4 - Raconte-moi
L’affection que j'ai pour lui se transforme en léger malaise : je ne connais pas Yohan. Je sais que je devrais le consoler, le prendre dans mes bras, tenter de l’apaiser d'une quelconque manière, mais je n'y arrive pas. Je le regarde lutter, c'est tout.
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Il soupire bruyamment.
- Si je t’explique, j'aurai le droit de te poser une question à mon tour ? demande-t-il.
- Ouais, ok.
Soulagé qu'il brise le silence, je l'encourage à s'ouvrir. Lui qui ne parle pas énormément, l'effort qu'il s'apprête à fournir lui coûte cher. Ses sourcils sont froncés, sa bouche est crispée.
Il raconte.
Son père bulgare, sa mère française. Son enfance à Sofia, dans un quartier modeste, avec sa sœur Elena.
Il raconte.
L’innocence, l'amour. L'école au bout de la rue où il se rendait seul, le club de foot, ses copains. Il était le blondinet que personne n’osait embêter, déjà balaise pour son âge.
Il raconte.
Son père qui perd son boulot. Qui se réfugie dans l'alcool. Les disputes, les cris. Les poings qui partent trop vite. La peur. Terrible peur.
Sa voix ne tremble pas. Je suis pendu à ses lèvres. Comme d’ordinaire il n'évoque jamais sa famille, je crains le pire. Il poursuit : la violence qui ne fait qu'augmenter, jusqu'à prendre toute la place dans le foyer.
Et sur le corps de sa mère.
Il s'interposera. Une fois. La dernière. Et finira au sol, roué de coups. Sous les yeux de sa petite sœur, mortifiée.
Ce soir-là, ils partiront tous les trois. Son père endormi, leur mère les embarquera au beau milieu de la nuit. Abîmés, mais pas résignés.
Très peu d'affaires, très peu d’argent. Une grande volonté.
- Mais une femme seule, avec deux enfants, c'est une cible facile…
Il ne s'étale pas à ce sujet, mais je devine. J'ai mal pour lui. Pour eux.
Ils mettront plus de dix jours à atteindre la Hongrie, principalement en stop. Affamés, blessés, terrorisés. Elena perdait des forces à vue d'œil, ce qui n’a plus laissé le choix à leur mère que d'appeler à l'aide.
Son frère n'hésita pas une seconde et prit la voiture pour les rejoindre. Marseille - Budapest, 1 400 km pour retrouver sa sœur. Et ses deux neveux qu'il ne connaissait pas encore.
- Il nous a sauvé la vie, et nous en a offert une meilleure. Il était dans la police, c'est lui qui a planté la graine.
Il sourit légèrement. Décide soudainement d’enlever ses baskets. Il se lève pour les ranger et en profite pour attraper deux bières dans son frigo. Il les décapsule.
- Voilà, tu sais tout. Moi, les mecs violents, c'est pas possible. Frapper sa femme, c'est le summum de la lâcheté.
- Tu m'étonnes.
Nous trinquons. Je retrouve mon Yohan. Je suis soulagé.
- Ça me fait chier pour la BRB, je voulais vraiment la place, réitère-t-il. Tout ça à cause d’un abruti… J'ai pas réussi à me contrôler.
- Ce n'est peut-être pas perdu, essayé-je de relativiser.
- Tu parles… Puis je vais encore devoir me taper cet abruti de Damien un bon bout de temps.
Damien, c’est son chef. Abruti est un mot plutôt gentil pour le décrire. Ripou et raciste seraient probablement des adjectifs plus adéquats. Une sorte de flic à l’ancienne avec des méthodes douteuses. Pots-de-vin, dossiers qui disparaissent mystérieusement, arrangements… Tout le monde le sait, mais personne ne dit rien. Il a trop d’influence, ici.
- Et toi, t’as pas envie de quitter les stups ? enchaîne-t-il. Ça fait longtemps que tu y es maintenant.
- Non, j'aime le boulot, j'aime l'équipe. Ça me va comme ça.
Il me dévisage un moment, comme s'il attendait une suite ou une révélation. J'essaie de rester impassible, mais il est plus fort que moi à ce jeu.
- J’ai l'impression que tu te laisses vivre. Si on te propose quelque chose, tu dis oui. Mais de toi-même, tu ne cherches pas à avancer. Je me trompe ?
- T’es psy, maintenant ?
Je l'envoie dans les cordes, vexé par son analyse.
Qui est totalement vraie.
Il ne se démonte pas et, après quelques gorgées de bière, il revient à la charge.
- Tu étais ok pour que je te pose une question…
- Ouais ?
Son regard intense me pénètre, j'ai l'impression qu'il cherche la réponse au plus profond de moi.
- Je voulais savoir… Pourquoi tu ne m’aimes pas ?
Le silence qui suit est plus assourdissant que les coups de feu du stand de tir.

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