pour un bœuf ?
Erloa fut étonnée par la question. Elle sourit, moins sur la défensive. La joute commençait à l’amuser. Tant mieux.
— Un bovin, sans doute un peu, murmura-t-elle.
Noiryc éclata d’un rire gras.
— Enlève ta chasuble, ordonna-t-il en retirant la sienne.
« Il veut me prouver qu’il a plus du taureau que du bœuf », se dit-elle.
Noiryc rit une seconde fois. Erloa le fixait, osant à peine baisser les yeux sur son torse. Elle fut stupéfaite du nombre de cicatrices qui s’y gravaient. Elle s’en fit la réflexion, ce qui fit sourire Noiryc. Il s’approcha d’elle et pressa légèrement son téton. Une goutte de lait perla sur le pouce de Noiryc.
— Tu te défends bien comme une vache à lait ! la provoqua-t-il.
Erloa voulut le gifler, mais il attrapa son poignet au vol. Dans un second mouvement, il lui saisit l’autre bras et l’immobilisa comme le lui avait appris Lermin. Il lui souffla à l’oreille la suite de la prise :
— Les bœufs te saluent, fillette !
Erloa en resta pantoise. Elle observa Noiryc qui, tout en la maintenant prisonnière, affichait un sourire vainqueur. Il n’était pas assez concentré ; elle se courba et le fit passer au-dessus de sa tête. Il se retrouva couché à ses pieds.
— Il faudra que je demande qu’on m’apprenne la suite de la prise... dit-il en riant.
— Tu as retrouvé Suajo ?
— Suajo ? Non. Il est encore en Cossée ?
Erloa se maudit de l’avoir dévoilé. Noiryc se releva et observa sa jeune épouse. Décidément, elle ne lui disait pas tout.
— Où est Suajo ?
— Dis-moi qui t’a appris cette prise et je te dirai où est Suajo.
Noiryc hésita. Il ne pouvait pas révéler à sa femme qu’il était Fumeux ; c’était passible de la peine de mort et il se ferait démettre par les quelques paldocs qui commençaient à avoir des prétentions au trône. D’autre part, si Suajo était encore dans les parages, il fallait qu’il le sût. Il répondit par la phrase que son correspondant chandelonnais lui avait suggérée pour cette éventualité :
— Je l’ai apprise de l’homme qui parle aux intestins. À toi : où est Suajo ?
Erloa mit la main sur sa bouche. « Lermin ! » pensa-t-elle. Elle fut soufflée, puis elle éclata d’un rire joyeux. Noiryc l’observait avec une certaine méfiance. Elle comprit immédiatement que Noiryc ne connaissait manifestement rien du lien qui les unissait. Elle tenta une diversion pour brouiller les pistes :
— L’homme qui parle aux intestins ? dit-elle. Mais c’est une légende ! Est-il en Cossée ?
— Non. Nous avons un autre moyen de communication.
Erloa s’arrêta de rire. Tout s’éclaira : Noiryc était un Fumeux. Voilà pourquoi il connaissait tout, comment il pouvait, grâce au feu, savoir ce qui se prononçait derrière les portes. Elle le scruta davantage.
— Toi non plus, Noiryc, tu ne me dis pas tout. Si vraiment tu as vu l’homme qui parle aux intestins, il a dû te parler de son estomac.
— Oui. Dis-moi où est Suajo et je te dirai ce qu’il en a dit.
Erloa nia d’un mouvement déterminé de la tête. Noiryc observa sa femme qui se tenait droite devant lui, les seins gonflés de lait. Il eut envie de la toucher. Elle avait la moue qu’il préférait, le front légèrement buté, l’ourlet de la bouche retroussé. Il avait envie d’elle. Il s’approcha. Elle écarta les jambes, se préparant au combat. Cela le fit sourire. Il leva une main pour retirer une mèche de cheveux rebelle. Elle se raidit, puis se laissa faire.
— Je le saurai, petite princesse, lui murmura-t-il. Ne vaut-il pas mieux pour lui, comme pour toi, que tu me le dises ?
— De quoi as-tu peur, mon garçon ?
— De rien, petite princesse, sûrement pas de toi ! Viens qu’on s’amuse un peu... dit-il en la prenant par les épaules et en la guidant vers le lit.
Erloa savait qu’elle allait passer par là ; elle préférait que ce fût vite fini, mais Noiryc ne semblait pas disposé à conclure si rapidement. Il pencha la tête d’un côté et de l’autre avec un petit sourire gourmand. Il la coucha délicatement et tira légèrement sur son caleçon pour découvrir ses hanches. Il embrassa sa toison ; Erloa se cambra. Noiryc adora. Il ôta le vêtement qu’il lança derrière lui. Il prit le temps de la contempler.
Son corps était décidément parfait ; il en sourit. Il passa sa main de haut en bas, la sculptant mentalement. Il prolongea le cou, embrassa le creux de celui-ci. Il mit la main sur un sein, le malaxa doucement. Celui-ci perdit un peu de lait ; Erloa émit un petit cri plaintif, cela lui faisait mal. Il arrêta tout de suite. Il écarta délicatement ses jambes, caressa le creux de l’aine. Erloa se cambra. Noiryc sourit ; elle aimait ça, lui aussi. Sa main se fit plus fiévreuse, plus précise. Il se mit à genoux entre ses cuisses. Il la dominait de toute sa hauteur, retira sa jupe. Erloa le regarda un quart de seconde puis ferma les yeux. Elle se dit qu’il avait plus du taureau que du bœuf, ce qui amusa Noiryc.
Grâce à la fumée, Noiryc percevait exactement ce que sa partenaire désirait et quand il pourrait conclure. Cela faisait de lui un amant extraordinaire. Erloa était essoufflée, transpirante, tremblante et jouissante. Repu, Noiryc se laissa tomber sur elle en riant doucement. Elle était écrasée, complètement perdue dans ses sens. Noiryc savait qu’elle avait aimé. Il roula sur le côté, lui caressa la joue et dit :
— Dors, petite princesse. Demain, je trouverai Suajo.
Erloa attendit quelques secondes puis murmura :
— Tu parles souvent à l’homme qui parle aux intestins ?
— Relativement. Dors !
Erloa n’arrivait pas à s’endormir. Elle était encore très excitée, ne parvenant pas vraiment à refaire surface. Noiryc ronflait doucement à côté d’elle. Elle se permit de le regarder. Qu’il était grand ! Tout était immense chez lui, tant ses mains que son nez, tant son nez que sa langue, tant sa langue que... Elle rougit de cette pensée honteuse. Elle fixa à nouveau son mari ; il souriait dans son sommeil. Cela l’amusa. « Un grand gamin, se dit-elle, mais pas bien dangereux ! » Noiryc élargit son sourire. Erloa se demanda à quoi il rêvait pour rire comme ça, puis elle se recoucha. Elle se redressa encore une fois et souffla à l’oreille de Noiryc :
— Si tu vois l’homme qui parle aux intestins, dis-lui que le mustang se porte bien !
— Il m’a dit de te dire que l’estomac ne peut plus rien digérer, répondit Noiryc, malgré le chantage qu’il avait établi vis-à-vis de Suajo.
Cela glaça Erloa. Elle se mit à trembler légèrement. Elle se pelotonna dans sa couverture et tenta de se calmer. « L’estomac ne peut plus rien digérer » voulait dire : grave danger à Chandelon. Que s’était-il passé ? Elle échafauda tous les scénarios possibles dans sa tête. Elle eût espéré que Noiryc lui en dît plus. Vraisemblablement, Lermin tentait de savoir si Noiryc était fiable ou non. C’était à elle de le lui dire. Comment pouvait-elle déterminer si Noiryc était un homme de confiance ?
Elle se remémora sa vie à la Motte-Tannerre et celle ici, à Maison-Baude, analysant chaque épisode. À chaque fois qu’il marquait un point, elle se retournait, véritablement soulagée, et à chaque fois qu’elle en gagnait un, elle changeait de position, légèrement énervée.
En réalité, si elle mettait de côté leurs joutes verbales, elle put établir que, malgré son désir à elle de lui fausser compagnie et malgré leurs mœurs barbares, l’homme était bon. Cela l’agaça encore plus.
« S’il était bon, pourquoi avait-il jugé une femme à se faire violer ? Non, ce n’était pas lui ; lui ne l’avait condamnée qu’à vingt coups de fouet. Il avait été le plus clément parmi ces pseudo-juges... même s’il avait un pied sur le dos de l’accusée... oui, mais ça, c’est leur coutume ! »
Et hop, elle se retourna dans son lit encore une fois !
Noiryc déposa sa large paume sur sa hanche.
— Chut, lui souffla-t-il. Dors !
Il avait perçu le début de ses tourments parce que la fumée était encore bien présente. À présent, le feu ronronnait dans la cheminée ; il ne pouvait plus discerner grand-chose, mais il savait qu’elle soupesait la confiance qu’elle pouvait lui accorder. Il en fut légèrement déçu mais n’en fut pas autrement étonné. Pour sa part, il avait envie de lui dire qu’elle pouvait se fier à lui, mais cela trahirait sa façon de lui soutirer la vérité ou de connaître ses désirs... Il réalisa qu’elle était loin d’avoir tort : il voulait qu’elle soit dans une confiance absolue, alors qu’il l’espionnait régulièrement.
« Oui, mais ça, c’est permis, ici ! » se dit-il.
Il se répondit à lui-même ce qu’Erloa aurait rétorqué s’il avait exprimé cette pensée tout haut, lors d’une de leurs joutes verbales : « Et alors ? Ce n’est pas parce que c’est autorisé qu’il faut en abuser ! » Et elle aurait gagné une manche. C’était évident.
Il se redressa sur un coude, caressa la joue d’Erloa qui faisait semblant de dormir, les sourcils froncés, et lui souffla doucement :
— Erloa, je me doute que cette phrase est un code. Dis-moi ce que je dois lui dire, je te promets de le répéter mot à mot.
Erloa se tourna vers lui. Noiryc vit une grande inquiétude au fond de ses yeux. Il lui sourit doucement.
— Sais-tu ce qui se passe à Chandelon ?
— Plus ou moins. Ce n’est pas très beau. Le peuple est désespéré, j’en ai vu qui tuaient leurs enfants parce qu’ils étaient malades. Ils vivent dans la peur des représailles de l’Unique, de ses soldats et de Peldon. L’homme qui parlait aux intestins est sans doute un jeune noble qui tente désespérément de sauver son pays. Je ne le connais pas plus. Je me doute qu’il suivait les cours de Suajo, puisqu’il m’a appris cette petite riposte, et je suis presque certain que son nom est un code, parce que depuis que je te l’ai dit, tu fais des bonds de carpe dans notre lit.
— C’est vrai. Verras-tu l’homme qui parle aux intestins bientôt ?
— Voudrais-tu que je le voie ?
— Oui !
— Et que dois-je lui dire ?
— L’appendice est fiable.
Noiryc sourit à l’idée d’être un appendice, mais il se tut. Il hocha la tête avec contentement et tourna le dos à Erloa. Soulagée, Erloa se coucha et s’endormit comme une masse.

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