5 - L'ombre
Son regard intense me pénètre, j'ai l'impression qu'il cherche la réponse au plus profond de moi.
D'un coup, je m'inquiète.
- Je voulais savoir… Pourquoi tu ne m’aimes pas ?
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Sa question me tord le bide. Non seulement je ne l’ai pas vu venir, mais en plus je n’ai nullement envie de répondre.
Sinon, il faudra expliquer pourquoi mon cœur ne bat plus correctement, pourquoi je refuse de m’attacher, pourquoi mes yeux ne sont plus illuminés.
Il faudra expliquer Sami.
Sami, qui m’a tant apporté… puis tout repris.
Reflet de mon enfance, de mon adolescence, il a participé à ma construction. Libre, il ne se souciait que de Dieu, et de sa mère. Les règles imposées par la société ? Très peu pour lui.
Nous étions inséparables, les deux minots qu’on laissait volontiers jouer en bas des blocs, traîner dans les parcs, glander sur le toit de notre immeuble. Parce que : que pouvait-il bien leur arriver ?
Loin d’imaginer que, à l’abri des regards, nous découvrions des plaisirs qui nous étaient interdits. Bien cachés, nos langues se mélangeaient, nos corps brûlaient. Nous étions insatiables, à une époque où les hormones contrôlaient tout notre être.
Son retour éclair dans ma vie d’adulte a tout dévasté sur son passage, comme un incendie qu'on ne peut pas éteindre.
Alors, comment répondre à Yohan ?
Comment lui avouer que, lorsqu’il toque à ma porte, ce n’est pas toujours lui que je rêve de voir derrière ?
Comment lui avouer que, lorsque son sexe me traverse, c’est celui de Sami que j’imagine parfois ?
Que je me déteste pour ça.
Je me déteste tellement, putain.
Et, en même temps, j’ai besoin de lui. De sa sérénité, de sa sécurité. Du regard doux qu’il pose sur moi et qui m’empêche de me foutre en l’air. Il n’a pas fait partie de mes fondations, mais il maintient la baraque à peu près droite.
Je dois lui répondre, tout de même. Il est là, avec sa bière, à attendre. Désolé, Yohan. Je suis désolé. D’être si lâche et mauvais.
- Est-ce que c’est à cause de quelqu’un d’autre, ou c’est moi ?
- Hein ?
Tellement perdu dans mes pensées, je ne comprends même plus sa question.
- Est-ce que tu n’es pas amoureux de moi parce que tu aimes quelqu’un d’autre ? Ou est-ce que c’est parce qu’on t’a fait du mal par le passé ? Ou alors c’est parce que tu ne m’aimes pas moi, tout simplement.
- Yohan, je… j’aimerais, tu sais.
- Réponds…
- C’est pas toi…
- Donc, il y a quelqu’un d’autre, insiste-t-il. Je le connais ?
- Non, il est parti.
Il encaisse. Comme toujours. Son regard cherche le mien que j’esquive habilement. Trop faible pour l’affronter. Il ne lâche pas :
- Vous étiez en couple et vous vous êtes séparés ? résume-t-il.
- C’est compliqué… mais en gros, oui.
- Pourquoi ?
- Pourquoi tu veux savoir ? m’agacé-je.
- Pour te comprendre. Bordel, Karim, ça fait plus de deux ans qu’on passe notre temps libre ensemble et tu ne me parles jamais de ce qui compte.
- Mais toi non plus ! m’offusqué-je.
- Je n’ai pas de secret, moi. Je ne porte pas de masque. Je suis comme ça, c’est tout. Toi, tu m’as plu parce que tu avais ce côté mystérieux, je voulais t’aider à retrouver le sourire. Mais là, je suis fatigué et je ne peux plus faire comme si la situation me convenait. Je vais avoir 35 ans, j’ai envie de me poser, de construire un truc. Pas de courir après quelqu’un qui m’aime juste bien.
- Tu dis ça parce que tu as passé une sale journée, mais…
- Y’a pas de “mais”, la plupart du temps j’ai juste envie de te secouer.
Il abandonne sa bière sur la table et attrape un coussin dans lequel il étouffe un cri de rage. Ne sachant pas répondre, je m’accorde quelques secondes de pause en allant fumer sur son balcon. Dehors, l’atmosphère m’écrase. Marseille l’été, ses sirènes de police, de pompiers, et sa chaleur à crever. On ne s’y habitue que lorsqu’on y est né.
Pendant que Yohan se calme, je retrouve mes esprits. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne l’ai jamais entendu autant parler. Et que chaque mot m’a touché comme une pluie d’acide. Il a tellement raison, pourquoi s’encombre-t-il de moi ?
Les funambules vacillent. De nous deux, qui tombera ?

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