1 - Sans un bruit
Il est clair que, depuis cinq ans, je marche sur un fil. Je suis devenu expert en funambulisme. Le fait que je ne sois pas encore tombé, d’un côté ou de l’autre, m’étonne encore.
Je tiens.
Accroché à rien.
Je n’aspire pas au bonheur, d’ailleurs, je n’aspire pas à grand-chose. Juste à garder cet équilibre, dans un premier temps. Celui qui me maintient debout, sans en faire trop. Une vie discrète. Acceptable.
Le silence m’accapare.
Il faut s’habituer, au début.
Ça fait mal, au début.
Je l’ai accepté. Avec son lot de chagrin, de solitude. Il m’a fallu faire une croix sur Sami et je ne suis même pas certain d’avoir réussi.
Sami n’est pas mort.
Sami est parti.
La différence notable, c’est qu’il peut revenir.
Ce qui ne facilite pas mon travail de deuil.
Sami était mon meilleur ami d’enfance. Mon premier petit ami, même si, adolescents, nous ne nous l’étions jamais vraiment dit. Et mon plus grand amour d’adulte.
Il a cette faculté d’occuper tout l'espace sans demander la permission. Il est là, c’est tout. Avec son sourire, ses mensonges.
Son silence quand la nuit cache ses activités.
Ses cris de jouissance quand la nuit veille sur notre secret.
Nous vivions en décalé. Chacun sa ligne.
Lorsqu’elles se croisaient, nos corps explosaient.
Lorsqu’elles s’éloignaient, nous n’avions plus que deux cœurs brisés.
Avec Sami, tout était compliqué : pas le droit de nous montrer, pas le droit de nous aimer. Tous les deux issus des quartiers nord populaires de Marseille, à ses yeux il était impossible que nous puissions nous dévoiler.
À nos 18 ans, mon choix de carrière dans la police nous a brutalement séparés. À l’époque, il traînait déjà dans des affaires un peu louches. Et n’avait pas supporté que je prenne la voie opposée.
Comme un boomerang, Sami m’est revenu, dix ans plus tard.
Notre amour avec.
Plus fort, plus incontrôlé.
Le danger avec.
Parce que son entourage n’était pas composé d’enfants de chœur, et que la menace était permanente.
Celle d’être découverts.
Celle d’être tués.
Et, finalement, celle d’être séparés.
Parmi ses proches de l’époque, il y avait Nacer. La personnification du risque. De l’interdit. Il avait cette façon de nous faire comprendre que tout a un prix.
Et nous avons payé.
Sami gravitait autour de lui comme on gravite autour d’un feu. Assez loin pour prévoir de s’échapper. Trop près pour ne pas se brûler.
Mais, en refusant à Sami de me revoir, Nacer a traversé une ligne qu’il n’aurait jamais dû franchir. Et, de colère, mon ami a collaboré à son arrestation avant de s’évaporer dans la nature. Me permettant de lui passer les menottes aux poignets, non sans une certaine satisfaction.
Trafic de stupéfiants, détention et usage d’armes de catégorie B, association de malfaiteurs, les charges contre Nacer Belkacem ne manquaient pas. Étonnamment, au procès, Sami n’est pas inculpé. Prenant pour lui la majorité des faits qui lui étaient reprochés.
Cinq ans déjà. Cinq années sans Sami. Une absence à laquelle je m’habitue. Convaincu que c’est plus simple ainsi. Que, de toute façon, nous avions une date de péremption. Et aucun avenir.
Cinq ans à travailler comme un con, pour une justice parfois douteuse. Entouré de collègues au comportement limite. À me demander ce que je fous là… mais je ne vois pas très bien ce que je pourrais faire d’autre. Les options, dans ma situation, ne sont pas nombreuses.
Donc je me lève tôt. Je finis tard. Je comble le vide en me remplissant de dossiers, de cafés solubles, d’entraînements.
Et il y a Yohan, aussi.

Annotations
Versions