3 - À son tour
Mais surtout, je peux être flic sans avoir honte. Partager notre quotidien, notre fatigue, nos désillusions.
Comme ce jour-là, par exemple.
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Je rentrais sans me presser du stand de tir, la tête encore embrumée par un après-midi hors du temps, à me concentrer sur une cible. Le genre de moment que j’adore : il ne laisse pas d’autre choix à mon mon cerveau que d’être focus. Ne pas penser, ne pas ruminer.
Fatou m’attend et, à voir sa tête, ce n’est pas pour m’annoncer une bonne nouvelle. Ma collègue, d’ordinaire taquine et joviale, semble nerveuse. Elle m’attrape par le bras et m’entraîne légèrement à l’écart des autres bureaux.
- Je t’ai envoyé des messages ! T’as pas lu ?
- Ben non, j’étais au stand. Pourquoi ?
- C’est ton mec, il a pété les plombs.
L’expression “ton mec” me fait tiquer. Pas fan de l’appellation. L’inquiétude prend le dessus, je demande ce qui s’est passé.
- Son groupe est parti pour une intervention d’urgence suite à un coup de téléphone d’un voisin. Les gars sont arrivés un peu tard, le type avait amoché sa femme.
- Et ? m’impatienté-je.
- Et Yohan il a refait le portrait du mari. Bien comme il faut. Apparemment, il était hors de lui, ils ont dû se mettre à trois pour le stopper.
- Putain… Il est où, là ?
- À l’hosto, il ne l’a pas épargné.
- Mais je m’en fous de lui, grogné-je. Yohan, il est où ?
- Ah ! Chez lui, il a été mis à pied, me renseigne-t-elle.
- Merci Fatou.
Je l’embrasse sur la joue avant d’attraper les clés d’une voiture de service et de filer. Durant tout le trajet qui me sépare de son appartement, mon cerveau tourne en boucle. Qu’est-ce qui a vrillé dans la tête de Yohan ? Lui, le colosse inébranlable. Jamais un mot plus haut que l’autre. Jamais un geste brusque. Un grand self-control. Et maintenant, ça ?
J’appuie sur la pédale, déterminé à arriver au plus vite. Il me semble stupide de l’avoir laissé rentrer seul alors que, de toute évidence, il n’est pas dans son état normal. Le savoir à la dérive ne fait qu’augmenter mon stress.
Après je n’ai aucune idée de l’esprit dans lequel il se trouve. Est-il calmé ? Ou, au contraire, toujours énervé ? Pleure-t-il ? En deux ans, je n’ai jamais constaté chez lui le moindre débordement émotionnel.
C’est également un habile funambule.
Devant sa porte, je toque doucement. Pas de réponse. Je m’apprête à réitérer quand j’entends la clé tourner dans la serrure. L’homme sur le palier ne ressemble en rien à Yohan. Épaules voûtées, regard vide, mon soldat a combattu.
Et a perdu son armure.
Sans un mot, il retourne dans le canapé, où je devine qu’il était avant mon arrivée. Ses longues jambes sont pliées contre son torse. Il n’a pas pris la peine d’enlever ses chaussures. Sur ses mains, j’aperçois du rouge. Ses jointures sont gonflées. Il reste un peu de sang séché.
Pour me rendre utile, je décide de les désinfecter. Dans sa salle de bain, tout le nécessaire est là. Il se laisse faire, sursaute légèrement lorsque le spray entre en contact avec sa peau.
Avec douceur, je nettoie ensuite ses phalanges meurtries, entourant ses blessures d’une bande protectrice. Celui que je considère comme mon pansement est, à son tour, abîmé.
Ça me fait chier.
Une image de Sami surgit brutalement du passé. Lui, la violence, il connaissait. C’était son quotidien. Yohan, face à elle, paraît si paumé qu’il se noie.
Les mêmes mains mais pas les mêmes lois.
Assis à côté de lui, mon regard ne quitte pas le mur en face. Il pose son front sur mon épaule, je reste statique. Ne pas le brusquer. Je le sens si fragile, d’un coup.
Pour la première fois, je vois Yohan autrement.
Comme un homme qui a craqué sous le poids de la misère humaine que l’on brasse tous les jours.
Comme un homme qui s’est trouvé ébranlé par une scène insupportable.
- Tu te sens comment ?
Il soupire, désabusé.
- Mal. Avec un dérapage pareil, mon dossier va en prendre un coup. Je peux dire adieu à la BRB.
La BRB, brigade de répression du banditisme, recrutait un membre et il avait passé les tests avec brio. Il attendait la réponse. En l'occurrence, avec ce qui venait d’arriver, il pouvait sûrement tirer un trait dessus.
- En plus, je vais avoir l’IGPN sur le dos… poursuit-il.
- Pas sûr…
Sa carrière, ce n’est pas le problème actuellement. Son mal-être, si. Lui semble pourtant plus préoccupé par cette première. Il ne formule aucun regret. Ça me fait un peu peur.
- Tu veux en discuter ?
- Y’a rien à dire.
- Yo…
Il se prend la tête entre les mains, avant de la poser sur ses genoux. Je ne sais pas comment réagir. Va-t-il parler, pleurer, crier ?
L’affection que j'ai pour lui se transforme en léger malaise : je ne connais pas Yohan. Je sais que je devrais le consoler, le prendre dans mes bras, tenter de l’apaiser d'une quelconque manière, mais je n'y arrive pas.
Je le regarde lutter, c'est tout.

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