2 - Pansement
Donc je me lève tôt. Je finis tard. Je comble le vide en me remplissant de dossiers, de cafés solubles, d’entraînements.
Et il y a Yohan, aussi.
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Ces deux dernières années, Yohan a fortement contribué à mon équilibre. Il a rendu le fil sur lequel je me déplace un peu plus épais. Un peu plus stable.
À l’origine, c’est un ami de Chris, mon binôme. Ils se sont rencontrés à la salle de sport du commissariat et s’entraînent régulièrement ensemble. Depuis ma séparation avec Sami, je me suis rajouté au duo et partage désormais leurs rituels.
Musculation.
Cardio.
Bières.
La dernière activité est ma préférée.
Un soir, après la douche, Yohan m’a proposé d’aller manger un morceau et de boire un coup, comme nous en avions l’habitude. J’ai accepté, n’ayant pas compris que Chris ne serait pas là, cette fois.
En fait, ce n’était pas qu’une question de bar.
Mais j’ai mis vraiment beaucoup de temps à saisir la subtilité.
Déjà, parce que je n’avais pas capté que Yohan était gay. Que je l’intéressais. Chris avait dû lui souffler mon orientation à l’oreille. Ne lui confiez jamais vos secrets.
Ensuite, parce que, être en couple, ce n’était pas du tout dans mes projets. À l’époque, je papillonnais pas mal. Grindr était mon terrain de jeu : toujours pour une nuit, jamais pour deux.
Pourtant, quand Yohan a posé sa main sur la mienne, sur le comptoir, je ne l’ai pas retirée. Il m’a regardé droit dans les yeux, m’a dit : tu me plais, je peux t’embrasser ? et j’ai dit oui, pour essayer.
On a essayé plusieurs fois. Pour être certains.
Ça matchait bien.
Je ne l’avais jamais envisagé comme tel. C’était comme le redécouvrir. De ses cheveux clairs, coupés courts, à ses yeux bleus et à ses lèvres épaisses. Puis son corps : immense, puissant, solide. Un vrai soldat.
Yohan est originaire d’Europe de l’Est, ce qui lui confère une éloquence originale : subtil mélange de sa langue natale et de l'accent du Sud. Dommage, il ne parle pas énormément. Ses silences m’apaisent, là où ceux de Sami m’angoissaient tant.
Un taiseux.
En revanche, il est très observateur. Grande qualité dans notre travail. Et pas désagréable dans la vie privée. Il anticipe le besoin, retient mes préférences. Rendant le quotidien plus simple. Exactement ce dont j’avais besoin, après le tumulte de ma dernière relation.
Nous nous voyons régulièrement, sans anticipation ni promesse.
- Je passerai ce soir après le travail.
- Avec plaisir.
Pas de grandes démonstrations, pas d’officialisation. Un coup chez lui, un coup chez moi. Nous alternons sans nous étouffer. J’apprécie cette légèreté.
Sommes-nous un couple ? Ça y ressemble. Mais nous n’en avons jamais parlé. Quand nous nous voyons, c’est tout comme. Un dîner partagé, cuisiné à l’arrache avec les restes du frigo et une tonne de protéines. Une série humoristique qui se déroule dans un commissariat aux antipodes du nôtre. Et nous allons nous coucher.
La première fois avait été… étrange.
Nous attendions la même chose l’un de l’autre.
Nous en avions ri. Puis je m’étais offert à lui. Pour la première fois depuis Sami.
J’ai confiance en Yohan. Nous n’avons pas énormément de choses à nous dire, pas de grandes déclarations d’amour à sortir. Mais nous nous apprécions, sincèrement. Sans mensonge ni culpabilité. Ou presque.
Il n’attend rien de plus que ce que j’ai à lui offrir. Nos solitudes font profil bas lorsque nous sommes réunis. Ses bras forment le meilleur barrage à l’ennui.
Je ne vois personne d’autre.
Je n’en ressens pas le besoin. Les corps anonymes, les lits qu’il faut quitter lorsque l’affaire est terminée ; je n’en veux plus. Yohan me comble le corps et l’esprit.
Mon cœur est encore en rémission.
Comme un pansement, Yohan protège mes blessures du passé. Ses grandes mains me soignent. Son sexe, proportionnel à sa carrure, m’emmène sur une autre planète.
Celle où tout est plus intense, plus fort.
Celle où j’oublie que j’ai tant souffert du départ de Sami.
Mais quand il se retire et que tout s’apaise, le retour sur Terre est difficile.
À certains moments, je me dis : je vais aimer Yohan. Je ne tomberai pas amoureux, je glisserai. Tout doucement. Sans peur ni douleur.
À d’autres, je me dis que c’est impossible. Et ça me rend triste. Ce serait si confortable. Lui ne me reproche jamais rien. Je peux fumer, boire et manger des lardons sans subir son regard courroucé. Mais surtout, je peux être flic sans avoir honte. Partager notre quotidien, notre fatigue, nos désillusions.
Comme ce jour-là, par exemple.

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