6 - Impacts
Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne l’ai jamais entendu autant parler. Et que chaque mot m’a touché comme une pluie d’acide. Il a tellement raison, pourquoi s’encombre-t-il de moi ?
Les funambules vacillent. De nous deux, qui tombera ?
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Depuis notre altercation, le fil sur lequel nous avançons est devenu une lame de rasoir. Marcher dessus m’entaille chaque jour un peu plus. Cette douleur me rend vivant, moi qui ne sentais plus rien.
Yohan a été réintégré dans son équipe, sans que cela ne fasse de vague. Il n’a pas eu le poste convoité. Quelque chose en lui est fragilisé.
Au commissariat, on se croise dans les couloirs. Il me jette des regards que je n'arrive pas à soutenir. Des regards qui demandent, qui supplient presque, mais auxquels je ne peux pas répondre.
Il a besoin d'un conjoint, pas d’un mec qui ne sert à rien.
Nous continuons de nous voir, par habitude ou par peur du vide. Nous ne savons définitivement pas affronter correctement la solitude. Nous préférons nous voiler la face, occulter le fait qu’aucun de nous ne va céder.
Il ne va pas me quitter.
Je ne vais pas l’aimer.
Nous ne couchons plus ensemble, nous ne parlons que de choses superficielles. Ce soir-là, chez moi, l'air est lourd. Yohan essaie malgré tout de réinstaurer le dialogue, il tourne autour du pot pendant que je fais la vaisselle de notre apéritif. Nous attendons le livreur de pizzas.
- Karim, je n’ai pas envie qu’on reste comme ça, lance-t-il.
Je fixe l'eau qui coule dans l'évier. Je me sens lâche.
- Je sais. Mais je ne sais pas quoi te dire… J’ai pas de mots.
- Et si on essayait… sans parler ?
Il s'approche, pose ses mains sur mes hanches. Je sursaute. Ce n’est pas son genre d’être entreprenant, au contraire. S’il a fait le premier pas, depuis il est plutôt réservé.
Si Sami soufflait le feu, Yohan est la glace.
Je me retourne et me colle à lui. Je connais cette technique pour effacer l’ardoise. Et j’adore ça. Mes lèvres se plaquent aux siennes, ainsi, aucune chance qu’il ne parle. Laissons nos corps s’exprimer. Ce n’était plus arrivé depuis notre discussion houleuse.
On finit dans ma chambre, les vêtements jetés à la hâte. Ses mains m’agrippent, puissantes, comme s'il craignait que je m’envole si ses doigts se desserraient. Peut-être a-t-il raison de s’en préoccuper.
Je me cambre, désire sentir la force de son corps en moi. Si elle est communicative, j'espère que sa présence au fond de mon être me rendra plus vaillant. Et me permettera d’oublier Sami dont l’ombre plane sur ma peau qu’il a tant caressée.
Quand il me pénètre, c’est brut, intense. Je ferme les yeux, je serre les dents. Je veux éprouver la douleur, le plaisir, n'importe quoi qui me ramènerait sur la planète que je chéris tant. Celle où mon cœur n’a pas été piétiné et où je suis encore capable d’aimer.
Il m’embrasse, cherche à lire en moi. À trouver cet engagement que je ne peux pas lui donner. Je simule une passion totale pour ne pas avoir à affronter son regard. Malgré l'étreinte, malgré la sueur et nos souffles courts, la distance entre nous n'a jamais été aussi immense.
Quand la jouissance nous sépare, le silence revient. Plus assourdissant que jamais.
Yohan tente maladroitement de m’envelopper dans ses bras. C’est trop pour moi, je ne peux pas et m’extirpe rapidement du lit.
- Je vais prendre une douche, je souffle.
L'eau tiède coule sur ma nuque, j'essaie de rincer la culpabilité. Je reste là, les yeux clos, le front contre la paroi. Envie de chialer. D’être seul.
Il y a eu trois coups secs contre la porte d’entrée. Je me réveille de ma léthargie : ce doit être notre livreur Deliveroo qui est là, bien que, jusqu’ici, ses compères sonnaient en bas de l’immeuble. Je n’ai pas le temps de m’en inquiéter.
- J'y vais ! me crie Yohan depuis le couloir.
J'enfile une serviette autour de ma taille et sors de la salle de bain, les cheveux dégoulinants. J’ai oublié de prendre des vêtements de rechange. Par réflexe, je tourne la tête à droite en entendant des voix.
Yohan est planté dans l'entrée, la porte grande ouverte. Il est torse nu, en jogging, sa carrure de géant barrant le passage. Face à lui, sur le palier, une silhouette svelte, un sweat à capuche trempé par l'orage qui vient d'éclater. Le visage est plus creusé, marqué par le soleil, mais je reconnaîtrais ce regard entre mille.
Le sablier se fige.
Yohan se tend.
Je n’ai pas le temps de réagir qu’il a déjà plaqué notre invité sur la table de la salle à manger. Je me précipite dans leur direction, il maintient sa victime avec une clé de bras et sa main écrase sa tête.
- Karim ? grogne Yohan. Tu m’expliques pourquoi y’a Samir Haddad chez toi ?
- C’est Sami, rouspète l'autre.
Le funambule vient de tomber.
Et la chute promet d'être longue.

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